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L'ombre de ton chien


Auteur : CART-TANNEUR Emmanuelle

Style : Drame




La route est encore longue, je le sais.
Je le savais quand je l'ai commencée. Mais j'irai jusqu'au bout.
Je n'ai pas d'autre but que celui de rentrer chez moi.

***

Il y a longtemps maintenant que je marche. Plusieurs semaines, en tous cas : la couleur des feuilles sur les arbres a déjà changé. Il fait un peu moins chaud, aussi. Je sens bien que j'ai moins souvent soif. J'ai dépassé plusieurs flaques, aujourd'hui, sans avoir besoin de m'y abreuver.

Je n'aurais jamais pensé que j'aurais, un jour dans ma vie, un si long chemin à faire.
Jusque-là, j'avais la vie facile. J'étais entouré, logé, nourri ; je ne manquais de rien et n'imaginais même pas que cela pût m'arriver.
J'étais trop naïf. Je les aimais trop. Je ne les aurais pas cru capables de m'abandonner.
J'ai toujours eu l'impression d'être né pour tenir compagnie ; j'avais le sentiment que ma présence, même silencieuse, réchauffait les cœurs, que mon existence était de quelque utilité en apportant tendresse et affection à ceux qui en avaient besoin – et cela, je savais très bien le deviner.

La solitude, je ne l'ai jamais connue : ma famille était chaleureuse, présente et vivante. Avec mes voisins, la communication n'était pas toujours facile, mais ce ne sont pas quelques querelles de chiens et chats qui auraient pu me contrarier. J'ai toujours été d'un naturel heureux, sans rancune et plein de gratitude pour les bons côtés que la vie m'offrait.

C'est étrange, mais on dirait que je suis le seul à faire la route. Je n'ai encore croisé personne qui semble engagé dans une semblable quête.
Cruel privilège ou simple malchance ? Je semble le seul membre visible de la confrérie des délaissés … Peut-être les autres se cachent-ils – la honte d'une telle condition est une raison suffisante pour ne pas pouvoir l'avouer. Peut-être sommes-nous nombreux à marcher ensemble, mais séparément, chacun vers son but, sa famille, sa maison.

J'aurais pourtant des choses à partager - mes inquiétudes, mes interrogations sont sans doute le lot commun de tous les routards de ma condition : quand arriverai-je ? suis-je seulement sur la bonne route ?
Je n'ai pas envie de me demander pourquoi ni comment j'en suis arrivé là.

Car c'est encore quelque chose que je ne comprends pas : les raisons qui m'ont conduit à me réveiller un matin si loin de chez moi, le corps endolori, les yeux vitreux, au bord d'une route que je ne connaissais pas. Attaché à cet arbre. Et seul. Sans eux.

Les premiers instants de frayeur passés, je me suis calmé et ai examiné la situation : je n'avais qu'une idée en tête, rentrer. Retrouver le chemin de la maison. Et il était clair que je ne devais compter que sur moi-même pour me sortir de là.

Instinctivement, je me suis dirigé vers le Nord, et je n'ai plus quitté cette direction. Je sens que je me rapproche de jour en jour, et c'est ce qui me fait tenir.

Car j'ai faim. De plus en plus faim.
J'ai trouvé à manger dans les villages que j'ai traversés – de braves gens m'ont jeté leurs restes, à plusieurs reprises. Je n'ai pas un gros appétit, et cela m'a suffi, au début. J'ai pourtant dû, ces derniers jours, me résoudre à faire les poubelles … Mais je n'ai pas honte. Je dois me nourrir pour continuer à avancer, et quels qu'en soient les moyens je garderai ma dignité jusqu'au bout. Et si l'on me chasse parfois à coups de bâtons, je ne m'enfuis jamais sans quelque os à ronger jusqu'au matin.

C'est étrange, mais je ne sens plus la fatigue. Moi qui n'ai jamais été un amateur de compétition, qui ne connaissais pour tout exercice que celui de la chasse dominicale, je me découvre une endurance que je m'ignorais. L'allure rythmée, la respiration synchronisée, j'aime sentir mon cœur battre dans ma poitrine à la cadence de mon pas. J'y trouverais presque une satisfaction qui se rapproche de l'étourdissement, en fin de journée, quand mon estomac vide n'est plus capable de fournir quelque énergie que ce soit à mes muscles endoloris : c'est alors l'énergie mentale qui prend le relais et me pousse, m'encourage, me force à continuer.

Plus je marche, moins il me reste de route à faire.

Je repense parfois à cette femme qui m'a accueilli chez elle le temps de quelques heures. J'avais eu tort de me laisser aller à un court repos en ce lieu si fréquenté. Elle m'a vu mal en point, fatigué, seul, et n'a pas voulu me laisser là. Je n'ai pas réussi à lui faire comprendre que j'avais un but, une destination, et que je n'étais là que de passage ; elle m'a traîné jusqu'à sa voiture, et m'a amené dans sa maison. J'ai accepté de bon cœur le repas qu'elle m'a proposé, et quand elle a insisté pour que je m'allonge un peu, je n'ai pas trouvé la force de refuser.

J'étais bien chez elle. J'aurais pu y rester un peu. Je sentais en elle des qualités qui me touchaient et je crois qu'elle aurait été prête à m'adopter.
Mais je me suis enfui la nuit suivante. J'étais bien, mais ce n'était pas chez moi. Je devais repartir.
Elle ne saura jamais combien cette halte m'aura fait chaud au corps et au cœur.
Hier soir, j'ai failli me faire embarquer; une brigade a fait irruption dans le square dans lequel je m'étais installé pour la nuit. J'ai manqué de flair et n'ai senti leur présence qu'au dernier moment. J'ai heureusement réussi à bondir et à leur filer entre les pattes, et j'ai réussi à les semer.
Après une longue course, je me suis arrêté, à bout de souffle, au fond d'une cour. Je n'y ai trouvé aucun buisson pour me protéger du froid mais au moins ai-je pu y terminer ma nuit, tant bien que mal.

Je dois apprendre à me méfier des autres. Je n'ai jamais appris à le faire.

***

Un gosse m'a chassé de sa rue à coups de pierres, ce matin.
Je suis très fatigué. Je n'aurai bientôt plus que la peau sur les os.

Je ne sais plus pourquoi je continue la route. Mais il n'est plus question que je fasse demi-tour. Toujours plus au Nord, telle est mon obstination ; et j'arriverai chez moi. Il ne peut en être autrement.

***

L'été s'enfuit. Il fait moins chaud.
L'automne est bientôt là.
A ma mémoire reviennent des odeurs, des sons, ceux de l'ouverture de la chasse, des pas bottés dans les tas de feuilles, des champignons dénichés au pied des souches, des petits matins brumeux dont nous fendions l'air vif, heureux de ces moments qui nous attendaient !
… mon cœur se serre à cette évocation. Revivrai-je jamais de tels instants … ?

C'est bien l'automne : j'ai croisé ce matin des enfants tôt levés, grognons, joyeux, inquiets, tous cartable au dos et se dirigeant vers leur école.
L'école, je les y ai déjà accompagnés. Celle-là, je ne l'ai pas reconnue. Et pourtant … Je sais que je ne suis plus très loin.

J'avance. Pas après pas. Mètre après mètre. Rue après rue.
Et soudain ...
Ce petit bois … Et le restaurant, au carrefour … Les trois chemins ! C'est ici ! C'est chez moi ! Je reconnais cet endroit !

J'accélère le pas. Mon cœur bat à tout rompre. C'est chez moi ! Je suis là ! Je suis rentré !

Enfin, ma route s'achève. Au bout de l'avenue, j'aperçois la maison. Ma maison !
Les enfants jouent dans le jardin ; Sandra étend du linge … et ! Oh ! Ils ont gardé ma voiture ! Ma vieille Opel, celle que j'avais rachetée à Max !

En quelques secondes, surgit à mon esprit un flot ininterrompu d'images. Les cris. Les menaces. Les coups. Le coffre de la voiture. La douleur à la tête, violente, et puis, juste avant que je ne la rejette mentalement, parce que je la refuse, la vision de Sandra qui m'attache, en pleine nuit, en pleine forêt, la portière qui claque, et la lumière rouge des phares de la voiture qui disparaît. Je suis seul.

Je m'approche de la maison. Les enfants sont rentrés à la demande de ma femme. La fenêtre de la cuisine est entrebâillée; j'y glisse un regard et aperçois ma famille attablée … Paul, Émilie, Sandra … et Max qui découpe un poulet. Max qui les fait rire. Max qui regarde ma femme et lui lance un clin d'œil.

Soudain, Sandra m'aperçoit et sursaute. Max et les enfants se sont tus et me dévisagent.

Sandra se lève, s'avance. Nos regards se croisent. Je ne connais plus cette femme.

Donne-moi seulement un peu de poulet.
J'ai juste faim.
Je ne mords pas, tu sais.





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