Le verre



Nouvelle écrite par Mélanie RENNAK dans le style Drame



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Je suis un verre. Je ne sais pas si je suis un verre à vin, à bière ou à champagne car je ne me vois pas. Je ne sais pas non plus de quelle couleur je suis. Tout ce que je peux dire c'est que ma vie a changé il y a quelques temps déjà.

Avant, j'étais au fond du placard de la cuisine, entouré de mes semblables. Je n'appartenais à personne en particulier. Chaque membre de la maison me prenait de temps en temps pour me remplir à sa guise. Je voyais tantôt la mère, tantôt le fils ou tantôt la fille. Ils m'utilisaient, me lavaient, puis me remettaient dans le placard.

Maintenant, je ne vois plus que le père, qui reste à la maison toute la journée. Avant, je ne le voyais que le soir au moment du dîner, quand j'étais posé devant une assiette, entouré des quatre membres de la famille. Les enfants se racontaient leur journée d'école, les parents leur journée de travail. Ils riaient, se disputaient, parlaient de leurs problèmes quotidiens. Après le dîner, j'étais lavé, essuyé et rangé dans le placard.

Aujourd'hui, je suis rarement rangé et je ne suis utilisé que par le père. Il commence sa journée le matin en me sortant du placard pour me remplir d'un liquide jaune sortant d'une bouteille. Il m'emmène avec la bouteille dans le salon, puis allume la télé. Il me vide pour me remplir tout de suite après. Je reste sale sur la table du salon toute la matinée. Le père fixe la télé d'un regard à la fois vide et somnolant. Il zappe sans s'arrêter sur un programme précis, puis finit par s'endormir. On n'entend plus que le son de la télé dans la maison.

L'heure de midi arrive. Le père s'est réveillé. Il me prend pour me déposer cette fois sur la table de la cuisine. Il ouvre le frigo et prend la première chose à manger qui lui tombe sous la main. Il s'assoit, commence à manger et me remplit encore plusieurs fois. Je le vois ensuite se lever en titubant jusqu'à la chambre pour s'affaler aussitôt sur le lit.

Je reste sur la table de la cuisine, toujours sale, jusqu'à l'arrivée des enfants qui rentrent de l'école. L'atmosphère est imprégnée par leur rire et leurs taquineries. Ils posent leur cartable, vont chercher des gâteaux dans le placard. Ils se mettent à manger les gâteaux tout en continuant de parler et de rire bruyamment. Soudain, le père arrive avec l'air mauvais. Il hurle «Fermez-la p'tits cons, je dors !». Les enfants se taisent aussitôt, ramassent leur cartable et leurs gâteaux et se réfugient dans leur chambre. Le silence tombe. Le père reste seul dans la cuisine, me fixe. Il se dirige vers moi, me prend et me pose cette fois sur la table du salon. Il retourne dans la cuisine pour chercher une nouvelle bouteille contenant un liquide rouge, revient dans le salon et me remplit. Il s'affale sur le canapé, lève les yeux vers la télé qui n'a pas été éteinte depuis le matin.

La porte d'entrée s'ouvre. C'est la mère qui rentre du travail. C'est la soirée, la nuit arrive. Elle passe devant le père sans lui parler, ni même le regarder. Il semble ne pas exister. Elle me voit, me prend, me lave et me range dans le placard. Elle va ensuite voir les enfants dans leur chambre. Je n'entends plus rien, seulement quelques murmures. Je suis dans le noir. Je ne sais pas l'heure qu'il est. Les murmures sont de plus en plus forts, ils se transforment en voix.

Je reconnais la voix de la mère. Elle crie : «Je n'en peux plus de toi, tu es devenu une larve, un esclave de la bouteille. Regarde dans quel état tu es, tu fais pitié !!!». Elle s'est arrêté de crier, maintenant je l'entends pleurer.

Les jours se suivent et se ressemblent. Ma vie est rythmée par celle du père. Je suis dépendant de ses humeurs. Je suis attaché à lui. Depuis quelques jours, le père est de plus en plus agité. Je ne sais pas pourquoi. Il tourne en rond dans la maison, de grosses gouttes coulent sur son visage. Il tremble. Il boit de plus en plus. Quand les enfants rentrent, ils ne passent plus par la cuisine pour prendre leur goûter. Ils s'enferment directement dans leur chambre. Quand la mère rentre du travail, le père n'est pas devant la télé. Il l'attend sur le palier avec moi dans la main, et commence à lui tenir des propos incompréhensibles dès qu'elle franchit la porte. Elle ne sait plus quoi faire, ni comment le prendre. Je vois son visage de plus en plus inquiet. Elle ne dit plus rien. Elle l'écoute délirer un moment, puis elle fait comme les enfants : elle va s'enfermer dans sa chambre. Tous les soirs, c'est comme cela. Ils sont comme des comédiens répétant leur rôle avec moi pour public.

Un jour, les choses ne se sont pas passées comme cela. La mère est rentrée plus tôt du travail. Les enfants étaient encore à l'école. Le père n'était pas devant la porte à l'attendre, mais affalé sur le canapé, les yeux fermés. Moi, j'étais posé sur la table du salon. Elle a cru qu'il dormait et a fait exprès du bruit pour le réveiller. Il n'a pas bougé. Elle a alors eu peur et a pris son pouls : il n'en avait plus. Elle est devenue blême. Elle s'est précipitée sur le téléphone pour appeler les pompiers qui sont arrivés un quart d'heure plus tard. Ils ont constaté le décès, ont enveloppé le corps dans un sac puis sont partis. La mère s'est retrouvée seule, un peu perdue. Je suis resté sur la table du salon à attendre que quelque chose se passe.

Peu de temps après, les enfants sont rentrés de l'école. La mère était assise sur le canapé. Ils se sont enfermés dans leur chambre comme d'habitude, après avoir embrassé leur mère. Elle n'a rien dit sur la mort du père. Elle m'a enfin vu, m'a pris, m'a lavé puis m'a déposé sur la table de la cuisine. Elle a ensuite déposé les couverts pour le repas. Elle a préparé le dîner et appeler les enfants. Lorsqu'ils ont constaté qu'ils n'étaient plus que trois, la mère a déclaré : «Papa est parti, il ne reviendra plus»,

Alors les enfants ont commencé à parler de ce qu'ils avaient fait de leur journée. Ils ont recommencé à rire. Tout est redevenu comme avant.

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