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NOEL 1994 Auteur : Guy Jurado Style : Vécu |
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L’allée principale du centre commercial de Destrellan est un tunnel de lumières entrecroisées inondant des sapins géants couverts de guirlandes multicolores et de neige artificielle. Le serpent ininterrompu et bruissant de la foule affairée ondule mollement entre les sapins et les étals couverts de tout ce que ce monde de consommation débridée, peut dévorer sans discernement. Le centre commercial est une grosse bulle climatisée où beaucoup se plongent avec délectation pour se sentir transférés par magie, aux Galeries Lafayette ou autre haut lieu parisien assailli par les assoiffés d’achats retardataires de ce milieu de matinée du 25 décembre 1994. Ici, les parfums capiteux mêlés aux effluves des plats de traiteurs et des « sucacocos » et autres confiseries locales rappellent à quelques initiés les trois messes basses de Daudet… Aux Antilles, car nous nous trouvons à quelques kilomètres de Pointe-à-Pitre, la neige synthétique et les traineaux nordiques tirés par des rennes saupoudrés de poudre blanche et figés sous les tropiques paraissent un brin ridicules quand on retourne sur le parc de stationnement encombré de véhicules surpuissants et à l’asphalte surchauffé bordé de bougainvillées et de multipliants géants. Ce soir, la gastronomie européenne et la tradition créole vont se conjuguer au plus que copieux pluriel pour des agapes arrosées au rhum mais aussi au champagne si peu local mais si présent ! °°°°°°°°°°°°°°°° A la même heure, le petit bateau à moteur baptisé YUCA se dirige vers son lieu projeté de destination. Il vient de terminer la traversée laborieuse du Canal des Saintes, un bras de mer de plus de 10 km de large, situé entre la Basse-Terre de Guadeloupe et l’Archipel des Saintes constitué principalement de Terre-de-Haut et Terre-de-Bas. Après avoir contourné l’îlet à Cabri et le rocher de la Baleine, il entre dans la jolie et célèbre petite baie protégée et presque fermée par des rochers découpés et au profil de ruines. Le passage du goulet d’entrée de Pompierre a été aisé ce matin. Chacun sait combien la manœuvre peut être délicate voire dangereuse quand les vagues venant du large atlantique obligent les petites embarcations à calculer le moment précis à choisir pour « mettre pleins gaz ». Tout s’est bien passé car les alizés venant du Nord Est caressent à peine, aujourd’hui, la surface de l’immense Océan Atlantique. La beauté de ce coin privilégié des Saintes et le calme plat de l’eau projettent loin des traditionnels clichés de Noël, les quatre passagers ravis et sous le charme du spectacle éblouissant de lumière et de couleurs qui leur est offert. Trop de monde sur la plage bordée de cocotiers en ce jour de fête sous un ciel d’un bleu ponctué de nuages filant vers la Soufrière… et puis les cabris fouillant sans scrupules les sacs à provision finissent par lasser ceux qui, de retour de la baignade, se retrouvent sans pique-nique ! André le cousin de Luc, venu en vacances depuis Arles sa compagne Joséphine, Arnold âgé de six ans et son père Luc décident d’un commun accord de se rendre dans la baie proche de Marigot pour savourer leur repas au calme. °°°°°°°°°°°°°°°° Arrivés sur le plan d’eau quelques minutes plus tard, ils scrutent la végétation située au pied de la falaise située à gauche de la crique, après le chantier naval. Au loin, de la salle d’un restaurant jaillissent les notes puissantes de cantiques de Noël alternant avec des rythmes de zouk. La petite, toute minuscule plage de sable blanc, quasiment invisible et surtout difficilement accessible depuis la terre, est nichée sous la végétation, protégée de l’ardeur du soleil et des regards. Ce repas de Noël va être si différent pour Jo et André de tous ceux qu’ils ont vécus en métropole ou dans, respectivement leurs Corse et Algérie natales, autour de tables chargées de boissons et victuailles et bourdonnantes de conversations et d’éclats de voix et de rire jusqu’à des heures avancées de la soirée… Luc, propriétaire du bateau et Julien sont des résidents habitués aux Noëls antillais, pétris des coutumes issues de différentes cultures présentes en Guadeloupe. Le bateau aborde le sable en douceur et les passagers débarquent avec les paniers pour le repas de Noël. Bien sûr, chacun a voulu apporter un peu de ses envies culinaires en cette circonstance. Au menu, après le bain dans une eau sublime, il y aura accras de morue, boudin antillais, tranches de gigot aux cives, queues de ouassous à flamber au rhum vieux sur place, après avoir donné sa part à Jukien, bananes jaunes plantin en gratin mais aussi en dessert, nougat d’Espagne, dattes confites, noix, figues sèches et tarte de bananes et ananas. Bien sûr, les adultes savoureront en apéro, avec modération, le traditionnel punch fait maison. °°°°°°°°°°°°°°°° Quel bonheur ce bain presque irréel ce 25 décembre ! l’eau est si belle, si pure, cristalline comme un pur joyau, d’un bleu émeraude tout en nuances …et toute la petite baie est pour eux seuls ! Quel Noël ! des petits poissons tropicaux leur mordillant les orteils et tous quatre entourés d’une nature généreuse… La petite table pliante bleue est en train d’être déployée quand nous entendons André, isolé derrière un mancenillier dire : « Si tu veux, tu peux partager notre repas ». Et toujours hors de nos regards, André qui est un pacha en matière de communication, reprend en s’exprimant lentement avec son accent encore intact : « Oh oh un invité se présente, silencieux, l’œil étonné, la démarche hésitante », puis à voix plus basse « un drôle de coco cet oiseau-là » Chacun s’interroge, plus ou moins inquiet, attend pour voir qui est l’importun, le voyeur, l’agresseur ou autre individu indéterminé que personne n’a entendu arriver. André est là devant nous… L’oiseau de mer, car c’est un drôle de très jeune animal à plumes, dépourvu de la moindre trace d’ailes, n’a pas répondu à l’invitation de partager ce repas de Noël comme vous devez vous en douter. L’impatience du repas est alors détournée par l’étonnement de Julien de la confiance en son entourage, affichée par le phénomène ailé. Les interrogations de chacun sur les raisons de la solitude de ce petit être et de sa présence ici fusent…. Devinez de quel nom il a été baptisé sur le champ ? Donald, oui tout simplement ! Et Donald, en ce jour de Noël 1994, a nagé à leurs cotés, a eu droit aux caresses, aux questions, aux nids des mains en coupe de chacun. Il n’a pas partagé notre repas mais les a adoptés encore plus vite qu’ils ne l’ont adopté. Trois heures plus tard, il a constitué le cinquième passager du retour, toujours aussi serein. °°°°°°°°°°°°°°°° Très vite, de retour à la maison de Capesterre, le problème de son alimentation s’est posé mais André, en ce soir de Noël, a rassemblé tous les petits hannetons attirés par la lumière éclairant la terrasse et Donald s’est régalé encore et encore…. Et cette journée mémorable pour Donald et les quatre humains s’est terminée pour le nouvel invité par quelques miettes de buche après les hannetons ! °°°°°°°°°°°°°°°° Durant les quinze jours qui ont suivi, Donald, le rescapé de Noël, peut-être abandonné par une mère indigne ne reconnaissant pas en ce volatile dépourvu d’ailes, le fruit de l’éclosion de ses œufs, Donald est devenu un familier, répondant à l’appel de son nom. Chaque soir, le festin de hannetons, le lait et les petites douceurs ont contribué à sa croissance pendant que ses ailes grandissaient sur le corps de ses frères d’espèce… Chaque jour Donald a eu droit à la plage de Roseau, proche de la maison. Vous imaginez l’intérêt porté par les grands et les petits à ces métros en vacances, accompagnés d’une sorte de mouette sans ailes, un compagnon fidèle les suivant aussi bien à terre qu’en mer ! On doit en parler encore les soirs d’hiver dans les cases !!! °°°°°°°°°°°°°°°° Le jour de l’an est passé, Donald ponctuant la terrasse et le salon de petits tas mous et verdâtres …Le départ de Joséphine et d’André est proche. Ce soir-là, la conversation tourne autour de la décision à prendre tant l’attachement pour Donald est réel. L’emmèneront-ils en Arles ou non ? Si Donald reste avec Luc et Julien, il faudra envisager la construction d’un grand enclos pour limiter la dispersion de ses rejets aussi nombreux que salissants ! En attendant, il vaque sur la terrasse, le potager et la pelouse du jardin le tout clôturé! Donald restera, c’est décidé mais il faudra donner régulièrement de ses nouvelles, promis ? °°°°°°°°°°°°°°°° Deux jours après le départ des deux vacanciers, il a fallu leur annoncer la nouvelle. Luc, en revenant de son travail, a appelé en vain Donald qui habituellement accourt au-devant de lui. Précipitamment en se dandinant, après bien des recherches, là, au pied du buisson de fleurs dites oiseaux du paradis, tout un symbole, trois plumes de Donald et rien d’autre ! rien…nulle part. Aucun chien n’a pu entrer, Donald ne peut voler… il est possible qu’un de ces iguanes qui fréquentent de temps à autre le jardin.. ou alors ? mystère. Julien a pleuré. Jo et André ont longtemps parlé de Donald. Aujourd’hui encore. Ce Noël 1994 a été pour tous les cinq un jour si particulier, une belle histoire d’amour … |
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