Pas du tout la femme qu'il aurait fallu à mon fils



Nouvelle écrite par Christophe BAILLAT dans le style Historique



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Ramon (i) enfourche une BSA 750 cm3 (moins gourmande en essence que la Bugatti) pour rentrer à Paris. Arrivé dans le IVe arrondissement, il béquille la moto Quai de Bourbon, prend l’ascenseur et embrasse sa mère. Elle l’observe ranger son casque et retirer son foulard.
- J’ai convaincu Liliane que c’était plus économique et de toute façon, la Bugatti est au garage.
- Convaincu, convaincu ?
- Je lui ai répété plusieurs fois – Plus j’y pense, plus j’aurais besoin d’une moto. Les premières fois, elle m’a répondu _ Ça ne doit pas être donné. Un jour, elle m’a demandé le prix, je suis parti me renseigner et je suis revenu avec.
- Liliane n’était pas avec toi chez les Arland ?
- Elle avait des copies à corriger.
- C’est toujours ce qu’elle dit pour échapper aux mondanités. La joie et la chaleur d’un silence qui écrit en rouge en marge des copies…Combien de temps penses-tu tenir ?
A hauteur des pieds de chaises Louis XIII, les porte-journaux sont remplis de magazines de décoration de la maison.
- Je peux t’en prendre un ?
- Vas-y, sers-toi, prends-en plusieurs si tu veux. Autant éduquer le goût de ta femme. A propos, elle est venue se plaindre que tu découchais, c’est vrai au moins ? Tu as du sang sicilien, tu es libre, c’est pour ça que je te donne de l’argent, pour que tu puisses trouver ta voie.
Ramon préféra enchaîner.
- Ton appartement, outre sa vue imprenable sur la Seine, est devenu un véritable musée, remarqua t-il en avisant une boîte en laque noire Van Cleef & Arpels.
- J’ai des amis sans mémoire qui mettent chez moi en dépôt et oublient de reprendre. Chaque objet est plus ou moins lié à un de mes articles pour l’Echo de Paris…
- .. et tu as beaucoup d’amis.
- Plus que Liliane n’accepterait d’en recevoir à dîner chez toi, je t’avais prévenu.
- Ne retourne pas le couteau dans la plaie, c’est suffisamment compliqué. Bon, je reprends un dernier morceau de tarte et je rentre dans mon foyer.
- Comment se porte t-il ?
- Juste la moyenne. Liliane me désespère quand je l’entends dire :_ Je vais acheter 5 Francs de fruits et légumes. Et aussi, quand, les vacances venues, elle me dit, allègrement : _ Enfin, je vais pouvoir travailler.
Sa mère rapporta le carton Ladurée dans la cuisine.
- Au-revoir mon chéri, dit-elle en le serrant dans ses bras.
Sa bru n’est pas loin, du Quai de Bourbon à la rue Mornay, il n’y a qu’à enjamber la Seine à hauteur du Pont Marie. Liliane faisait manger les deux enfants, carrelet et riz. Ramon chercha une bouteille dans un placard, se servit un verre et dit à Liliane qu’il avait fait un rêve.
- Je partais en avion pour Rome avec celui que j’ai attrapé dans les machines à sous le jour où je suis allé avec les enfants à la Bastille.
- Celui que je leur ai repris.
- J’ai décollé du terrain de football de ton lycée, à Sèvres, je suis passé au-dessus du public…
- … toujours un public.
- Il a l’énergie, il donne l’élan, il fortifie, c’est bon à prendre. Je t’ai reconnue parmi la foule mais…tu avais les traits de ma mère.
- Alors, comment m’as-tu reconnue ?
- Tu étais en bois et non en chair.
Liliane s’effondra en pleurs avant de se redresser et d’essuyer ses larmes sous ses lunettes.
- Tu ne me demandes pas ce que j’allais faire à Rome ? Je te le dis quand même, je convoyais des œuvres de Titien, du Tintoret et de Botticelli. A l’arrivée, j’ai cherché un terrain pour atterrir sans en trouver. Le niveau du carburant baissait. Et, là, comme un ange, tu es apparue à l’extérieur du hublot. Mon sauvetage ne dépendait que de toi.
- T’ai-je sauvé ?
- Mon rêve s’est arrêté avant.
- J’ai reçu une lettre de Monsieur Desjardins, il prépare la prochaine Décade à Pontigny (ii) et pense à la relève, il vient de franchir le cap des soixante-dix ans. Parmi les sujets qu’il te propose d’examiner (« Qu’en pense Ramon ? »), il y a, soit une décade économique et sociale, soit un sujet sur les Dictatures ou le Redressement français, à toi de choisir la formulation qui te convient. En tout cas, il nous pousse à reprendre le flambeau.
- Réunir des Pontignaciens dans l’Yonne pour une réunion abstraite dans un vieux moutier…
- Si tu veux changer le monde, il faut bien commencer par le comprendre. La pensée avant l’action, mon cher. Et il met un bel appartement à notre disposition.
- Tu as une larme sur tes lunettes…
- Ce n’est pas une larme, le verre est ébréché, en courant après un train pour aller au lycée, mes lunettes sont tombées et comme tu as vidé le compte en banque avec la moto, je n’ai pas d’argent pour les faire réparer. D’ailleurs, les impôts sont arrivés, je ne sais pas avec quoi on va payer.
- Je vais chercher des cigarettes.

C’est son fils, Dominique, qui s’interposa du haut de ses huit ans.
- Tu n’as pas le droit de t’enfuir, papa, c’est trop facile. Tu laisses toujours maman se débrouiller.

Ramon partit en claquant la porte.


(i)Le lecteur qui a lu « La bibliothèque de Marcel Arland » est familier de Ramon Fernandez.

(ii)Ramon et Liliane se sont connus sous la charmille de l’Abbaye de Pontigny, propriété du professeur de lettres Paul Desjardins. Chaque été, on y débattait de sujets variés. Liliane fut l’élève préférée de Paul Desjardins qui entretint avec elle une très paternelle relation épistolaire, atteignant les sommets de la pensée.


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