nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


Bernard L.


Auteur : GERE Arno

Style : Scènes de vie




En temps normal, les rues de Port Mathurin ne sont déjà pas très encombrées mais le dimanche sur le coup de midi, c'est quasiment le désert. Heureusement, l'une des rares personnes croisées ignorante sans doute de ce tacite couvre-feu, a pu nous indiquer l'adresse du seul restaurant ouvert.
Nous nous sommes affalés sur les chaises qu'on nous a désignées, davantage par soulagement que réel plaisir tant le lieu est quelconque et sans charmes. Seules quatre ou cinq tables sont occupées par des gens d'ici. Ils sont penchés sur leurs assiettes, en couple ou en famille, silencieux, comme pour mieux profiter de leur repas dominical au restaurant.
Les dessous de verres de bière se mettent ici dessus pour protéger des mouches que les gros brasseurs d'air ne dérangent même pas. Le service est tellement long que la « phoenix beer », déjà à peine fraîche lorsqu'on l' a apportée, a le temps de devenir carrément chaude lorsque les plats arriveront.
Heureusement, comme un divertissement inattendu, l'arrivée de nouveaux clients, une femme jeune et un homme plus âgé, capte tous les regards.
Ils se sont attablés près de l'entrée. L'homme tourne le dos à la salle. Une veste en cuir noir, malgré la chaleur, couvre ses larges épaules. Il parle avec une voix forte à sa compagne en la fixant, tandis qu'elle garde le silence et les yeux baissés. Cela ressemble fortement à un « businessman » qui aurait entraîné sa secrétaire le temps d'un week-end où l'on joint l'utile à l'agréable.
Lorsqu'il se retourne vers le bar pour commander une bouteille de vin blanc, boisson peu habituelle dans l'île, je dis :
- Regardes, c'est le fameux chanteur, comment s'appelle t-il déjà ?
La recherche à qui trouvera le premier. Avec l'âge, cela fuse de moins en moins vite.
-Tu sais bien celui qui fait de la musculation et qui chante sur des rythmes sud-américains.
-Mais oui, Bernard L. !
- Voilà, c'est bien ça ! Que peut il bien faire ici, il n'y a pas assez de touristes pour qu'il puisse se produire en spectacle. Tu crois qu'il a couché avec son assistante cette nuit ?
- Dans ces milieux, tu sais bien, on ne fait pas de chichis là dessus…
- A la façon dont il la regarde, et à l'air timide qu'elle prend, à mon avis, ce n'est pas encore fait.
Le repas passe finalement très vite à contempler le chanteur et à observer ses faits et gestes. Dommage que nous ne puissions pas l'entendre, placés là où nous sommes. Son comportement du moment est celui d'un homme sûr de lui, qui parle de tout sauf du travail, qui prépare pour obtenir, prévenant envers sa compagne, à la limite même de l'insistance. Comme elle ne réagit pas vraiment, mis à part à sa façon de sourire, il est impossible de deviner ce qu'elle en pense, si elle va lui céder, en admettant qu'elle ne l'a déjà fait.
Pas un moment le chanteur n'a tourné la tête en notre direction. C'est la preuve que lui aussi est bien français. S'il avait été italien, par exemple, il nous aurait déjà dévisagé et même en ayant la tête ailleurs, il aurait cherché à en savoir un peu plus sur nous.
Quand nous passons devant eux en repartant, la bouteille de blanc est vide. Il ne lève pas davantage la tête vers nous. Les gens communs que nous sommes n'attirent manifestement pas le regard des stars.
Le séjour dans l'île se termine cet après-midi. Aurèle viendra nous chercher tout à l'heure avec son 4x4 qui détonne un peu dans ce décor au charme désuet, où les voitures se font discrètes, où les seuls bruits perceptibles viennent du vent ou de la mer. Nous rejoindrons l'aéroport à Plaine corail par la route côtière du sud-ouest où nous pourrons admirer les terres dénudées et battues par les vents de cette partie de l'île.
Dans la petite salle d'attente de l'aéroport, ce n'est toujours pas la grande foule. Une surprise tout de même, comment ne pas le remarquer, Bernard L. trône sur un fauteuil, il prend forcément le même avion que nous puisqu'il n'y en a pas d'autres de la journée. Sa compagne feuillette des revues un peu à l'écart. L'observation est désormais plus facile. N'étant pas italien moi non plus, je suis chacun de ses faits et gestes mais sans qu'a aucun moment il ne puisse s'en rendre compte.
Sa volubilité du restaurant a laissé la place au silence. La femme, malgré l'espace réduit, n'est pas à côté de lui. Ses regards et ses mouvements trahissent l'impatience du départ.
L'image qu'il donne est conforme à celles des personnes connues qui sont constamment dévisagées même dans des contrées lointaines, et qui, habituellement adulées, semblent blasées et respirent l'ennui dés que personne ne les entoure plus ou ne leur manifeste de l'intérêt..
Sa compagne ne le rejoint que pour monter dans l'avion. Les places n'étant pas numérotées, nous pouvons facilement prendre place derrière leur banquette.
Peine perdue, Bernard ne prononce pas un mot de tout le vol. Il ne ressemble plus à l'homme enjoué et attentif du restaurant. De deux choses l'une, ou ce qui s'est passé dans le court intervalle ou l'on s'est quitté, a tourné à la réussite, mais dans ce cas, son comportement actuel est celui d'un goujat, ou bien cela a tourné à l'échec, hypothèse la plus plausible, vu l'air détaché et beaucoup plus à l'aise maintenant de la jeune femme, malgré le silence prolongé.
Le vol n'est pas très long. Bernard L. n'ayant toujours pas daigné tourner la tête vers nous, aucune conversation n'aura donc été engagée avec lui.
Puis c'est l'atterrissage et les moteurs qui s'arrêtent de tourner et les passagers silencieux qui sont debout en attendant le déverrouillage des portes. Certains en profitent pour rallumer leurs portables dans un silence général. Le premier téléphone qui se met à sonner est celui du chanteur dont la voix forte fait se retourner tout le monde quand il se met à parler :
- Ici le Docteur Wolksberg. Qui êtes vous ? Ah oui le professeur Dhorassoo. Mais oui nous venons juste d'atterrir. Nous avons laissé votre voiture à l'entrée de l'aéroport, c'est cela un peu avant la barrière, vous ne pouvez pas la manquer. Merci encore pour votre accueil !
Une jeune Rodriguaise, étudiante à coup sûr, devant un peu plus loin dans l'allée centrale, se retourne alors vers lui en souriant, se gaussant par avance de l'effet qu'elle va produire :
- Quelle coïncidence, je suis la fille du Professeur Dhorassoo !
Mais il en faudrait plus pour étonner le Docteur Wolksberg, toujours aussi bougon bien que n'étant plus chanteur désormais, qui ne prend même pas la peine de la regarder ou de lui adresser un mot aimable et qui dans le même temps, d'un geste peu élégant, s'appuie sur le dos de sa compagne d'un week-end, sûrement le dernier qu'ils passeront ensemble, pour qu'elle sorte plus vite de l'appareil.
C'est quand même extraordinaire, on vient de passer tout un moment tout près de la fille du Professeur Dhorassoo sans même se rendre compte de son existence, sans même jeter un œil en sa direction, et il a fallu attendre que ce soit elle-même qui se présente pour qu'elle entre enfin dans notre univers !
J'ai toujours pensé que les gens n'étaient vraiment pas physionomistes !





nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - B'Resto Buro - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -