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Croisière


Auteur : ERNOULT Pierre

Style : Action




Il y a dans la nuit une grande explosion. Après un bref instant de silence, de nombreux cris jaillissent. Des cris de peur, d'angoisse, d'hystérie, peut-être des cris de douleur aussi.

Jacques Galien, qui dort dans sa cabine, comprend rapidement l'importance de la catastrophe. Il a l'impression que ses jambes s'élèvent, puis il sent son sang refluer vers sa tête. Le bateau prend une gîte tribord plus qu'inquiétante. D'un bond, il se lève pour rejoindre la porte de sa cabine avant qu'elle ne soit impossible à atteindre. Lorsqu'il ouvre la porte, il reçoit un énorme coup dans l'estomac. Sa respiration est coupée. Un homme dans le couloir a manqué de tomber sur lui alors qu'il prenait appui sur cette porte maintenant presque à l'horizontale. Son pied a heurté Jacques Galien. L'homme grommelle quelques excuses et s'en va. Sans même reprendre son souffle, Jacques Galien finit de se hisser hors de sa cabine. Le couloir est plongé dans le noir. Seule une lumière de secours, placée à dix mètres de là, annonce la présence d'un escalier. La progression est très lente. L'étroit passage est rempli de personnes affolées. Elles essaient de conserver leur équilibre sur des plans qui s'inclinent toujours plus.

Jacques Galien ne prête pas attention à ces cris, ni à ceux des femmes et des enfants maintenant coincés dans leurs cabines. Ceux qui sont situés sur le côté droit du couloir ne peuvent pas remonter. Les portes ouvertes de leurs cabines deviennent autant de trappes dans lesquelles certains s'effondrent dans des hurlements terrifiants. Les occupants des cabines du côté gauche sont eux incapables de soulever une porte enfouie sur les lits jetés pêle-mêle sur le mur. Jacques Galien se fraye son chemin en piétinant des corps inconscients ou déjà sans vie. Il écrase la mâchoire d'un homme qui, jeté à terre, n'arrive plus à se relever. Ce dernier se met à hurler de douleur puis se lance dans une longue plainte aiguë. Elle s'achève brusquement lorsque sa gorge est écrasée par le pas mal assuré d'un autre passager.

Le franchissement de l'escalier vers le pont est l'objet de nouvelles scènes de panique. S'appuyant sur les marches, Jacques Galien progresse difficilement sur le côté. En l'empruntant, Il ne sait même plus s'il monte ou descend. Le plan est lisse et tournoyant. Haut et bas se rejoignent, laissant perplexes ceux qui tentent d'avancer. Jacques Galien marche encore sur des corps. Il s'agrippe à d'autres et fait dégringoler la plupart de ces derniers. Il se sert d'eux comme de marchepieds ou comme de cales. Le temps n'est pas à l'humanité, seul le temps compte, car seuls les plus rapides s'en sortiront.

Cinq minutes ne se sont pas passées entre l'explosion et le moment où Jacques Galien se retrouve à la mer. Tout est toujours aussi noir. La lune n'éclaire ni la mer, ni le ciel. Jacques Galien a, depuis le début, l'impression d'être totalement aveugle. Il sent, confusément dans le clapotis des flots, la présence d'autres nageurs tout près de lui. Mais la puissante et bruyante présence du bateau qui dégueule son ventre avant de mourir impose le silence.

Jacques Galien se rappelle le temps de vie qu'on accorde aux naufragés des catastrophes maritimes. Il est de quelques minutes dans les eaux glacées, à quelques heures dans les eaux tièdes des tropiques. L'eau n'est pas froide, il ne la sent pour ainsi dire pas. Il pense pouvoir tenir jusqu'au matin. Effrayé par les derniers borborygmes du bateau, il s'en éloigne. Il se met à nager lentement en essayant d'étouffer l'angoisse et la panique qui le tenaillent. L'idée que des requins puissent le dévorer d'un instant à l'autre, sans qu'il le sache et sans qu'il les voie, lui paraît insupportable. Les muscles de sa mâchoire sont extrêmement contractés. La souffrance est rapidement très vive. Il s'efforce de penser à quelques scènes douces de sa vie avant que la peur ne tétanise l'ensemble de ses muscles.

Le jour ne veut pas se lever. Les bruits qui entourent Jacques Galien se sont peu à peu tus, ne laissant que le clapot des vagues résonner à ses oreilles. Il essaye de nager en cercles restreints, d'un côté ou de l'autre selon sa fatigue. Il a peur de trop s'éloigner du lieu de la catastrophe. Malgré tout, il sent que chaque minute l'éloigne du reste des naufragés et qu'il va demeurer seul.

Enfin, le ciel se décolore lentement et annonce une montée rapide de la clarté. Jacques Galien est maintenant frigorifié, mais le jour qui s'annonce marque la fin prochaine de son calvaire. Lorsqu'il pourra enfin voir, il cherchera quelques restes flottants du bateau pour s'y accrocher en attendant l'arrivée rapide des secours. Au moment même où tout devient clair, une légère brise gonfle les vagues, lui interdisant de voir plus loin que les quelques mètres autour de lui. Il se sent démoralisé par ce nouveau coup du sort, mais se ressaisit en pensant qu'il n'est pas loin du lieu du naufrage et qu'on le retrouvera bientôt. Jacques regarde sa montre étanche et se donne encore les quarante-neuf minutes qui le séparent de la prochaine heure avant que les secours ne le repêchent.

Le temps vient de passer, Jacques se donne dix minutes de plus, puis dix nouvelles minutes, puis dix minutes encore, et encore, et encore. Personne ne le sauve, il se sent perdre la raison. Il nage toute la journée sans plus se rendre compte du temps qui passe. La mer est toujours houleuse et son horizon reste restreint. Vers la fin de l'après-midi, il lui semble avoir vu quelque chose d'orange, là entre deux vagues d'un bleu intense. À bout de forces, il ne peut accélérer sa nage, mais la chose est toute proche. C'est un canot gonflable qui porte le nom de son bateau. Exténué, Jacques Galien accroche sa main sur la corde de nylon qui entoure le radeau. Il lui faut alors se reposer un long moment. Le canot est vide et semble ne jamais avoir eu d'occupant.

Ce soir-là, Jacques Galien pleure encore beaucoup. De rage contre son infortune, car il n'arrive pas à se hisser dans le canot. À chacune de ses tentatives, celui-ci se dérobe ou se renverse sur lui et lui fait perdre le peu de forces qu'il arrive à récupérer. Jacques Galien passe sa seconde nuit dans l'eau accroché à son énorme bouée. Heureusement, il arrive à dormir et ne lâche pas prise pendant son sommeil.

Le matin venu, il réussit dès le premier essai à se placer dans le canot d'un coup de rein et de battements de pieds. Son visage rayonne lorsqu'il voit des vivres et de l'eau potable coincés sous une bâche. Il rit même lorsqu'il entend un instant plus tard un hélicoptère tourner au-dessus de lui. Jacques Galien se lève et tente de se tenir debout. Il essaye d'atteindre le sauveteur qui le rejoint pendu par un filin. Il y arrive presque, prêt à saisir à bras-le-corps celui qui vient du ciel, lorsqu'une saute de vent déstabilise soudainement l'hélicoptère. Jacques Galien reçoit le pied du sauveteur de plein fouet sur le visage et tombe à l'eau.

Quelques minutes plus tard, le pilote de l'hélicoptère annonce laconiquement sur la radio qu'il a retrouvé sans vie le corps d'un naufragé et qu'il le ramène à la base.





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