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Suite et fin


Auteur : GERE Arno

Style : Drame




Lorsqu’elle sortit de Penn Station par l’escalator, la jeune femme savait qu’elle était en retard. Elle devait passer préalablement dans un magasin de vêtements pour s’y procurer la tenue qu’on lui avait commandée. Encore peu habituée à la vie américaine et encore moins au quartier de Manhattan, elle savait tout de même qu’elle trouverait sur la 7ème Avenue ce dont elle avait besoin, bien avant d’arriver à Times Square.
Cela faisait maintenant cinq années qu’elle avait fui la misère d’Haïti, cinq années qui avaient fait d’elle une autre personne. Elle avait certes une pensée nostalgique pour sa famille qu’elle avait abandonnée brutalement, mais elle se promettait d’aller lui rendre visite dès que sa situation se serait un peu normalisée. Elle savait très bien que sa mère ne la jugerait pas quand elle saurait précisément son occupation actuelle. Mais comment aurait elle pu, sans cela, envoyer régulièrement au pays des sommes aussi importantes ?
Tandis qu’elle accélérait le pas, évitant parfois de justesse les gens qui allaient à contre sens, elle les dévisageait avec délectation, appréciant vraiment leur cosmopolitisme, leur diversité de couleur, de facies ou d’allure. De belles femmes noires, élancées, sûres de leur beauté et qui lui ressemblaient, elle en croisait un grand nombre.
Le premier magasin où elle entra, fit l’affaire. Elle s’y procura aisément les vêtements dont elle avait besoin. Elle prit le temps d’en essayer plusieurs. Elle sortait à chaque fois de la cabine, surtout pour jauger de l’effet qu’elle produisait, particulièrement dans le regard bienveillant et souvent complice de la clientèle masculine.
En sortant, munie désormais de deux grands sacs, elle chercha du regard une horloge et se rendit compte avec effroi qu’elle avait au moins une demi-heure de retard, chose qui n’était généralement pas admise dans son métier, en raison du rang social forcément élevé qu’occupaient ses clients habituels avec le cortège d’obligations que cela entraine.
L’hôtel où elle se rendait et où elle était déjà venue, n’était plus qu’à deux rues de l’endroit où elle se trouvait maintenant. Elle fit le vide dans sa tête pour se remémorer ce qui lui restait à faire. Une fois arrivée dans le « lobby » d’entrée, elle n’aurait qu’à rejoindre un petit vestiaire qui se trouvait sur le côté, à gauche dans le fond et donc loin de tous les regards. C’était là qu’elle se changerait puis elle se dirigerait ensuite, tout naturellement vers le premier ascenseur qu’elle trouverait. La chambre où on l’attendait était la suite 2806. La porte serait ouverte et elle n’aurait plus qu’à s’avancer si possible avec son air le plus ingénu. Tout le reste, tout ce qui viendrait après, elle maitrisait désormais parfaitement.

L’avenue était comme toujours ici très bruyante, avec surtout les sirènes des voitures de police qui se déchainaient en ce milieu de journée.
Quand elle arriva devant le Sofitel, il y avait plein de véhicules avec des gyrophares et les sirènes ne s’arrêtaient même pas. Il y avait des policiers un peu partout et qui formaient déjà un cordon infranchissable. Elle comprit immédiatement qu’elle ne pourrait pas entrer et cela l’agaça au plus haut point. Elle se mêla un moment aux badauds pour essayer de comprendre ce qui se passait. Certains disaient qu’un meurtre venait de se produire dans l’hôtel, d’autres affirmaient que c’était un viol. Un portier avançait même avec force qu’il avait vu un homme un peu louche s’engouffrer précipitamment dans une voiture de location et intimer l’ordre au chauffeur de le conduire au plus vite à l’aéroport.
Son rendez vous étant compromis, elle espéra que son agent comprendrait la situation et ne la sanctionnerait pas pour ce rendez vous manqué. Elle jugea de toute façon très vite qu’il valait mieux pour elle ne pas traîner ici et retourner dans le Queens où elle habitait. Elle n’oubliait pas, malgré son assurance apparente, qu’elle n’était qu’une étrangère et qu’il convenait impérativement ne pas être confrontée pour quoi que ce soit avec la police new yorkaise.
Elle ne notait jamais ses rendez vous nulle part, on le lui avait conseillé fermement dès le début, elle avait donc dans un coin de la tête le souvenir que son prochain client n’était que pour le lendemain. Elle devait rencontrer un sénateur républicain connu pour ses exigences extrêmes en termes de discrétion.
Elle se réjouissait de passer toute sa soirée de samedi dans son petit appartement devant la télé, sans doute en compagnie de Clarence, sa co-locatrice, si toutefois, elle aussi, se trouvait libre.
A peine arrivée, avant même de se changer, elle alluma donc tout naturellement le poste et zappa à plusieurs reprises. Il y avait de l’information sur quasiment toutes les chaînes. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps qu’elle comprit que l’information était toujours la même, qu’elle passait en boucle partout, on y parlait d’un homme important, un certain JFK, qui aurait commis un viol dans un hôtel ce jour même. Elle resta sur CNN.
Elle ne put donc échapper à la narration de l’évènement et c’est lorsqu’elle entendit le mot « Sofitel » qu’elle prêta vraiment attention à son petit écran. Il s’agissait bien de l’incident dont elle avait été partiellement témoin le midi même.
Lorsqu’un gros plan apparut sur une porte avec comme seule indication « 2806 », elle comprit brutalement que l’homme incriminé était celui qu’elle devait rencontrer et devant lequel elle aurait du se présenter en soubrette puisque semblait il, il appréciait au plus haut point ce déguisement.

L’homme, de nationalité française, s’appelait Jean François Kould, il était le PDG de l’une des plus grandes multinationales du monde et il s’apprêtait à briguer un poste politique très important.
A l’heure où elle aurait dû le rejoindre dans sa suite, c’était donc une autre femme, une authentique femme de chambre pour le coup, qui avait franchi le pas de sa porte…
Elle savait aussi que dans ce genre de situations, les clients aimaient bien qu’on fasse semblant de leur résister pour arriver à leurs fins comme s’il s’était agi pour eux d’une conquête…Cela donne, bien sûr, du piment aux ébats.
Elle ne put s’empêcher d’avoir de la compassion pour la malheureuse qui s’était trouvée par inadvertance à sa place et qui avait sans doute subi, contre son gré, les assauts de l’homme. Mais ce n’était pas d’elle dont on parlait sur les chaines de télévision. C’était de son agresseur que l’on montrait sous toutes les coutures, menotté, le col largement ouvert, l’imperméable froissé, le regard sombre et l’air hagard. On parlait de son brillant parcours professionnel dans l’économie à l’échelle du monde et dans la politique à l’échelle de la France. On dissertait encore plus sur son goût immodéré des femmes qui par le passé lui avait procuré quelques ennuis judiciaires plus ou moins rapidement étouffés.

Enfoncée dans son canapé, elle ne quittait plus des yeux l’écran et c’est là que Clarence l’avait trouvée à son arrivée, au moins deux heures plus tard. Son amie ne comprenait pas ce qui la captivait tant dans le récit de ces évènements, au point de rester ainsi, muette, tendue et immobile.
Au bout d’un long moment, une fois qu’elle eût compris tous les enjeux de cette histoire, en particulier, l’impact qu’elle aurait sur la réputation de JFK et subséquemment sur son avenir dans la politique, elle se dit avec effroi qu’elle était une actrice centrale de ce fait divers et que son témoignage pourrait sans doute presqu’à coup sûr dédouaner le présumé coupable qui était un libertin certes, mais sûrement pas un criminel envoyé ainsi au pilori.
En un bref instant, elle se remémora tout le parcours qui avait été le sien jusqu’à ce jour, la misère qu’elle avait connue jusqu’à l’adolescence, dans une banlieue de Port aux Princes puis son émigration aux USA semée d’embûches, tous les gens qui avaient profité d’elle à New York les premières années, avant qu’elle ne puisse, à son tour, inverser la tendance et enfin participer au partage du gâteau. Ayant été plusieurs fois confrontée à la police américaine, elle la redoutait par-dessus tout et s’était juré de l’éviter à tous prix.
Il n’était donc pas question qu’elle aille se présenter devant elle, ne fût-ce que comme témoin, ne fût-ce que pour prouver la non culpabilité d’ un homme qui à la suite d’un malentendu inouï, avait vu un piège se refermer inexorablement sur lui.
Ce piège qui mettait un terme, presque à coup sûr, à un parcours jusqu’à présent brillantissime, et qui nourrissait pour l’avenir, l’espoir de ses nombreux partisans qui comptaient absolument sur lui pour infléchir la marche de plus en plus chaotique du monde.

Clarence avait fini par prendre place à ses côtés sur le canapé et lui fit remarquer un panneau qui se trouvait dans un local où se réunissaient les partisans de Jean François Kould.
- Regarde ce qui est écrit : « Yes , I Kould ». C’est marrant comme slogan !
Oui, en effet, il aurait pu… s’il n’y avait eu cette suite, s’il n’y avait eu cette fin inattendue.





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