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Tous les enfants aiment la Vache qui Rit


Auteur : VIEIRA Alexandra

Style : Scènes de vie




- Grand-mèèère ? demanda Hugo en laissant traîner le son « è » pour le plaisir. Grand-mèèère ? Est-ce que toi aussi, quand tu étais petite, tu aimais bien manger une Vache qui rit le soiaaar ? (pour le plaisir aussi, le « aaa »).
Tandis qu’il léchait ses doigts tout poissés, il attendait une réponse.
- Tu sais, la Vache qui rit n’existait pas au Portugal quand j’étais petite, mon chéri.
Incrédule, il écarquilla les yeux.
- Mais alors, comment tu faisais ?!...
- Si tu débarrasses ton assiette et que tu te brosses les dents comme un grand, je vais te raconter une histoire au lit.
- Une histoire comment ?
- Une histoire de Vache qui rit.

Après avoir fait mousser une minuscule goutte de dentifrice à la framboise sur sa brosse à dents et filé au lit, Hugo réclama l’histoire de Vache qui rit. Il n’en avait jamais entendu parler. Sa maman, pourtant très forte en histoires qui n’étaient même pas écrites dans les livres mais dans sa tête, ne lui avait jamais fait part de l’existence d’un tel récit ! La grand-mère ôta sans se presser son tablier avant de rejoindre le petit garçon impatient dans sa chambre. Il avait raison, tous les enfants aiment la Vache qui rit, c’était déjà vrai dans les années soixante.
- Elle s’appelle comment ton histoire ?...
Elle hésita. Quelle idée de se lancer là-dedans !... Son regard s’attarda un instant sur un livre de contes posé sur la table de chevet... Après tout, huit ans, c’était son âge à l’époque. Si petite alors pour une si grande aventure…
- J’ai oublié le titre, mais c’est l’histoire d’une petite fille de huit ans, il y a très, très, très longtemps.
- Dans l’ancien temps, quoi ?
- Oui, dans l’ancien temps.
- De quand tu étais petite, en fait ?
Elle ne put réprimer un sourire tout en poursuivant :
- C’est l’histoire d’une petite fille qui s’appelait Maria…
- Presque comme toi ! Toi, c’est Maria Conceição et elle…
- Cesse de m’interrompre, exigea-t-elle en lui caressant les cheveux, sinon, je ne commencerai jamais !

- Maria vivait dans un village au Portugal. Dans sa maison, il y avait sa grand-mère à la peau brune et au rire sonore, sa mère, qui attendait que son mari revienne de France où il était parti travailler, sa tante, une belle jeune fille qui s’occupait avec amour de son jardin fleuri et aussi une petite chèvre coquine au bon lait. Maria vivait insouciante, jouant avec les autres enfants du village qu’elle connaissait depuis toujours et qui la connaissaient depuis toujours.
- Même s’ils ne mangeaient pas de Vache qui rit, les enfants étaient heureux ?
- Oui, parce qu’ils étaient libres de courir sur les chemins, de jouer du matin au soir, de se cacher dans les champs de maïs et dans les vignes. Pourtant, sans qu’on s’en rendît compte, tout changea peu à peu. La grand-mère à la peau brune ne riait plus tous les jours. La mère ne travaillait plus autant dans les champs. La tante cultivait des pommes-de-terre en lieu et place de ses hortensias. Maria, chargée d’habitude d’échanger des tickets à l’épicerie contre du riz, n’avait plus de commissions à faire. Le soir, elles attendaient tard avant d’allumer la lampe à pétrole et parfois même, elles mangeaient et se couchaient aussitôt, sans discuter, sans chanter et sans allumer la lampe.
- Mais pourquoi ?
- La grand-mère s’inquiétait de devoir bientôt vendre la petite chèvre coquine au bon lait. Les habitants du village pensaient que la maman de Maria n’avait plus besoin de travailler car son mari devait lui envoyer de l’argent de France. Alors ils lui demandèrent de moins en moins souvent de venir travailler leurs champs, puis presque plus du tout. Les gens qui n’avaient jamais quitté le Portugal croyaient qu’en France, on gagnait beaucoup d’argent avec peu d’efforts. La famille de Maria ne savait pas si son père gagnait beaucoup d’argent mais ce qui était sûr, c’est qu’elle n’en recevait jamais. Sans travail et sans argent, il fallut bien trouver une façon de se nourrir : la tante arracha ses belles fleurs et cultiva un potager, comme tous ceux qui avaient le moindre petit carré de terre à eux.
- Elles étaient pauvres, alors ?
- Eh oui, mon chéri, c’est pour cette raison que tout changeait dans leur vie. Un soir de lumière, Maria vit sa grand-mère à la peau brune pleurer et prier tout bas. La prière l’intrigua plus encore que les larmes car elle ne l’avait jamais vue prier. Maria ne posa pas de questions : elle avait bien trop peur des ombres effrayantes que lançait la silhouette frêle de sa mère qui pliait à la hâte des vêtements dans un sac. En silence, sa tante plaça une fleur séchée dans le linge empaqueté.
- Pourquoi la tante de Maria met une fleur séchée dans les vêtements ?
- Peut-être pour parfumer. Peut-être pour leur porter chance. Ecoute la suite de l’histoire. Au lieu d’aller se coucher, Maria dut enfiler son manteau et embrasser sa grand-mère et sa tante. Agrippée à la jupe de sa mère, elle marcha dans le noir jusqu’à la ville. Huit kilomètres qui lui parurent bien longs cette nuit-là. D’habitude, quand on marchait la nuit, c’était joyeux car ça voulait dire qu’on se rendait à un bal mais là, c’était une marche triste. Arrivées en ville, elles descendirent jusqu’à la rive du fleuve où sa mère s’adressa tout bas à un monsieur qui se tenait là, comme pour un rendez-vous. La jeune mère tendit un petit paquet que l’inconnu enfouit aussitôt dans son gilet. Il les mena alors vers un groupe de gens silencieux. Maria était la seule petite fille et sa mère, la seule femme. Il faisait froid et la fillette, fatiguée de ne rien comprendre, voulait rentrer se coucher. « Non, on va rejoindre ton père », expliqua la maman. L’homme qui les avaient attendues dans le noir fit signe de se taire et conduisit le petit troupeau muet vers une barque. « Couchez-vous tous, commanda-t-il, et ne relevez la tête qu’une fois arrivés sur la rive galicienne. Que Deus vos abençoe ! »
- « Que Déouch vouch abensoeuh », ça voulait dire que les gens avaient peur de monter dans cette barque, hein, Grand-mère ?
- Oh, oui ! Maria qui ne savait pas nager pensait que si la barque se retournait, sa mère n’aurait jamais assez de forces pour la traîner jusqu’en Galice. La mère de Maria qui ne savait pas où elle allait pensait que si la barque les amenait saines et sauves à Salvaterra, il y aurait ensuite le train, puis Hendaye, puis la voiture et enfin le silencieux mari. Il n’y avait plus d’argent, plus de travail, plus d’espoir ici… enfin, là-bas.
- Moi, je connais Hendaye ! C’est presque l’Espagne !
- Oui, près de la frontière. Maria dormit pendant toute la traversée de l’Espagne. Le train s’arrêta à Hendaye. Là, elle monta pour la première fois dans une voiture qui les déposa après plusieurs heures de route devant un atelier de menuiserie. Après quelques mots échangés entre sa mère et un homme qui travaillait là, elles marchèrent quelques minutes jusqu’à une petite maison. Le nom « Madeira » était inscrit au-dessus d’une sonnette électrique. Personne ne vint ouvrir. Lasse, la mère s’adossa contre le portail et fixa droit devant elle, dans le vide, les yeux cernés et grands ouverts. Longtemps après, une auto s’approcha. Un homme conduisait et une femme blonde aux cheveux courts était assise côté passager. Le conducteur s’arrêta, ouvrit le portail, ordonna à la dame blonde de rentrer et demanda à la voyageuse ce qu’elle faisait là. « Je suis venue. » Elle n’avait rien d’autre à ajouter. Il se mit à crier : « Retourne d’où tu viens ! » La femme exténuée s’approcha de lui et tout à coup, se cramponna à lui. Comme enragé, il la repoussa. A bout de forces, elle s’effondra. Il lui jeta des billets de banque au visage tandis qu’elle balbutiait : « Mais… mais… » Il la repoussait encore et toujours. Elle se traînait maintenant à genoux. Il refermait le portail, chassant la femme affolée vers le trottoir où la fillette était restée immobile avec leur unique bagage à la main. « Mais… la petite ?... » Trop tard, le portail était déjà fermé à double tour.
- Il est trop méchant ! s’indigna Hugo. Il voit bien qu’elles ont fait un long voyage pour lui rendre visite !
- Oui, mais lui ne voulait plus les voir du tout. Plus jamais. Il avait une nouvelle vie plus agréable et il n’y avait plus que cette existence-là qui comptât pour lui. Tant qu’elles étaient restées au Portugal, c’était facile de croire qu’elles n’avaient jamais existé…
- Mais elles ont dû aller dormir à l’hôtel, alors ? s’inquiéta-t-il, pragmatique.
- Rappelle-toi : elles ne connaissaient pas les lieux et elles n’avaient pas d’argent. Voici ce qui se passa : Maria qui avait vu en quelques jours à peine sa grand-mère prier et un inconnu demander la protection de Dieu pour leur traversée nocturne du Minho, fut recueillie dans un couvent où on ne parlait pas sa langue. Elle ne connaissait pas bien les religieuses portugaises, alors les françaises !… Sa mère ne disait rien. Elle gémissait tout bas. Une sœur fit signe à un monsieur qui s’approcha de la petite Maria pour lui demander avec un drôle d’accent si elle avait faim. Il lui apporta un plateau avec d’étranges aliments. Comme elle ne se décidait pas à manger, il tira sur la fine languette rouge qui entourait un petit triangle argenté et lui tendit la pâte collante que contenait l’emballage. La petite fille se risqua à goûter. C’était très bon, en fait. « Vache qui rit », articula l’homme.
- Ah, enfin ! soupira d’aise Hugo.
- Pour la première fois, la petite fille leva les yeux vers l’homme et le dévisagea. C’était un monsieur très grand, à la peau brune comme sa grand-mère, et au regard très doux. Il lui sourit et approcha sa main pour lui caresser la tête mais elle recula, comme un petit animal sauvage. Il retira sa main puis quitta la pièce. Quelques instants plus tard, il réapparut avec un autre triangle argenté. Maria prononça en le regardant droit dans les yeux: « Vache qui rit. » Le monsieur hocha la tête : « Oui, c’est ça. Tous les enfants aiment ça, les Français, les Espagnols, les Portugais… »
Depuis, Maria a grandi en France, elle est allée à l’école, elle a trouvé un travail, elle s’est mariée, elle a eu des enfants et même un petit-fils qui aime beaucoup la Vache qui rit. Mais c’est vrai que tous les enfants aiment la Vache qui rit, les Français, les Espagnols, les Portugais…

- Moi, j’aime bien ton histoire, mais elle est un peu triste quand même. Tu sais, Grand-mère, il y a un Chinois dans mon école, il parle presque pas français, eh ben, à la cantine, il aime bien manger de la Vache qui rit !
- Oui, ça ne m’étonne pas mon chéri. Allez, dodo, maintenant, décida la grand-mère en éteignant la lampe de chevet.
- Pourquoi Maman ne m’a jamais raconté cette histoire ?
- Parce que ta maman, elle, c’est une autre histoire qu’elle a à te raconter. Demain, demande-lui donc de te raconter l’histoire de la petite fille qui avait peur des piqûres et qui voulait quand même devenir docteur.





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