nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


La chaine


Auteur : ADEL Nora

Style : Réflexion




La statue vacilla sur son socle, résista en bloc. On aurait dit accroché à un ressort inoxydable. L’œil de lynx guetta l’Apparition derrière le guichet. La fatigue, une morsure sur un cadavre. Quand vint la délivrance, la chenille s’humanisa, hésita, se mit en marche clopin-clopant. Déferla avant de s’immobiliser affolée. Bloquée à moins d’un mètre du but.
- Débarrassez le plancher, c’est fini !
Amar se dissocia en camouflant sa colère. Il se soulagea en maudissant sa malchance sans desserrer ses lèvres desséchées. Il traîna des pieds plombés vers la sortie. Illico, il fallait évacuer le lieu désormais inhospitalier. Promis, demain, il reviendra plus tôt. Mais hier, n’a-t-il pas passé la nuit à surveiller le portail blindé ? ! Compatissant, sûrement las, le gardien l’avait laissé profiter de l’enceinte fleurie par le bougainvillier aux épines pulvérisées par le rêve. Petit à petit, l’uniforme, le parent, le copain, le collègue, la vieille malade, la jeune enceinte, le maboul l’ont repoussé. L’idéal c’est de dormir enchaîné au guichet. À l’ouverture, il se libérera avant le réveil des autres. Il déposera sur la surface lustrée et marbrée son dossier telle une offrande aux dieux que les Anciens honoraient.
Un jour, après une dispute avec le receveur du bus qui refusait de lui rendre la monnaie, une âme charitable vint à son secours :
- Fils naïf, pour profiter de la neige, il faut éteindre les braises. Regarde-moi, n’ai pas honte, je suis comme ta mère. Quand j’étais belle et curieuse, mille eunuques veillaient sur mes murs. Maintenant que mes os s’effritent aussi vite que mes savates, je vide une ville pour en remplir une autre. Heureusement que la muse de mes aïeules, la boûcâla m’est restée fidèle : « J’ai entendu le roucoulement des ramiers dans la volière. Qui pourrait leur donner du grain ? Qui pourrait leur verser de l’eau ? L’être compatissant finira par avoir pitié et cessera cette angoisse-là. Et nous serons, ô bonnes gens, mieux encore qu’avant. » Crois-moi, fils, un bonheur est toujours dans la fin d’un malheur.

La température avait chuté et les rayons du soleil tardaient à percer la voûte céleste. Normalement, dès l’ouverture, il sera le premier. Fier tel le pieux chevalier menant son armée à la victoire, il patienta. Aucun pistonné en vue et dans le regard des autres, l’envie, la frustration à part ce m’as-tu-vu qui venait d’arriver. Imminent, l’événement en milieu de semaine à dix heures trente. Gloire à Allah, enfin ! Sourire jusqu’aux oreilles, l’œil implorant, il tendit en tremblant son précieux paquet. Mais sa majesté ne fit rien pour le soustraire à la guillotine en verre. Il discutait avec son collègue, le sujet semblait d’une importance capitale. Rires cassants, regards méprisants. Imperturbable, Amar patienta. Être de chair et ne pas être de chair. Être simplement cette paperasse hurlante : « pitié, délivrez-moi ! »

Le médecin lui avait certifié que le miracle viendrait d’Allah et des antibiotiques. Le plus dur était de convaincre le pharmacien :
- Je ne suis pas une ONG. J’ai besoin de ton argent pour faire vivre moi aussi ma famille.
- Sur la tête de ma défunte mère, je vous payerai quand la sécurité sociale me remboursera. Mes derniers dinars je les ai donnés au toubib.
- Vieux, quand on n’a pas les moyens d’entretenir des enfants, on n’en fait pas une équipe de foot. Il ne te reste qu’à emprunter.
- C’est déjà fait, je suis criblée de dettes. S’il vous plaît, pitié, mon fils va mourir s’il ne prend pas des antibiotiques.
- Justement ce sont eux les plus chers. Je ne peux t’aider qu’avec le cachet sur l’ordonnance.
- Mais sans les vignettes, ils ne vont pas me rembourser ? !
- A chacun sa part de sacrifice. Je fais moitié-moitié avec la sécurité. Je ne peux pas bousiller mes boîtes. Sois sans crainte, tu sauras les sensibiliser comme tu l’as fait avec moi. Après tout, le social ce sont eux.
L’idée d’inverser la procédure était venue du cordonnier Omar :
- Tu vas chez le vendeur de piqûres pour soigner fissa ton fiston. Après les autorités vont te donner l’argent des médicaments. Pour les deux, avant ou après c’est kif-kif, ils sont plus riches que le grand pharaon.
Ouf, sa Grâce revint sur terre. Il hésita à frôler de sa main immaculée cette chose qu’on aurait dite tirée d’une décharge publique. Enfin, il se décida, les lèvres grimaçantes l’œil noir et les narines bouchées. Miséricordieux, se dit Amar, la distance est en train de s’annuler. Brusquement, l’ouragan, le m’as-tu-vu le bouscula :
- Bonjour Si Slimane, comment allez-vous ?
- On loue le Tout-Puissant matin et soir. Et Si Lakhdar, il n’est pas encore revenu des Lieux saints ? Le bienheureux, sa mère, la vénérable Hadja est…
Le dialogue s’éternisa entre les deux créatures. De la foule frémissante, une voix fusa, incontrôlable :
- C’est du piston !
- Va voir ta sœur, minable, fils de chien ! Pendant que tu étais dans le ventre de ta mère cet homme était au maquis en train de libérer le bled qui te donne maintenant le miel.
- Le miel ! ? Connard, il l’a happé jusqu’à la dernière goutte puis il a colonisé toutes les abeilles en épargnant leur dard empoisonné.
- A l’aide, faites venir les agents ! Par Allah, je ne travaillerai plus pour ces pouilleux.
Il ne savait plus comment il s’était retrouvé dehors. La salle l’avait vomi avant de faire la morte. Tous les guichets éteints telles les lumières du cirque qui est venu un jour dans son village et reparti sans lever son chapiteau… La colère des autres ne le concernait pas. Il était là pour sauver son bébé. Il n’en voulait à personne même pas à son nouveau patron qui s’était montré aussi tendre que la pierre du lapidé :
- Ecoute frère, ce n’est pas de ma faute si ton usine a fermé. Les problèmes de famille, on en a tous. Pas un centime d’avance.
Il n’osera jamais l’insulte encore moins la révolte. Il est né avec le respect des lois. Il reviendra demain. Le charme de l’ouragan est dans sa brièveté.
Ouf, aucun caïd en vue ! Mais l’Homme, vitre bloquée, manipulait des feuilles depuis une éternité. Patience comme disait la vieille du bus…Louange à tous les saints patrons, les yeux bénis le fixèrent sans vraiment le voir, ils dérivèrent. Derrière, un gloussement. Une jeune fille le repoussa. Il tomba terrassé par la fatigue, quand il se releva une foule névrosée s’était engouffrée dans l’espace libéré. Pour la première fois, Amar osa. Il fonça sans un regard à l’audacieuse en sanglotant presque à l’arrivée :
- S’il vous plaît, mon fils.
- Espèce de plouc, tu as failli assommer la demoiselle !
- Je, euh…c’est moi qui…
- Quelle honte, maintenant on écrase sa propre mère pour passer.
- Il faut être juste mon frère, il était là avant cette trainée.
- Respecte les filles des gens, frère et si c’était ta sœur ?
- Ma sœur est à la maison, bâtard, je vais boire ton sang !
De nouveau, il se retrouva à l’air libre, bredouille, serrant contre sa maigre poitrine le dossier palpitant tel un oiseau à l’agonie. Le vent le bouscula, l’empoigna, le dépouilla. Libérées, les feuilles s’envolèrent en nuée loin de lui. Quand il rentra à la maison, les hurlements de sa femme le tirèrent de sa torpeur. Le petit ange venait de mourir. Hébété, il murmura :
- - Demain, je pourrai dormir.

La mère :
- Pauvre con, tu pourras dormir oui, ah si tu savais, mais tu ne sais pas. C’est pour cela que j’ai déchiré mon visage plus qu’il n’en fallait et j’ai arraché mes cheveux par touffes entières. Ö sœur Fatma, c’est Allah qui m’a punie. Pourtant, j’ai patienté toute une année, mais mon ventre restait désespérément plat et ma mère m’harcelait sans pitié. Pauvre ânesse, me disait-elle, il va crever et tu te retrouveras dans la rue toute « nue » sans héritier mâle. Deux malheurs et le troisième plus tranchant que le sabre sur le cou du condamné : impuissant ! Malgré mes efforts, ma jeunesse n’a pas réussi à réveiller sa virilité. Comment espérer un fils ? ! Par la voie naturelle, m’avait conseillé la vieille voyante aux dents mi-or mi-pourries. Je lui ai offert les bracelets que j’avais achetés avec l’argent de la dot et elle m’a préparé le rendez-vous avec le géniteur. Un amant fougueux qui m’a fait la baraka en une seule étreinte.

Le bébé :
- Aucun adulte ne peut lire dans le cerveau d’un nouveau-né. Heureusement. Grandir c’est vieillir. L’Alzheimer s’attrape à la naissance. Pour moi la vie s’annonçait vraiment moche. Les seins de ma mère n’avaient plus de lait et le vieux plus le sou. Penché au-dessus de mon berceau, il n’arrêtait pas de soupirer : « Ah, mon fils, ah mon fils ! » Mes sœurs jalouses me pinçaient quand il avait le dos tourné. Quant à mon vrai père, aucun espoir, il semait ses graines défectueuses comme des mouches avant d’épouser une émigrée et de s’exiler. J’étais content de partir, ma maladie héréditaire se serait aggravée avec le temps...





nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -