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Bad day


Auteur : CART-TANNEUR Emmanuelle

Style : Scènes de vie




« Il y a des années où l’on n’est pas en forme. »

J’adore cette citation d’Achard. Et c’est drôle parce que je l’ai découverte il y a un mois ou deux, précisément au moment où je me disais que plus j’y pensais, plus * il me semblait que cette année, pour moi, c’était limite côté sentimental, familial, professionnel aussi … côté presque tout, en fait.

Il y a des journées pourries. Et, à vrai dire, on reconnaît une année « pas en forme » au fait qu’il y en a beaucoup – et qu’elles se retrouvent souvent à la suite les unes des autres.

C’est la réflexion que je me faisais ce matin, au volant de ma voiture (enfin, au volant de la voiture que m’avait prêtée mon beau-frère parce que la mienne avait encore décidé de passer sa nuit au garage (à se demander si elle n’aurait pas elle aussi des velléités de changer de vie (il faut dire qu’avec moi ce n’est sans doute pas toujours très fun))).

La grande avait écouté Tokio Hotel toute la soirée à volume maxi, la petite avait pleuré toute la nuit, et moi j’avais essayé de dormir entre les levers répétés de ma femme (pas ma faute si elle l’entend toujours bien avant moi (les femmes sont programmées comme ça depuis la nuit des temps, on ne va pas refaire l’évolution non plus)), suivis de ses recouchers bruyamment accompagnés de commentaires sur mon « égoïsme », qui, manque de chance, avaient lieu en moyenne 45 minutes après, soit plus ou moins la durée nécessaire à mon rendormissement.

Je ne me laisserai pas aller à la perfidie de faire remarquer à l’assemblée qu’à six heures trente, moi, j’étais debout et prêt à partir malgré mes nerfs en pelote, alors qu’elle dormait d’un sommeil sans doute mérité (et le mien, non ?) mais certainement profond, si j’en crois le volume sonore de ses ronflements – je me suis alors fait la réflexion que si l’on est à la recherche d’une réponse fiable à la question « suis-je réellement – option : encore – amoureux/se ? », le test du ronflement est d’une simplicité exemplaire ; il y a quelques années encore, j’étais attendri par les grognements nocturnes de ma femme. J’avoue qu’aujourd’hui je suis souvent à deux doigts de transformer la buanderie en chambre de secours.

Mais peut-être après tout ronfle-t-elle réellement beaucoup plus qu’il y a quelques années. Je ne suis pas responsable de tout non plus, après tout.

J’ai joui, brièvement, mais non sans en prendre pleinement conscience, du court instant de répit et de tranquillité que j’ai ressenti en m’asseyant dans la voiture. Seul ! Délicieusement seul, et sans personne dans les environs proches qui pourrait tenter de m’empêcher de m’endormir … manque de chance, m’endormir n’était pas au programme à cet instant-là, puisque je devais être à la boîte trente minutes plus tard. Les choses ne se goupillent décidément pas toujours comme on voudrait.

J’ai laissé l’autoradio (mon beauf est branché en direct live continu sur France Info et m’a enjoint de ne pas toucher à sa programmation) emplir le temps de cerveau disponible qui me restait après une nuit sans rêve (on a fait l’expérience sur des chats, j’ai lu ça à douze ans dans Science et Vie Junior, ça rend fou à la longue) de news inintéressantes (la hausse des cours du lait), dramatiques (le divorce du Président d’avec sa troisième femme), ou les deux à la fois (le déraillement d’un TGV heurté par une vache égarée sur la voie: suicide ou accident ?). Je me suis laissé bercer par les mots et les jingles, en pilote semi-automatique jusqu’à la boîte – on finit par apprécier la routine, parfois, lorsqu’elle permet de s’abstenir de réfléchir une minute ou deux.

Arrivé dans le hall, mon intuition de journée pourrie s’est confirmée quand j’ai vu Cravatte se jeter sur moi au sortir de l’ascenseur :
- Meunier ! (Tu dors ? ajoute-t-il quand il est de bonne humeur, ce qui le réjouit autant à chaque fois, chose que je pourrais lui pardonner s’il n’était pas aussi – non, je ne le dirai pas ! - par ailleurs), il faut qu’on se parle, dans mon bureau dans dix minutes !

Dix minutes, le temps que je monte et que je m’installe, autant faire une croix sur mon café starter du matin, celui qui précisément m’aurait permis de supporter Cravatte et sa litanie à venir.
Je n’aime pas Cravatte. Jean-Pierre Cravatte, voilà un homme qui porte son nom comme une étiquette conçue expressément et exclusivement pour lui. Costume marron, chaussures marron en toute saison, chemise blanche voire jaune pâle les jours de folie, qu’il agrémente avec des cravates, bien entendu, décorées de Snoopys ou de têtes d’Homer Simpson – sans réaliser qu’à bien y regarder, on pourrait croire que c’est sa tête à lui qu’on retrouve en miniature et en cent exemplaires sur le devant de sa chemise …

Il se trouve qu’il est mon chef depuis trois ans. Et cela fait trois ans que je supporte son humour aussi élaboré que ses plans de travail. Mais ça, pour pouvoir le lui dire, il faudrait que ce soit moi son chef. Manque de chance.

J’ai été assez contrarié de réaliser qu’il m’avait fait rater mon café, c’est-à-dire indirectement toute ma journée, pour une annonce d’une importance complètement négligeable : un nouveau collaborateur arriverait d’ici deux semaines, et j’étais chargé (il a alors attendu, mais en vain, un signe de reconnaissance de ma part) de l’accueillir pour un premier contact ce soir à dix-huit heures dans mon bureau, lui-même étant retenu par des « obligations familiales » (chacun à la boîte sachant pertinemment que ces obligations toujours situées entre dix-sept et dix-neuf heures étant tout sauf « familiales »)). J’ai recueilli l’info avec une indifférence non feinte puis suis redescendu dans mon bureau, et vers ma Nespresso, avec l’allégresse d’un galant se rendant à un premier rendez-vous - c’est en tous cas ce que j’avais en tête lorsque j’ai croisé mon adjoint étonné de me voir sourire de si bon matin … il n’y a pas de petite joie, surtout dans une journée pourrie !

J’ai eu beaucoup de travail ; Cravatte m’a harcelé toute la journée et je n’ai pas trouvé l’occasion de passer les quelques minutes, que j’estimais légitimes et qu’il m’aurait fallu sur Internet pour remporter l’enchère sur le collector des Stones que je convoitais depuis trois semaines. Normal, dans une journée pourrie, la régularité est un impératif.

Continuité dans la galère à la cantine, avec l’explosion inopinée et juste à mon passage d’une bouteille de ketchup trop bien revissée … j’en serais quitte pour passer au pressing ce soir, ô vision anticipée d’un centre commercial en extinction, de celles qui vous font vous dire que, décidément, il y a des endroits moches sur la Terre.

Le seul aspect positif de la journée pourrie, c’est qu’elle n’échappe pas au sort de toutes les journées : elle finit toujours, toute pourrie qu’elle puisse être, par se terminer.
La mienne atteignait, sûrement bien que péniblement, cette limite fatale à dix-huit heures, quand mon « rendez-vous » s’est annoncé.
- Pascal Meunier ? Je suis Sophie Muze, votre future collaboratrice.
Elle avait un sourire à tomber et des yeux couleur Get 27.
Sa phrase m’est apparue comme matérialisée dans une bulle de BD, entourée de petits oiseaux et de fleurettes.

Il y a des journées pourries, et des années où l’on n’est pas en forme.
Et parfois certaines journées suffisent à rattraper une année.





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