Sur les pas de Maria Luisa



Nouvelle écrite par Arno GERE dans le style Noires



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Comme cela était prévisible sans risque de se tromper puisque cela se passait ainsi depuis près de cinq cents ans, la vierge de la Macarena sortit de son église sanctuaire à minuit pile, en ce jeudi saint que la pluie avait heureusement épargné.
S'étant fait difficilement un chemin parmi une foule bruyante et remuante, il avait fini par mettre ses pas dans une cohorte qui suivait de très près un groupe de pénitents encagoulés dont il ne savait pas à quelle confrérie ils appartenaient, tant elles étaient nombreuses, mais ce qui lui importait avant tout, c'était de voir enfin Maria Luisa pour qui il s'était déplacé jusqu' ici. A la distance où il se trouvait, il pourrait, en plus, suivre des yeux, avec une certaine facilité, l'évolution de la vierge.
Il n'ignorait pas que la marche serait longue et fatigante mais il était préparé à cela par le discours obsessionnel et récurrent de son ami François où passion amoureuse et ferveur mystique se mêlaient constamment, ce qui l'avait incité à venir sur place, pour en avoir enfin le cœur net .Il allait essayer de comprendre le sens de la procession entièrement dédiée au culte de la sainte vierge mais plus encore , il allait voir de tout près la silhouette et le visage de cette Maria Luisa dont son ami était tombé éperdument amoureux de nombreuses années auparavant, mais que la vie avait éloignée de lui…

Le cortège avance lentement au milieu d'une foule très dense et comme envoûtée, et les chants et les supplications montent et enflent au passage de la Vierge.
Du haut des balcons de ces rues étroites, on jette des tonnes de pétales de roses qui papillonnent et virevoltent dans l'air avant de joncher le sol, ajoutant aux senteurs mêlées d'encens et de cire, des jasmins, des fleurs d'oranger, et des œillets qui embaument les narines les moins réceptives et font le terreau de cette folie et de cette ivresse générale.
Bien vite, les fleurs constituent un tapis pour les pieds nus des pénitents et des autres pieds païens.
Soutenue par de solides gaillards invisibles sous leur char, la Macarena est comme bercée dans sa marche en avant et on voit bien que tout le long du chemin, chacun cherche, les plus timides, à lui quémander un regard, les autres, les plus nombreux, à lui lancer des suppliques aussi personnelles qu'impudiques dans de grandes gesticulations désordonnées. Le bruit des trompettes et des tambours n'arrive pas à atténuer les cris de cette ruche bourdonnante.
- « Guapa ! Guapa ! » tu es la plus belle ! tel est le cri qui se répète et qui circule par vagues déferlantes.
Et toutes ces mains qui caressent les chars, les ongles en garderont bien quelque chose, certaines effleurant même les voiles des statues.
La tête de cette partie du cortège approche maintenant du quartier où habite Maria Luisa. D'après les descriptions que lui en a faites son ami et d'après le plan qui est depuis longtemps dans sa tête, elle sera non loin d'une grande porte cochère en bois sculptée et aussitôt que les bandas seront passés, elle se portera à la hauteur des trônes portatifs qu'elle escortera ensuite tout le reste de la nuit. C'est comme cela qu'elle fait chaque année.
La porte cochère dont il a vu maintes fois la photographie, lui apparaît enfin. S'étant alors laissé déporter sur le côté gauche de la rue, il passe à moins de deux mètres de l'entrée et c'est à ce moment précis qu'il la voit se détacher d'une grappe humaine agitée mais statique, comme happée dans le sillage de la Madonne qui avance. Elle est toute vêtue de noir. La mantille de dentelles qu'elle porte sur la tête lui descend plus bas que les reins et son exubérance d'Andalouse semble exploser tandis qu'elle se laisse porter par la vague ondulante.
Ainsi se trouve t-elle là, bien vivante, la fameuse Maria Luisa dont il a tant entendu parler et qui a, de façon définitive, aliéné les pensées de son ami, en dépit de toutes ces années qui se sont écoulées !
Imperceptiblement et méthodiquement il se rapproche encore pour bientôt se retrouver à moins d'un mètre d'elle au moment justement où le dais est posé en douceur, sur le pavé, au milieu des bougies qui scintillent et qui vacillent. Il faut laisser les porteurs se reposer, il faut donner la déesse en offrande à la foule qui n'attend que cela !
Il voit Maria Luisa lever les yeux vers la Macarena et dans la même perspective il a les deux femmes, l'une qui lui fait face et semble lui sourire de son air de Madone, en dépit de ces larmes qui coulent réellement sur ses joues, et l'autre dont il aperçoit, à travers l'écharpe, lorsqu'elle se retourne, une partie du visage. Elles ont le même regard ténébreux et un dessin des sourcils à l'identique.
Son émotion atteint maintenant son paroxysme et il ne sait pas laquelle des deux en est la cause. Cela fait déjà un moment que son nez frôle la nuque de Maria Luisa et respire un parfum à base de fleur d'azahar et de jasmin .
Il se rend compte qu'il s'est laissé envahir, comme son ami, par cette ferveur envoûtante et mystique, lui le sceptique notoire, lui l'athée déclaré.
Lorsque la musique des bandas s'est arrêtée, signe peut être que la vierge va repartir de l'avant, il a tendu la main pour la poser sur l'épaule de Maria Luisa, comme un geste qui allait de soi. Rien ne saurait être inconvenant dans cet espace de communion générale.
Au même moment, une « navaja » est venue se planter dans sa poitrine et il s'est effondré aux pieds de la femme.

Le lanceur du poignard dont personne, semble t-il, n'a vu le geste, se tient accroupi derrière une balustrade. Il jette un regard incrédule sur sa femme qui est penchée sur le corps de celui qu'il vient de tuer, mais qui laisse à d'autres les gestes immédiats. Elle est surprise assurément, mais pas bouleversée outre mesure.
Cela fait des mois qu'elle lui a avoué la liaison torride qu'elle a eu autrefois avec celui qu'elle désigne encore comme son « Principe Azul Francés », son prince charmant Français, et il n'arrive vraiment pas à comprendre comment elle peut faire preuve d'un tel détachement devant le corps de son ancien amant qui gît maintenant à ses pieds, au milieu d'une foule dont les cris ont redoublé mais où l'horreur le dispute désormais à l'allégresse.

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