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Nouvelle écrite par Emmanuelle CART-TANNEUR dans le style Drame



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Samedi.

Cela ne se verra pas.
Un trait d'anticernes, un peu plus de fond de teint que d'habitude, personne ne le remarquera.

Neuf heures, samedi matin : café avec Sandra et Aline - comme tous les samedis.
- Houla ma grande, t'as un rendez-vous ?
- Tu as oublié qu'on ne bossait pas, aujourd'hui ?
Je souris en m'efforçant de ne pas laisser transparaître mon angoisse. Depuis des mois, je devrais en avoir pris l'habitude; mais Sandra et Aline me connaissent bien; pas trop bien, je l'espère pourtant. Personne ne doit savoir. J'improvise :
- Ok, j'avoue : je me suis offert une injection de collagène ...
- Eh bien, donne-moi l'adresse de ton dermato, que je l'évite !!
Eclats de rire qui dissipent le trouble et me soulagent. Je vais passer un moment tranquille avec mes amies, loin de chez moi, loin de lui.

Il dormait encore lorsque je suis partie, et je sais qu'il ne se lèvera sans doute pas avant midi. Loin de me contrarier, ce répit me soulage par avance : tout moment passé en son absence m'est une occasion de rassembler mes forces dans l'attente de l'affrontement qui surviendra fatalement dès que nous serons à nouveau l'un en face de l'autre.
- Bon, en forme les filles ? Il me faut une robe pour le vernissage de jeudi
- Moi, c'est ma fille qui m'a demandé des Converse. Et toi, Nath ?
- Vous ferez du shopping sans moi : j'ai rendez-vous chez mon esthéticienne !

Mon mensonge passe apparemment sans problème; mes amies ne se formalisent pas, pas plus qu'elles ne s'inquiètent, du fait que je leur fausse compagnie pour la matinée, autrefois sacro-sainte demi-journée hebdomadaire de détente et de légèreté entre filles. Sandra ne dérogerait pour rien au monde à ce rituel, et Aline a toujours besoin de décompresser après ses semaines de travail intensif.

Moi, depuis mon divorce, j'ai l'impression, loin d'avoir récupéré un peu plus de sérénité et un peu moins de contraintes, de ne plus savoir gérer mon temps; je commence tout juste à m'avouer à moi-même que c'est Martin qui est à l'origine de cela. Et il est hors de question que je l'avoue à quiconque.

Il m'a prévenue hier soir qu'il aurait besoin de son pantalon beige et de son sweat Nike aujourd'hui; j'ai juste eu le temps de les laver avant de partir retrouver mes amies, mais je dois rentrer les repasser afin qu'ils soient prêts pour le moment où il me les réclamera.

Je ne veux pas prendre le risque de revivre la scène d'hier, ce déferlement de violence verbale, qui s'est terminé par cet accès de violence tout court, lorsqu'il m'a violemment giflée.

J'avais simplement oublié de lui dire que je ne pourrais pas l'emmener à sa soirée. Il me l'a reproché, j'ai essayé de répondre, mais le ton est si vite monté que je ne me rappelle pas comment, ni pourquoi, le coup est tombé.

Comment ai-je pu, comment avons-nous pu lui et moi, en arriver là ?

C'était un enfant calme, gentil et attentionné. Une mauviette, a trop souvent répété son père. Peut-être l'ai-je surprotégé au moment de notre séparation ? Ai-je voulu lui redonner confiance en lui, lui montrer qu'il n'était certainement pas ce que voyait son père en lui, mais un garçon, bientôt un homme, qui devait s'affirmer, exister pour lui-même, et prendre sa vie en mains ? Pendant les premières années de notre vie en tête-à-tête, j'ai ressenti une grande fierté de le voir gagner en assurance, prendre des décisions et des responsabilités, jouer son rôle d'homme à la maison. Je lui ai fait confiance, lui ai laissé de plus en plus de liberté; jusqu'à ce que je réalise que c'est une partie de la mienne que je le laissais me voler. D'enfant, il est devenu homme; et c'est avec effroi que je l'ai vu se métamorphoser en un tyran qui reproduisait sous mes yeux incrédules les comportements de son père. Ses désirs sont devenus des exigences, ses envies, des ultimatums à mon endroit. Je n'aurais pas dû lui laisser croire qu'il pouvait me dominer; il y est pourtant bel et bien parvenu.

Je me suis retrouvée avec l'impression de vivre sous le toit d'un maître qui ne me laissait d'autre façon de cohabiter que celle qui consistait à devancer le moindre de ses désirs et, en tout état de cause, à ne jamais risquer de le contrarier.

Je crois pourtant qu'il ne me faisait pas peur; pas encore. Car cela aussi a changé.

Mais je n'ai jamais supporté les conflits, les hurlements, les menaces, tout ce qui me rappelait ce que j'avais vécu en tant qu'épouse. Alors, je pliais, je cédais, je consentais à ce qu'il exigeait, perdue dans un sentiment mêlé de honte et de satisfaction d'avoir su éviter les heurts.

Le prix à payer pour ce semblant d'harmonie ne me coûtait pas davantage que le profond regret de constater le déséquilibre que j'avais laissé s'instaurer entre lui et moi. Je n'aurais jamais pensé que cela pourrait prendre la dimension monstrueuse dont j'ai bien dû finir par admettre la réalité.

Aujourd'hui, je vis chez mon fils. Je me sens bien moins sa mère qu'une femme présente à ses côtés pour veiller à la satisfaction du moindre de ses désirs. Je ne sais plus comment réagir. Je n'ai pas réagi lorsqu'il m'a frappée. Je suis restée hébétée, muette, incapable même de toute attitude en réponse à son geste, ni révolte, ni fuite. Je n'ai pas bougé. Je l'ai regardé partir, furieux, puis j'ai enfin pu m'effondrer.

J'ai attendu toute la soirée un appel, un SMS de pardon de sa part. En vain. Il est rentré tard; je ne dormais pas mais il n'a de toutes façons pas fait le détour par ma chambre que j'avais eu la faiblesse d'attendre – naïvement sans doute.

J'appréhende mon retour; ou plutôt, son réveil.
J'ai peur de mon propre fils !
- Houhou, Nath, tu es avec nous ?

Aline me tire de mes pensées avec un accent joyeux qui me blesse. Je ne sais plus ce que c'est que la joie, la légèreté; j'ai trop de mal à gérer la situation seule. Il faut que j'en parle. Ce maquillage sur mes blessures, je ne pourrai plus l'entretenir longtemps. Ce doit être le moment.

J'ouvre alors les vannes. Mes amies, effondrées, me découvrent sous un jour qu'elles ne soupçonnaient pas. Les mots sortent en flot; je déverse ma colère, mon incompréhension, mon impuissance. Je leur raconte tout, le comportement de Martin, mon renoncement face à ses exigences, mon effacement, l'anéantissement de ma vie propre, et le mépris, ce mépris insidieux, gluant, paralysant, que je ressens pour moi-même lorsque je me risque à me regarder dans un miroir.

...

Voilà, j'ai parlé. J'ai avoué, une faute qui n'est pas la mienne mais qui, si je n'agis pas, me condamne à un enchaînement à vie. Et cet aveu me soulage.

Aline et Sandra n'ont pas fui; elles m'ont écoutée. A leur tour, elles ont parlé. Peut-être n'est-il pas trop tard.
Je suis en retard; j'ai passé deux heures au café. Mais, avec un peu de chance, Martin ne sera pas encore levé.
Et quand bien même il le serait, je viens de le promettre : je ne dois pas m'excuser.

Sandra me l'a dit, et j'ai envie de la croire : je vais y arriver. Parce qu'il est mon fils et que je l'aime – et qu'il m'aime aussi.
Je vais réussir à lui dire NON.

Dimanche .

Ce sont les coups frappés à la porte qui m'ont réveillée.
Et ces coups-là ont porté en eux mille fois plus de violence que la gifle que j'avais reçue et dont je ne pensais pas pouvoir me remettre pourtant.

Martin a été retrouvé mort au petit matin, dans l'escalier d'un immeuble de banlieue. Overdose. Le flic a cru utile de me préciser que le SAMU était arrivé à peine une heure trop tard pour pouvoir le sauver.

Il a voulu que je vienne le chercher, un peu après minuit, chez un ami que je ne connaissais pas.

Je lui ai dit non.

Pour la première et la dernière fois.

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