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Nouvelle écrite par Emmanuelle CART-TANNEUR dans le style Drame



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Monsieur Grandin quitte la boulangerie, sa demi-baguette quotidienne à la main. De l'autre, il relève son col. La nuit vient juste de quitter ce petit matin de février qu'elle se plaisait à envahir encore, le temps de quelques heures, avant de battre en retraite. Mais le froid, lui, reste là, bien présent, et n'entend céder nulle place à un soleil indigent capitulant devant un voile de brume.

Devant lui, à la boulangerie, il y avait Odette, la femme de René, son vieux copain de lycée, puis d'usine. Mais elle ne l'a pas reconnu. Depuis que René est mort, elle ne reconnaît plus personne – à part peut-être la boulangère, chez laquelle elle passe chaque matin, comme Monsieur Grandin, et qui est sans doute la seule personne de la journée à laquelle elle adresse quelques mots.

La boulangère a été remplacée il y a quelques années. Françoise, celle qui tenait le commerce depuis trente ans avec Paul, son boulanger de mari, sont partis passer leur retraite dans le Sud. Personne n'a jamais reçu de nouvelles et de toutes façons, Monsieur Grandin ne connaît plus personne qui soit susceptible d'en recevoir d'eux, encore moins de lui en donner. D'année en année, la petite ville qu'il habite depuis cinquante ans s'est vidée de son âme en même temps que de ses habitants, ceux qu'il fréquentait et auxquels il était heureux de se sentir attaché par un esprit de communauté, d'appartenance à une même société, celle de ces quelques maisons bâties de leurs mains, des commerces qu'ils avaient vus s'installer, souvent tenus par une cousine ou un beau-frère, des rues que l'on ne pouvait arpenter quelle que soit l'heure sans croiser quelque gosse que l'on ébouriffait au passage ou quelque mère de famille qui se lançait, si elle avait le temps, dans une conversation à bâtons rompus sur n'importe quel sujet – on avait toujours, alors, des choses à se raconter.

Presque tous les hommes de la ville travaillaient à l'usine de Vaise, chez Visseaux, le fabricant de lampes. "Les petites Visseaux font les grandes lumières !" lisait-on un peu partout sur de grands placards publicitaires ou en pleine page de L'Illustration. Le travail était difficile, mais l'usine tournait bien. Et l'on était fier d'appartenir à cette grande société lyonnaise qui concurrençait assurément certains fabricants parisiens.

Mais Visseaux avait fermé. Beaucoup d'employés, de toutes façons, avaient quitté la ville avant la fermeture, lorsque la concurrence américaine avait lancé ses premières offensives, ne laissant de l'espoir qu'à ceux qui préféraient se boucher les yeux devant l'avenir difficile qui se dessinait pour eux.

En tant que chef du personnel, Monsieur Grandin était resté jusqu'au bout.
Et puis, comme pour les autres, tout s'était arrêté un jour.

Il est resté dans sa maison, dans sa ville, jusqu'à aujourd'hui. Quelques années durant, il a encore profité, bon gré mal gré, de la vie que la retraite anticipée lui avait imposée. Dîners d'anciens de chez Visseaux, thés dansants, canons au bar de la place avec les amis; il y a eu quelques années douces. Et puis les copains sont partis, un à un, retraités, ou malades. Il n'a jamais pu assister à l'enterrement d'aucun de ses amis. Trop difficile. Sa femme le lui reprochait; mais c'était plus fort que lui. Il s'est fait violence pour assister au sien, quand elle est morte à son tour – quelque part en vain, puisqu'elle n'était plus là pour l'apprécier.

Il vit seul depuis cinq ans. Seul chez lui, mais seul aussi dans cette ville qu'il ne connaît plus, ne reconnaît plus, envahie par des figurants venus de nulle part, indifférents les uns aux autres, et aussi, et surtout, indifférents à lui; lui qui a été, pourtant, si longtemps, quelqu'un que l'on connaissait, que l'on appelait Raymond et qu'on se battait pour avoir à sa table de bistrot ou à ses côtés pour le Pot-au-Feu annuel des Conscrits.

Mais tout a changé. Et depuis cinq ans, son emploi du temps est le même. Chaque matin, en toute saison, Monsieur Grandin va chercher sa demi-baguette et son journal, puis rentre chez lui en s'efforçant de faire un petit détour par les quartiers extérieurs, sous le prétexte de se maintenir en forme, mais en réalité dans l'espoir de retarder au maximum le moment de son retour chez lui, dans sa maison trop grande et trop vide.

Cela avait été annoncé dans Le Progrès l'année dernière : les bâtiments de l'ancienne usine Visseaux, après avoir été utilisés, les années suivant la faillite, par une société américaine, allaient définitivement être détruits. Sur le terrain dégagé, on allait ériger plusieurs immeubles de bureaux, dont une tour centrale de cent dix étages.

Les travaux ont commencé l'été dernier. L'usine a disparu en quelques semaines sont les coups de masse et les bulldozers. Les badauds se sont pressés les premiers temps pour assister, sans émotion aucune, au sacrifice de ce qui avait fait vivre des centaines de leurs concitoyens. Monsieur Grandin était là aussi.

Place nette faite, les travaux de construction des buildings ont commencé rapidement.

Ce no man's land palissadé est devenu une étape du trajet quotidien de Monsieur Grandin entre le kiosque et sa maison. De jour en jour, il a vu se dresser les palplanches d'acier, se monter les murs de parpaings, apparaître, un étage après l'autre, plafonds et sols successifs, lui rappelant les tours de Lego que ses garçons érigeaient dans leur chambre – les couleurs en moins. Le gris règne sur le chantier, du sol, boue minéralisée par des pluies de résidus bétonnés, aux toits de verre et de ciment que nul rayon de soleil ne parvient à traverser sans en ressortir comme altéré, grisé, appauvri, privé de son énergie.

Dans la rue de derrière, une planche manque à la palissade. Monsieur Grandin s'y glisse, ainsi, chaque matin. Il est toujours très tôt, et les ouvriers n'arrivent que vers 8 heures sur le chantier. Il a repéré le site de la tour principale. Elle a atteint sa hauteur définitive. On est en train de poser la verrière à son sommet.

Monsieur Grandin connaît l'accès au hall d'entrée. Hall qui sera sans doute, dans quelques mois, agrémenté de plantes vertes, d'un vigile en blouson de cuir et d'une hôtesse blonde; mais qui, pour le moment, est désert, nu, gris.

Monsieur Grandin s'avance vers le mur. Ca y est. Les ascenseurs ont été installés.

Il sait depuis longtemps que ce jour devait arriver. Il ne reculera pas.
Il presse sur le bouton d'appel; la cabine atterrit souplement au niveau du hall et ses portes s'ouvrent dans un glissement feutré.
Monsieur Grandin y monte. Son index se pose sur le bouton "Etage 110".
Ils ont installé les ascenseurs, mais pas les balcons.
Ce ne sera pas difficile de sauter.

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