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Il court, il court, le furet...


Auteur : CART-TANNEUR Emmanuelle

Style : Drame




La maison était tout en longueur, on entrait par le devant après avoir traversé un petit jardin, et on ressortait à l'autre bout, dans la cour.
Le jardin était de ces petits jardins de vieux, comme on disait, une rangée de pensées, une de tulipes et de la bruyère dans tous les coins, de laquelle émergeait ici ou là un nain ou une biche enneigée. Un banc de bois blanc écaillé était adossé à la façade. Personne ne s'y asseyait jamais.

Quand on entrait dans la maison, l'odeur était la première impression qui s'imposait à vous. Un mélange de ragoût, de litière souillée – il y avait toujours un furet, ou équivalent, dans une cage posée au sol sur un journal, et de tarte aux pommes, qui n'empêchaient pas les effluves de la cour de parvenir à s'y mélanger. On était surpris les premières minutes, puis on s'habituait. C'était l'odeur de la campagne. Celle qui faisait toujours, les premiers instants, grimacer la petite citadine qu'était Angèle, ce qui amusait beaucoup les adultes qui se poussaient du coude en la regardant se pincer le nez.

La télévision trônait dans la salle, comme disait Malou, sous un amoncellement de bibelots reposant sur deux ou trois napperons de crochet assortis ; on regardait le dimanche, religieusement, non pas la messe télévisée, mais Starsky et Hutch à treize heures trente.

À l'étage, auquel on accédait par un escalier de bois aux marches sonores, le plancher était déformé par les ans et le poids accumulé des habitants qui l'avait parcouru : une bille placée près de n'importe quelle plinthe aurait fatalement roulé jusqu'au milieu du couloir, qui desservait, à gauche une salle de bains, et à droite deux chambres, dont l'une donnait sur une autre chambre, celle des parents.

La chambre du fond était celle de Solange, la jeune fille de la famille, l'aînée, celle qui faisait ses études de secrétariat à Paris ; elle partait tous les matins en car, puis prenait le train, et rentrait le soir, tard, mais juste à temps pour aider Malou à préparer et à servir le repas pour les hommes. Elle parlait peu, et toujours d'une voix si faible qu'on ne l'entendait qu'en tendant l'oreille ; charitable, Angèle mettait un point d'honneur à tenter de lui faire croire qu'elle, elle l'avait entendue, même si elle ne trouvait jamais rien à lui répondre.
Les hommes, c'étaient Momo et Sylvain. Le père et le fils. Momo, tout en longueur, maigre échalas de près de deux mètres, éternellement vêtu d'un bleu trop court qui laissait dépasser ses bottes de caoutchouc, au teint constamment rougeaud comme s'il sortait d'un bain de vapeur, le nez proéminent comme une figure de proue et le sourire perpétuel laissant deviner une dentition à l'abandon. Momo était cultivateur et passait ses journées sur son tracteur, quand il n'était pas dans la cour à l'arrière de la maison, à soigner ses lapins et ses poules, ou à acclimater un de ses nouveaux furets. Il impressionnait par sa gouaille et le naturel avec lequel il traversait la salle à grandes enjambées, les bottes crottées, pour aller se servir un verre de rouge avant de commencer toute discussion avec les invités du jour.

Angèle allait, en famille, voir Momo et Malou deux ou trois fois chaque année, le dimanche ; Malou avait été la meilleure amie de sa mère, du temps où les deux familles habitaient Paris et avant que Malou ne rencontre son paysan, pour lequel elle avait renoncé à la vie citadine qui l'avait tentée. L'une et l'autre étaient restées très proches les années suivantes, Malou prenant des nouvelles régulièrement, mais elles s'étaient ensuite perdues de vue. C'est à l'occasion de la naissance d'Angèle qu'elles s'étaient retrouvées : ses parents avaient ratissé tous leurs carnets d'adresses, y compris les plus anciens, pour annoncer la bonne nouvelle, et Malou avait répondu. Elle n'habitait plus Paris, mais on lui avait fait suivre la carte, elle invitait les parents à venir avec le nouveau-né voir sa maison à Marles, c'était la campagne, ça ferait prendre l'air au bébé ; et c'est ainsi que les liens se renouèrent entre les deux familles.

Du plus loin qu'Angèle s'en souvienne, donc, Momo et Malou avaient fait partie de la famille. Mais il lui fallait toujours quelques heures avant de réussir à se défaire de sa retenue et de ses appréhensions.

Après les embrassades, les adultes se dirigeaient immédiatement vers la cuisine. Malou débouchait une bouteille et l'on attendait Momo – Ça va le faire venir ! riait Malou. De fait, il ne tardait jamais. Malou avait mis au four une poule, qu'elle avait elle-même plumée et vidée, dans le ventre de laquelle on trouverait parfois, en la dégustant, des œufs immatures ; ou bien un lapin, qu'elle avait tué d'un coup sur la tête avant de le pendre à un crochet et de le déshabiller d'un geste sûr après avoir incisé la peau de ses pattes à l'aide d'un couteau aiguisé. Ces scènes, Angèle y assistait parfois, quand elle arrivait un peu plus tôt. Elle fermait les yeux tandis que Malou riait et que la poule égorgée se vidait goutte à goutte de son sang, dessinant sur le sol une flaque vermillon qui crépitait.

Malou avait été mince ; du moins, c'est ce que sa mère lui avait dit. Mais ces années-là, elle devait peser plus de cent vingt kilos. Invariablement vêtue d'un tablier à fleurs qui semblait faire deux fois le tour de ses hanches, elle trimballait sa masse avec une aisance qui lui semblait toute naturelle, se dandinant d'un pied sur l'autre, s'essuyant les mains sur le ventre après chaque opération culinaire, et préparant avec une joie non feinte les plats qu'elle servirait pour le repas, qui durerait plusieurs heures.

Elle avait un léger accent, peut-être du Nord, mais altéré par celui qu'elle avait acquis au contact de Momo, un vrai accent de la campagne – la mère d'Angèle n'aimait pas que l'on en sourie mais c'était la réalité, et cela donnait à son personnage une authenticité qui la rendait très vite, après les premiers instants de gêne, familière et rassurante.
Angèle ressentait, auprès d'elle, une sorte de sécurité reposante, elle que l'on savait craintive et réservée. Avec Malou, elle se laissait aller, et quand les bras chaleureux s'ouvraient, elle n'hésitait jamais avant de se laisser engloutir, corps et âme, dans la douce volupté de l'étreinte.

Les parents d'Angèle travaillaient tous les deux, et le problème des vacances scolaires se posaient souvent à eux. La colo, Angèle en frémissait d'angoisse à la simple évocation. Rester seule à la maison n'était guère envisageable non plus ; aussi Malou avait-elle été sollicitée dès les premières années d'école d'Angèle. C'est avec de grands cris de joie qu'elle avait accepté de jouer les familles d'accueil le temps que l'on voudrait.
Voilà comment, depuis toujours à sa mémoire, Angèle passait les vacances à la campagne.

Elle adorait Malou; Momo et Solange ne lui faisaient pas peur, la faisaient même rire, parfois. Elle aurait adoré ces semaines loin de chez elle, s'il n'y avait pas eu Sylvain. Avec les années, le garçon maigre qu'elle avait connu s'était changé en adolescent sec et fuyant ; Angèle, qui n'avait jamais eu d'atomes crochus avec lui pendant l'enfance, s'était mise à éprouver une répulsion dont elle avait parfois honte en la simple présence de ce presque-homme : la voix avait mué, la barbe se devinait sous le rasage approximatif, et l'odeur, oh ! l'odeur que Sylvain dégageait maintenant répugnait Angèle. Elle aurait voulu bloquer tous ses sens devant lui : l'odorat, mais aussi la vue ; car ce qu'elle supportait le moins était son regard. Ce regard devenu perçant, scrutateur, effrayant par ce qu'elle y lisait de concupiscent … du moins était-ce qu'elle ressentait. Peu à peu, elle acquit la certitude qu'elle devait se méfier de Sylvain, mais sans pouvoir en parler à quiconque, puisque le comportement de celui-ci changeait du tout au tout dès que leur solitude était rompue par l'entrée de quelqu'un dans la pièce.

Pour ces dernières vacances, Angèle avait tenté de négocier avec sa mère : elle pourrait rester à Poissy, ses amies ne partaient pas, elle ne serait pas seule ; pour une fois elle pourrait laisser Malou se reposer ? Mais sa mère avait été inflexible : une semaine à la campagne lui ferait du bien, et puis il n'y avait aucune raison de ne pas faire comme d'habitude, comme toujours.

Cette fois-ci, les choses ne se passèrent pourtant pas comme d'habitude.

Il y eut cette première soirée du dimanche soir, après le départ de ses parents qui l'avaient amenée. Solange était encore là, mais, travaillant tôt le lundi matin, elle était montée se coucher. Malou et Momo avaient aidé Angèle à s'installer et avaient à leur tour regagné leur chambre. Angèle avait aussitôt décidé d'en faire autant, et elle soupira de soulagement en constatant que Sylvain restait assis en bas, devant la télévision. Elle revêtit une chemise de nuit qu'elle boutonna haut sur le cou, ajusta ses manches longues et s'enveloppa dans l'édredon.

Ce furent les craquements du plancher qui la réveillèrent. Mais elle n'eut pas le temps de crier que déjà Sylvain la bâillonnait de sa main.

Angèle ne put se soustraire à la force du jeune homme, et la chemise de nuit ne fut qu'un barrage dérisoire et éphémère devant la violence qui s'abattit sur elle. Momo et Malou dormaient juste à côté, derrière la porte, mais quand bien même Sylvain lui en aurait-il laissé la liberté, elle n'aurait pas crié, ne les aurait pas alertés :ils ne devaient rien savoir.
Elle ne comprit jamais pourquoi, chaque soir de cette semaine maudite, elle n'avait jamais trouvé la force de leur dire ce qui se passait. Sylvain ne l'avait menacée de rien ; c'est à peine s'il semblait conscient de la gravité de ses agissements. Peut-être Angèle n'avait-elle pas voulu causer de peine à Malou, ou n'avait-elle simplement pas eu la force de lui avouer ce qui se passait chaque nuit, quand chaque matin Malou lui demandait, l'air inquiet : " Oh, mais quelle tête ! T'as pas bien dormi, ma jolie ? " – Angèle préférait alors, aux aveux, l'oubli provisoire que promettait les bras grand ouverts et l'amnésie noyée dans un grand bol de chocolat au lait mousseux.

Elle ne raconta jamais rien ; ni à Malou durant la semaine, ni à ses parents, de retour chez elle ; elle ne parla de ce qui s'était passé à aucune amie. Elle avait juste décidé formellement, sans encore l'annoncer, qu'elle ne retournerait jamais à Marles.

Elle parla, pourtant. Une seule fois, et à quelqu'un qui ne dévoilerait jamais sa honte et son effroi. Parce qu'elle ne pouvait plus garder tout cela pour elle.
Elle se rendit un jour à l'église et trouva un prêtre disposé à l'écouter.
Elle ne lui dit pas ce qui s'était passé ; pour elle, cela n'existait pas, cela n'avait pas été. Elle pourrait l'oublier ; elle était déjà en train de l'oublier. Mais elle avait besoin de dire que là-bas, nuit après nuit, et encore maintenant qu'elle était loin de Marles, elle avait souhaité, elle souhaitait encore, la mort de Sylvain.
Le prêtre l'écouta et tenta de la raisonner, mais elle ne l'entendit pas ; elle n'avait pas besoin d'être jugée. Elle voulait juste dire qu'elle ne pensait plus qu'à cela, qu'elle en rêvait, qu'elle en devenait folle sans que personne ne s'en doute, qu'elle allait jusqu'à en prier Dieu chaque soir : la mort de Sylvain était tout ce qu'elle attendait désormais.

Elle quitta l'église sans aucun sentiment de réconfort.

Mais Dieu l'entendit : Sylvain, mais aussi Malou, Momo et Solange, périrent dans l'incendie accidentel de leur maison, dans le courant du mois de juillet. Seul un furet réussit à échapper aux flammes.


Angèle tomba malade la veille de l'enterrement. Ses parents se rendirent seuls aux funérailles, et en revinrent bouleversés.
On ne parla plus jamais de Malou à la maison. Mais Angèle savait que sa mère avait perdu plus qu'une amie.

Angèle, elle, ne remit plus jamais les pieds à la campagne.
Ni dans une église.





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