nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


Ce qui reste de temps


Auteur : ROSELLINI Faustina

Style : Drame




Ils s’étaient rencontrés d’une façon bizarre : elle, assise sur son lit d’hôpital, tenant sur son genou à peine cicatrisé une poche de glace, lui, entrant en trombe dans la chambre suivi de son équipe médicale.

Personnage original, alternant les pitreries et les observations coupantes tant auprès de son personnel-qu’on devinait plus souvent anxieux qu’amusé, que - vis-à-vis des patients qu’il traitait à la fois avec hauteur et familiarité et mettait dans l’embarras en les appelant par leur prénom.

A quelques jours de sa sortie, ils se revirent. Tout en procédant à l’examen rituel, il la sentit crispée et se mit pour la détendre à lui caresser la main comme on caresse un chat; puis, ils parlèrent de littérature- un livre traînait sur le lit- et pour la saluer, puisqu’elle partait, il s’approcha très près et lui claqua deux baisers sur les joues.

Elle rit.
Elle l’oublia.

Quelques mois après, solide sur ses jambes et sans béquilles, elle se promenait un dimanche matin dans les salles du Palais d’Orsay qui présentait une Exposition sur l’Italie des voyageurs quand elle sentit un bras se glisser sous le sien.

-« Bonjour Chiara ! »
-« Ah ! Bonjour docteur. Vous vous souvenez de mon prénom ? Voilà qui est flatteur.! »
-« Bien sûr, chère Madame et je suis ravi de vous rencontrer en pleine forme semble-t-il. »

Ils continuèrent la promenade-elle s’appuyait à son bras, soutien autrement plaisant que la canne pliante qu’elle avait cachée dans son sac- évoquant les souvenirs qu’ils avaient chacun de Venise, après un long arrêt devant une photo nocturne du Grand Canal vide d’embarcations. Il la conduisait délicatement parmi les visiteurs nombreux, l’obligeant aussi à s’asseoir un moment et, sans même lui demander son avis, tout naturellement, l’emmena déjeuner au restaurant du Musée.

Elle aima ses manières, sa conversation d’homme cultivé qui partageait avec elle son amour de l’Italie. Il était agréable : un visage de blond, sous une couronne de cheveux devenus blancs, de taille moyenne, mince, élégant, de belles mains… Il s’appelait François. Quel âge ? Probablement la soixantaine passée. Mais lui qui connaissait son dossier médical en savait un peu plus sur elle. Elle sourit intérieurement. L’opération l’avait amincie et rajeunie. Sous son regard bleu elle se sentait bien. Ils se séparèrent au milieu de l’après-midi et, charmés l’un de l’autre, envisagèrent de se revoir.

Parvenue chez elle, elle s’interrogea sur l’impression que lui avait laissée cette journée. Bah ! Tout cela était sans importance et puis, après les jours pénibles qu’elle avait passés, les souffrances de la rééducation et la douleur persistante, elle avait bien besoin de quelques moments agréables Mais, devant la glace de l’entrée elle se vit rougir. C’était quoi cette bouffée de coquetterie ? A son âge ! Quel intérêt pouvait-elle présenter pour cet homme, sinon professionnel ?

Le printemps s’était installé. Les floraisons de mai s’épanouissaient dans les jardins, dans les parcs. Il l’appela pour lui proposer une promenade ; elle suggéra le Museum national d’Histoire naturelle où chaque année elle ne manquait pas d’aller saluer le cerisier du Japon, énorme, le tronc puissant supportant des branches immenses chargées de fleurs blanches qui retombaient gracieusement en voûte jusqu’au sol et offraient un abri odorant à qui osait, en les écartant, se glisser dessous.

- « Une fois dessous, avait-on droit à un baiser ? » lui dit-il.

Elle rit : « Décidément vous aimez les baisers. Oui, peut-être, ou alors une photo, comme font les touristes japonais. Mais le plus agréable à mon avis est, de là, renverser la tête et contempler cette beauté précaire de milliers de pétales blancs en grappes. »

Le jour dit, il se retrouvèrent sous le cerisier qui tint ses promesses, puis, à pas lents ils remontèrent le parc et en sortirent pour aller s’installer dans le patio de la Mosquée voisine. Elle lui raconta que, quelques mois auparavant, elle y était venue avec son filleul, âgé alors d’une douzaine d’années qui, après un long moment de silence, lui avait demandé si elle pouvait lui dire ce qu’était le théorème de Pythagore. Sortant papier et crayon, elle le lui avait expliqué, tandis que sur le guéridon des moineaux faisaient un festin des miettes de leurs gâteaux. Il la contemplait, touché par cette évocation attendrie d’un souvenir personnel, et eut soudain l’envie de parler de lui : un mariage plus que trentenaire, basé sur une calme affection, pas d’enfants, leurs carrières scientifiques les avaient absorbés. Pour lui la médecine du sport et pour elle les maladies tropicales. Pendant son récit, il vit se succéder sur ce visage attentif plusieurs expressions : de l’intérêt, mais aussi une certaine gêne. Redoutait-elle que la conversation ne prît un ton d’intimité ?

-« Je vous ennuie ? »
-« Pas du tout - dit-elle – Mais les confidences sont-elles nécessaires ? Ne vaut-il pas mieux vivre dans un présent très court, comme deux voyageurs dont l’un va peut-être descendre au prochain arrêt ? Nous n’avons rien à échanger, sinon quelques propos aimables et je n’ai rien à vous offrir, que l’attention, certes amicale, d’une femme âgée et très ordinaire envers un homme de votre qualité et beaucoup plus jeune. »
-« Vous vous trompez. D’abord, j’ai pu noter qu’on se livre plus aisément et totalement à un étranger qu’on ne reverra jamais, ensuite, vous n’êtes pas ordinaire; votre comportement à l’hôpital m’a rendu curieux de vous. Laissons de côté l’âge; d’abord, je le connais (il rit) et il ne m’empêche pas de vous trouver attirante et de vous sentir capable de m’apporter, peut-être, ce dont, à cette étape de ma vie, j’ai un besoin trop confus pour l’instant pour que je puisse vous le préciser et qui n’a rien à voir avec une banale rencontre ferroviaire, encore moins une aventure…
Est-ce que quelque chose comme le partage de promenades pédestres vous conviendrait ? » 

Elle le regarda longuement, de ce regard profond qui l’émouvait déjà et sourit.
-« D’où la compassion serait exclue ? »
Il se troubla- « Quelle drôle d’idée ! »
-« Pardon ! Je plaisantais, vous imaginant soucieux de ma rééducation un peu difficile »
-« Puisque vous le prenez ainsi, debout ! » Et gaiement, ils redescendirent jusqu’à la réserve zoologique où l’attendait, prétendit-il, une chouette blanche.

Ainsi commença une relation qu’ils considéraient tous deux avec amusement et indulgence comme une distraction anodine survenue dans leurs vies bien réglées, la chérissant au fond d’eux-mêmes pour la part de transgression et de rêve qu’elle leur apportait.

Juin arriva. Malgré les examens, ses visites à l’hôpital, des articles à terminer, il parvint à lui téléphoner souvent et à la retrouver dans Paris, le temps d’un déjeuner rapide, dans l’île Saint Louis ou près de la Bastille. Il était ravi de l’écouter. La libraire qu’elle avait été lui signalait et résumait les livres qui pourraient lui plaire ou elle lui en apportait. Le repas expédié, ils allaient dans les vieilles rues, dans des jardins; elle le questionnait sur ses travaux, ses voyages et, plus souvent, appuyés au parapet d’un pont, ils se taisaient, perdus dans la contemplation du ciel d’un léger bleu-gris, ponctué de quelques blancs nuages joufflus, ce ciel dont on a la nostalgie quand on a passé quelques mois au sud sous un soleil implacable, lui confia-t-elle à un moment. Leurs mains se frôlaient, plus explicites que des mots. Ces mots que ni l’un ni l’autre n’envisageaient d’avoir à prononcer un jour, pas plus qu’à se révéler le secret qu’ils partageaient en silence et dont aucun d’eux n’avait envie de se délivrer.

Ils étaient bien ensemble; ce présent leur suffisait.

Ils avaient découvert dans le Marais un petit jardin, invisible de la rue. Avant d’y pénétrer, il fallait passer sous un porche, traverser une cour, entrer dans un immeuble et longer un couloir pour déboucher sur des bancs de bois adossés à de hauts massifs de verdure qui entouraient une pelouse bien verte. Le jardin s’inscrivait dans un rectangle fermé par de hauts immeubles aux fenêtres nues qui semblaient inhabités. Là, éventés par le bruissement des feuilles, ils pouvaient bavarder en toute quiétude, il n’y avait presque jamais personne. Un après-midi, François se laissa aller à son exubérance naturelle en s’indignant des nouvelles qu’ils lisaient ensemble dans le journal du soir. Il vitupérait contre les ânes bâtés présidant à la destinée du pays, contre toutes les mesures aberrantes qui étaient prises et celles qui concernaient l’hôpital public n’étaient pas les dernières à susciter sa colère.

Tout en marchant de long en large devant elle, assise, il évoquait sa vie de médecin du « public » consacrée à remettre sur pied les jeunes imbéciles (et leurs victimes) estropiés un soir d’excès de boisson et de vitesse, à donner aux sportifs de haut niveau blessés la possibilité de redevenir des champions. Et, enfin, il y avait tous ces gens handicapés par l’arthrose, menacés par le fauteuil roulant, qui retrouvaient dans son service une certaine agilité. Qu’ils fussent riches ou pauvres, l’hôpital public était là, maintenant décrié, menacé dans sa vocation et sa qualité faute de crédits suffisants et surtout d’une volonté politique. Il était tellement amer qu’il n’allait pas tarder à faire valoir ses droits à la retraite. Ce qu’il ferait après ? Eh bien, il ferait, il ferait… Il en bégayait…

Elle se leva d’un bond, passa les bras autour de son cou, murmura des «  chut, chut » qui finirent en un baiser et le poussa vers le banc. Puis, comme si de rien n’était, continua à lire les nouvelles à son ami devenu muet de saisissement.

Juillet fut très chaud. Ils allèrent deux ou trois fois dîner assez tard sur la terrasse de petits restaurants. Ils se racontaient des bribes de leur vie, se découvraient des goûts et surtout des idéaux communs : farouchement républicains et laïques tous les deux.

Pour le taquiner, elle lui dit un soir : «  j’ai cru entendre que vous étiez grand consommateur de blondes »
- « Oui, peut-être, -dit-il sèchement- mais après avoir consommé je jette les mégots ».

Il y eut un instant de silence embarrassé, puis il ajouta d’une voix radoucie « je ne me lasse pas de vos cheveux gris ».Confuse, elle secouait la tête, faisant danser les longs pendentifs en or qu’elle affectionnait.

Août les sépara.

Quand revint l’automne, ils se retrouvèrent avec le même bonheur. Ils reprirent sous les arbres parés de cuivre et d’or leurs promenades et leurs discussions. Mais les jours plus courts, le vent, la pluie les raréfièrent. Dès lors, elle l’invita chez elle dans son petit appartement niché au fond d’une impasse non loin de la rue Faidherbe. De chez lui, en bordure du Bois de Vincennes ou de l’hôpital, assez près également, il pouvait la rejoindre rapidement. Il savourait ainsi quelques heures de fin d’après-midi, parmi ses livres, en compagnie de ses chats, avec elle un peu pâle dans son canapé. Un soir, alors qu’ils écoutaient une œuvre de Biber dont il venait de lui apporter l’enregistrement, il quitta son fauteuil, vint s’asseoir à ses côtés et la prit dans ses bras pour écouter, les yeux fermés, cette musique raffinée et subtile.

Tendresse de vieux ? D’où le désir est absent ? Ils avaient l’un et l’autre vécu, fait des rencontres, expérimenté toutes les figures de l’amour. Leur intimité présente ne les envisageait plus ; une sorte de pudeur les retenait, une réserve plutôt qui les maintenait sur une ligne à ne pas franchir sous peine de désordre et de souffrance. Les gestes répétés à satiété dans une autre vie ne convenaient pas à l’entente harmonieuse qui existait entre eux : ils étaient dans l’hiver de leur âge et, sans hâte, en goûtaient les charmes.

Pour célébrer l’anniversaire de leur rencontre, quand arriverait janvier, il lui proposa un court voyage à Venise. Une Venise débarrassée de ses touristes, drapée dans ses brumes hivernales qui la rendaient encore plus mystérieuse et envoûtante (dont les sortilèges auraient peut-être raison de leur sagesse en les faisant s’abandonner enfin l’un à l’autre ?) Les yeux brillants, ils firent des projets, un plan de la ville étalé sur les genoux et inventèrent des itinéraires insolites.

Elle avait d’ici là quantité d’occupations : ses traductions d’abord, auxquelles elle tenait, non pour en vivre, mais par plaisir, en collaborant avec un journaliste et bibliophile italien,, devenu au fil du temps un de ses meilleurs amis, qui lui confiait ses articles. Elle avait aussi, qui l’attendaient, des achats de Noël à faire, des visites à rendre et, il le lui rappela, des contrôles médicaux de routine à ne pas manquer…Bref, elle avait, tout comme lui, ses relations, sa vie, un ailleurs où ne figurait pas leur liaison née du hasard et qui demeurait leur jardin secret.

Il s’absenta une quinzaine de jours pour les Fêtes de fin d’année. Il lui téléphonait souvent, tout allait bien, disait-elle. Pourtant, quand il revint, il fut tellement effrayé par son état d’épuisement et par les résultats des analyses qu’elle avait fait faire, qu’après un rapide examen, il la fit admettre d’urgence dans le service d’un de ses amis, hématologue. Le verdict ne tarda pas : une anomalie du sang, décelée quand elle était au Centre de rééducation qui aurait pu rester en sommeil des années durant, venait de provoquer une leucémie foudroyante.

Dès le début, ils avaient su. Mais pour, en quelque sorte, conjurer cette vague menace. ils avaient fait silence. Le destin en avait décidé autrement. Désormais, on ne pouvait plus rien faire pour Chiara, sinon l’aider à ne pas souffrir.

Il courut à l’hôpital.

Il s’arrangea pour être souvent auprès d’elle, en fin de soirée, durant les semaines qui suivirent. Parvenus au bout du voyage, ils évoquaient avec nostalgie leur rencontre, dans ce reste de temps dont ils avaient su grappiller tant de moments heureux. Il lui dit combien ils avaient illuminé sa vie alors que fatigué, désabusé, il connaissait des moments difficiles de doute et de solitude affective. Elle, qui s’était préparée à affronter seule sa maladie et sa fin, le remercia d’avoir été là, si près, si tendre.

Et près d’elle il fut pour recueillir son dernier sourire.

Tard dans la nuit il quitta l’hôpital. Malgré la fine pluie glaçante, il marcha longtemps le long des rues désertes…





nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - B'Resto Buro - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -