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La femme dans sa vitrine


Auteur : GERE Arno

Style : Scènes de vie




L’homme n’a jamais été un grand voyageur. Son itinéraire est maintenant presqu’immuable. En fin de matinée, pour ainsi dire chaque jour, une fois achevées, dans son bungalow, ses multiples tâches routinières, il sort sa vieille voiture verte dont le capot est complètement délavé, pour aller faire un tour à la ville, pour « bat’ un carré » comme on dit en créole.
Sa première étape est pour la femme dans la vitrine, c’est comme cela qu’il l’appelle. Les ressemblances sont en effet frappantes avec le quartier fameux d’Amsterdam. Elle passe toute la journée dans cet espace clos, souvent assise, regardant la télé, ou bien fixant un point à l’horizon, ou encore passant un balai, déplaçant les objets, au gré de son humeur du moment. On la devine parfois, parlant pour elle toute seule, elle ne semble pas connaitre l’ennui.
Avec des néons rouges et quelques zones d’ombre, cela pourrait faire illusion.
La vitrine donne sur la rue, elle voit les gens passer et les gens qui passent, la voient, puisque le rideau n’est jamais tiré dans la journée. Il y a très longtemps, les hommes s’arrêtaient pour la dévisager et chercher son regard, elle était alors très présentable avec ses longs cheveux soyeux et son allure soignée. Mais elle n’a jamais cherché à aguicher personne. Absolument rien à voir avec les putes du « Red district », son absence de « sex appeal » a toujours été manifeste.
Pourquoi d’ailleurs appeler un autre, elle a toujours eu assez suffisamment avec elle, pour s’occuper. Désormais, après toutes ces années, les regards jetés, de part et d’autre de la vitrine, ne sont plus que des regards indifférents, parfois même de curiosité malsaine. Il y a comme un écran entre elle et le monde extérieur, mais cet écran est transparent et c’est ce qui la relie à la vie. Nul besoin pour elle d’internet. La radio, la télé, les magasines, déversent toutes les informations qu’elle recherche, pour sa revue de presse personnelle, pour se faire son opinion sur tout.

La plupart du temps, il reste dehors, tapant seulement sur la vitre pour lui indiquer sa présence quand elle lui tourne le dos. Elle se contente alors, en entrebâillant la porte, de lui glisser un papier où elle a noté ses besoins immédiats. Lorsqu’elle lui adresse la parole, c’est pour donner des précisions sur ce qu’elle veut vraiment. Malgré le temps, et malgré sa constance vis-à-vis d’elle, elle ne lui a jamais fait vraiment confiance.
Il ne répond pas à ses remarques et ne cherche pas à s’attarder. Pourquoi s’attarder, il a d’autres personnes à voir, et surtout avec qui raconter.
Dans la boutique, un peu plus loin sur le chemin, il prend son journal, comme chaque jour, en n’oubliant pas de jeter, en entrant, de sa voix de stentor, un « - Bonjour belle dame » à destination de la caissière, pourtant guère avantagée par la nature, ce qui ne manque pas, invariablement, de la faire se trémousser de plaisir.
Ayant continué sa route, il laissera le journal pour le reste de la matinée, à un vieux compagnon plus âgé, qui attend son passage tous les matins avec impatience, qui ne sort plus de chez lui, dont les yeux sont désormais trop fatigués pour lire quoique ce soit. Il lui confirme, bien que le vieil homme n’entende presque plus rien, qu’il passera reprendre le journal, un peu plus tard, pour sa lecture personnelle, pour les articles qu’il découpera.
Il a le sens de l’économie solidaire, il glane puis il redistribue, dommage pour l’économie générale, que ce soit, presque toujours, des bouts de chandelle. Il n’oublie pas non plus d’emporter ce dont les gens ne veulent plus. Il a toujours fait comme cela. Il passe son temps à faire circuler les objets. Longtemps enseignant dans un petit collège, il n’était déjà pas, alors, qu’un passeur de savoirs…
Ses connaissances lui tendent la main, pour prendre ou donner les objets mais s’est il posé la question de savoir si c’est ce qu’elles recherchent vraiment ?
Une fois rentré chez lui, il passera le reste de la journée à trouver une place provisoire pour les nouveaux objets qu’il ramène et qui, plus tard, beaucoup plus tard, se mêleront à une collection. Ils pourront alors, dans le meilleur des cas, être revendus mais pour presque rien. Ou alors, par chance, ils pourront être acceptés par un musée, ou par un plus grand collectionneur ( le plus grand collectionneur étant celui qui a le plus de place pour entreposer)
Bien avant que le soleil ne se couche, et encore, ici, sous les tropiques, c’est très tôt quelque soit la saison, il rejoindra l’espace qu’il s’est aménagé, pour lui tout seul, au fil des années.
C’est tout au fond d’une cour à l’écart, où la lumière peine à rentrer vraiment, mais c’est son coin qu’il peut agencer à sa guise, malgré le peu d’espace, et où il peut collectionner les collections qu’il a accumulées depuis des lustres.
Il aura vraiment tout collectionné dans sa vie. Ah non, tout, sauf peut être une chose : les femmes…
C’est du moins ce que disent ses vieux amis, qui l’ont souvent vu interpeller spontanément des femmes, au moins par le passé, leur sourire, être parfois galant et serviable avec elles, mais jamais ne l’ont vu en regarder une dans le fond des yeux…

La seule femme qu’il ait jamais vraiment côtoyé, qu’il a même, dans un moment d’égarement, il y a bien longtemps, épousée, se trouve maintenant dans une vitrine, certes comme un objet que l’on expose, mais peut on parler de collection pour un exemplaire unique ?





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