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Nouvelle écrite par Jean-Noël BERTORA dans le style Drame



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Un mois de mars humide et froid se terminait peu à peu et l’on commençait à percevoir par bribes le retour du printemps.
Ce matin là l’atmosphère frissonnait de ce renouveau. Le soleil pointait ses rayons au travers des persiennes de la baie vitrée de la véranda qui prolongeait le salon de cette belle maison bourgeoise.
Suzanne Pélier avait d’ailleurs cru entendre un chant d’oiseau à son réveil.
Le corps alangui, le souvenir du sexe d’Edouard son mari encore blotti au plus profond de son intimité, Suzanne Pélier était dans une plénitude béate et retardait le plus possible le moment de se lever.
Edouard était parti tôt, sans doute une réunion importante. Mais y avait-il des réunions qui ne l’étaient pas ?
Pour elle, femme riche, oisive au foyer, cela n’avait pas d’incidence. Les journées se ressemblaient bien toujours un peu, mais quel plaisir elle avait de se sentir belle, en pleine santé et d’avoir la perspective de savoir que tous les matins elle pourrait faire à peu prés tout ce qu’elle voudrait.
Pas d’enfant, (pas encore) ; pas de contraintes ménagères (Latifa était déjà à l’ouvrage dans la cuisine) ; une liberté quasi-totale permise grâce aux revenus plus que conséquents de son directeur financier d’époux, elle avait tout ce que la société actuelle pouvait offrir à ses privilégiés.
Mais se sentait-elle ainsi bardée de privilèges ? Non, assurément non, il s’agissait de son quotidien, un point c’est tout. Et le reste du monde pouvait tourner autours d’elle, elle n’en percevait qu’une image floue et confuse, trop irréelle pour s’y intéresser vraiment.
Ce matin là donc elle décida, après toilette et petit déjeuner, de se rendre au centre ville pour un petit shopping et sans doute ensuite un brunch sur le pouce au restaurant du Carlton avec son amie Félicia.
D’une démarche souple et élastique, ses cheveux au vent, elle marchait d’un pas allègre et ressentait avec un égal plaisir le regard insistant et admiratif des hommes et l’air vivifiant de cette fin d’hiver lui caresser le visage et ses jambes jusqu’en haut de ses cuisses.
C’est dans ces moments là, se disait-elle, que l’on se sent vraiment en complète harmonie avec la vie.
Alors qu’elle se rapprochait de la grand place, incidemment, son regard fut attiré par une vague forme grise couchée sur le trottoir. Au fur et à mesure qu’elle s’en rapprochait, sa vision se précisait et elle découvrit un SDF vêtu d’une méchante veste maculée et déchirée, recroquevillé à même le trottoir glacé.
Evidemment ce n’était pas la première fois qu’elle voyait cela. On peut même dire que ces pauvres hères meublaient le décor ordinaire des grandes villes.

Mais pourquoi ce matin là, Suzanne Pélier se sentit-elle concernée ?
Pourquoi sa marche s’était-elle à présent arrêtée devant ce tas de vêtements sales et malodorants ?
Pourquoi, aujourd’hui se sentait-elle presque coupable d’être riche, belle et en bonne santé ?
Est ce l’excès de bien être qui l’avait rendue, pour une fois, perméable à la misère des autres ?
Toutes ces questions resteraient sans doute à jamais sans réponse pour Suzanne Pélier, épouse d’Edouard Pélier directeur financier d’un grand groupe d’investissement.
Mais, prise d’un élan aussi inexpliqué qu’inexorable, l’esprit en pleine confusion, elle sortit son portefeuille et sans vraiment regarder, prit deux billets qu’elle déposa devant le visage de l’homme aux yeux légèrement entr’ouverts.
Elle s’en fut alors, presque en courant, presque en fuyant, aussi émue qu’interloquée, aussi satisfaite que perturbée.

Martin Miles se remettait difficilement de la nuit exécrable qu’il venait de subir. Hier soir il avait trouvé le porche sous lequel il s’abritait depuis quelques nuits occupé par deux jeunes vagabonds et leurs chiens. Il n’aurait pas dû les interpeller, il aurait dû passer son chemin sans rien dire. L’un des deux s’est levé et l’a frappé violemment à coup de poing puis à coup de pied, en l’insultant, plus bestial encore que les chiens qui aboyaient férocement.
Boitant bas, il voulut alors se réfugier dans le hall de la gare centrale. Là, c’est une patrouille de police et de militaires armés de fusils d’assaut qui l’expulsa sans ménagement.
C’est comme cela, qu’à bout de force il s’allongea sur un bout de trottoir de la grande rue avec deux journaux gratuits en guise de matelas et un air froid et humide comme ciel de lit.
La pâle lumière du jour le trouva à la limite de la perte de conscience, tellement gelé tellement recru, tellement affamé, tellement désespéré, tellement…
Les yeux entrouverts sur le bitume du trottoir il n’aperçut que très vaguement cette femme debout devant lui qui le regardait. Dans un brouillard d’inconscience il vit sans en comprendre la signification, une main aux ongles longs et vernis passer devant son visage et disparaitre aussitôt.
Une nouvelle présence qui obstruait en partie son regard le contraint à sortir peu à peu de sa torpeur. Il dû se faire violence pour surmonter la douleur consécutive à l’effort qu’il devait faire pour interpréter ce qu’il avait devant ses yeux.
« De la couleur,…, du papier, …, des…, des billets. Des billets ! »
Sa conscience encore imparfaite ne lui permettait pas de distinguer les chiffres imprimés sur ces rectangles de couleur verte.
Ce n’est qu’après des efforts supplémentaires encore plus difficiles qu’il parvint à lire le un, le zéro, le deuxième zéro.
Il avait dans sa main gauche deux billets de 100 euros.
Martin Miles avait 55 ans et 5 années de dégringolade qui l’avaient mené là aujourd’hui à contempler, hébété, sa main serrée sur une miraculeuse aumône.
Devenu improductif aux yeux de ses patrons, il fut licencié de la société de vente de produits d’entretien. Une recherche d’emploi pour un commercial de 50 ans, usés par des années de prospections, le dos cassé par des milliers de kilomètres en voiture, l’estomac perforé par des repas trop vite avalés, était une gageure dans le contexte actuel. Ainsi après le Chômage arrivèrent : la fin de droits, puis le divorce, puis plus de logement, puis plus de voiture, puis le trottoir, puis la mendicité, puis, … Voilà Martin Miles, sale, puant, malade, blessé, cramponné à deux petits bouts de papier, encore trop abruti pour savoir ce qu’il allait bien pouvoir faire de cette aubaine extraordinaire, fabuleuse.
Un effort surhumain lui permit cependant de se mettre debout. La main droite appuyée sur le mur, la gauche crispée contre sa poitrine, il chemina lentement, péniblement, vers la gare centrale.
Une foule nombreuse se pressait déjà dans le hall et, ces gens respectables s’écartaient précipitamment de lui, autant incommodés par sa puanteur que par la peur de la misère qu’il représentait.
Combien de ces hommes, pressés de rejoindre leur bureau ou leur atelier, ne craignaient ils pas de déchoir eux aussi, broyés par ce qu’était devenu le monde impitoyable de nos sociétés actuelles.
S’exprimant avec peine il voulut commander un sandwich et une boisson à un stand devant les quais. La serveuse derrière son comptoir commença par lui refuser, évidemment. Il montra alors ses billets, mais juste au moment où la patrouille mixte police-armée du plan Vigipirate passait à côté de lui.
Comment un policier pouvait il ignorer un clochard déguenillé montrant deux billets de 100 euros ? Les dizaines de terroristes sanguinaires cachés aux quatre coins de la gare pouvaient attendre un moment, il fallait tirer cela au clair.
- « Et toi viens un peu par ici ! »
- « Mais qu’est ce qu’il pue ! D’où tu tiens cet argent ? A qui l’a tu volé ? Répond ou je t’embarque ! »
La main qui montrait ses billets encore levée, le regard perdu, Martin Miles était incapable de répondre.
Ce fut un des soldats, béret rouge de parachutiste sur la tête, belle gueule de guerrier, apparemment aussi apte à percevoir la misère du monde que le Président du FMI, qui intervint pourtant en sa faveur.
- « Attendez, vous croyez vraiment que ce vieillard impotent aurait pu voler quelqu’un ? Il a dû les trouver c’est tout, allez laissez lui en profiter, cela ne doit pas lui arriver tous les jours. »
- « Oui, c’est bon, allez, mais fais vite et dégage de là »
A ce moment la serveuse du stand, visiblement déçue de la tournure des évènements, s’exclama bruyamment :
- « Je ne le servirai pas, je n’ai pas assez de monnaie ! »
Ouf, la morale était sauve pour le représentant de l’ordre.
- « Tu as entendu, allez file de là je ne veux plus te voir »
Martin Miles sortit en se trainant de la gare centrale avec des mots qui tournaient dans sa tête : « vieillard impotent, … pas assez de monnaie ».
Comment cela pouvait-il être possible ?
- « Un vieillard, j’ai l’aspect d’un vieillard impotent. »

Des larmes coulèrent lentement et creusèrent des sillons dans la crasse de ses joues. Sa conscience d’être humain se réveillait mais en rendant encore totalement insupportable sa condition présente.
Et soudain, il n’eut qu’une hâte, celle de se débarrasser de ces billets bien trop gros, bien trop encombrants et d’en finir avec tout cela.
Rassemblant ses dernières forces, il prit la direction opposée au centre ville.
Les deux jeunes vagabonds et leurs chiens étaient toujours sous le porche. Ils fumaient et des bouteilles de vin à moitié vides étaient posées à leur coté.
Lorsqu’ils le virent arriver ils rirent et l’insultèrent à nouveau.
Martin Miles brandit ses billets en leur disant :
- « J’ai de l’argent et je vous emmerde »
La ruelle était déserte, ils se jetèrent sur lui et comme il fit mine de leur résister, l’un d’entre eux sortit une matraque et le frappa plusieurs fois à toute volée à la tête.
Le crâne en sang, couché à terre, il sentit un soulier lui écraser la main gauche. Des coups de pied dans le ventre, dans le foie, dans son entre jambes puis encore à la tête eurent raison du peu de vie qui lui restait encore.
Martin Miles mourut ainsi le corps fracassé dans une petite ruelle de la grande et riche métropole.
Si quelqu’un avait à ce moment là soulevé un peu sa tête, il aurait comme aperçu une esquisse de sourire sur ses lèvres et peut être une image au fonds de ses yeux, celle longtemps oubliée, celle d’une jeune adolescente aux cheveux blonds.

Vers 21 heures, Edouard Pélier était de retour chez lui. Il était satisfait de sa journée. Ses décisions opportunes avaient permis au groupe de générer pour cette seule journée un bénéfice net de plus de 200 millions d’euros dont il en retirera une rémunération d’environ 2%.
Il retrouva sa femme Suzanne qui avait complètement oublié son shopping du matin.

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