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L'homme qui disparaissait


Auteur : ERNOULT Pierre

Style : Fantastique




Cela fait dix-huit jours que le "Rising Star" a quitté Liverpool. Ce clipper américain transporte une cargaison de produits manufacturés anglais, ainsi que des tonneaux d'épices en provenance des Indes. Baltimore n'est plus qu'à deux jours de voiles. Le clipper a navigué normalement sur une mer calme. Le vent souffle régulièrement et l'esprit des marins s'est relâché. C'est tardivement qu'ils aperçoivent à tribord un bateau dont ils peuvent voir à la jumelle tous les détails. Ils découvrent avec étonnement une lourde caravelle telle qu'on les fabriquait dans les chantiers royaux d'Espagne ou du Portugal dans la seconde moitié du XVIe siècle. Le bateau est abandonné depuis longtemps, il est rongé par le sel et pourri par la pluie. Des lambeaux de voiles durcis et craquants pendent encore des gréements. Ce bateau porte un nom : le "Doña Isabella".

Le "Rising Star" s'approche, affale ses voiles et met un canot à la mer. Cinq hommes dont le capitaine descendent l'échelle de coupée pour le rejoindre. Lorsque les marins abordent la caravelle, il leur semble qu'elle est bien d'époque.

Le capitaine du clipper est le premier à bord. Selon les lois internationales de la marine, ce bateau lui appartient, ou plutôt son contenu car le bateau menace à chaque instant de se rompre. Il lui sera difficile de le remorquer. Le bois du pont gémit à chaque pas. Les marins ont peur qu'il s'écroule sous eux. Peu téméraires, ils demandent l'autorisation de retrouver le plancher plus sûr de la chaloupe. Le capitaine acquiesce, il préfère évoluer seul sur ce bateau fantôme qui peut révéler de nombreuses surprises. Certaines peuvent être mauvaises, d'autres bonnes, il tente sa chance.

Le capitaine avance avec précaution, teste du pied chaque planche. Il avance très lentement et parcourt tout le pont pour en connaître les limites de résistance. La nuit approche, les marins sur leur chaloupe fortement balancée par les vagues s'impatientent. Le capitaine a encore besoin de temps. Il ordonne aux marins de déposer les rations de survie de la chaloupe ainsi que la lampe-tempête et de retourner sur le clipper. Les voiles resteront affalées toute la nuit.

Le carré des marins ne présente que peu d'intérêt, quelques hamacs raidis qui ne se balance plus depuis longtemps et de la poussière de tout ce que le temps a pu dégrader. La cale s'avère beaucoup plus fructueuse. De petits coffres, tous ouverts, regorgent de pièces d'or et d'argent. D'autres plus petits encore ruissellent de bijoux en pierres précieuses. Le capitaine soulève ses sourcils, comment se fait-il que ces coffres soient encore sur ce bateau alors qu'un seul homme suffit à emporter le plus lourd d'entre eux ?

La nuit est tombée. Le capitaine se dirige avec le sac de survie vers l'arrière de la caravelle, là où se trouvent les pièces réservées aux officiers et au commandement du bateau. Le salon a conservé ses tapis d'orient, ses placards et vaisseliers en bois emplis de diverses argenteries. Des tableaux sur les murs ont relativement bien vieilli. Ils représentent des nobles portant fièrement leur collerette. Les alcools eux sont éventés. Il ne reste de bouchées qu'une bouteille de Porto et une autre de vin de Madère. Le capitaine pense qu'elles intéresseront quelques riches collectionneurs prêts à donner une fortune pour de vieux flacons.

Une seule porte résiste, celle, semble-t-il, de la chambre des cartes qui sert aussi de quartier privé pour le commandant du bateau. Mais l'intérêt porté par le capitaine pour son métier et tout ce qui s'y rattache, laisse peu d'espoir à cette dernière pièce de rester inviolée. La porte craque d'un bon coup d'épaule. Peu enclin aux sentiments, le capitaine a pourtant froid dans le dos lorsqu'il voit un cadavre sur la couchette de la pièce. Sa tête bien conservée dépasse de la couverture qui le recouvre.

Cette tête est coiffée d'une casquette de marin contemporaine. Le capitaine s'approche. Son cœur se met à battre à tout rompre lorsqu'il voit les yeux de l'homme s'ouvrir tout doucement et le fixer. Surmontant sa peur, il s'approche et soulève la couverture du malade pour mieux apprécier son état.

Le corps est tranché au niveau du milieu de la poitrine. Le sang gicle hors du cœur pour disparaître au niveau de l'horrible coupure. Les artères se gonflent au rythme lent des battements du cœur. Les veines récupèrent ce sang d'on ne sait où. La chair tranchée est bien vivante.

Cette vision a fait remonter la bile dans la gorge du capitaine, ce qui lui met un goût de vomi acide dans la bouche. Il s'accoude au mur, porte sa lampe juste au-dessus de ce buste coupé tel un bronze. Pourtant la couverture rabattue marque étrangement le reste du corps disparu. Faut-il le toucher pour voir s'il est bien là, mais invisible ? Plein d'effroi, il remonte sur le pont, hurlant qu'on le ramène sur le "Rising Star". Il fait nuit noire et on ne l'entend pas. Hypnotisé, il revient vers la chambre du capitaine comme. "Le corps" est toujours là qui le regarde fixement sans un mot. En veillant "le corps", le capitaine s'aperçoit que sa partie visible diminue à vue d'œil. Au milieu de la nuit, la coupure arrive au menton.

Le matin en se réveillant de quelques heures d'assoupissement, c'est un cadavre entier qu'il voit allongé sur le lit. Le capitaine le prend dans sa couverture, remonte sur le pont et le balance par-dessus bord. Le "Rising Star" a disparu, mais le capitaine ne s'en inquiète pas. Il a remarqué que le bout de ses doigts sont eux aussi devenus invisibles. Étrangement calme, il retourne à la chambre du capitaine et s'allonge sur la banquette désertée de son précédent occupant. Il est l'un des nombreux capitaines touchés par la malédiction du "Doña Isabella".





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