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Ban Dang


Auteur : ERNOULT Pierre

Style : Aventure




- Allô, Isabelle, c'est toi ? Ou étais-tu, bon sang, on te cherchait partout à la rédaction ?
- J'étais aux toil...
- Écoute, je n'ai pas le temps, on ne va pas aux toilettes lorsqu'on essaye de vous joindre de l'autre bout du monde.

Bon, ici, ça va mal, très, très, très mal. Il y a un petit jeune Hollandais qui s'est fait tuer hier. Un coup de bambou lui a ouvert le ventre. Il a pleuré plus d'une heure avant de mourir. John Epstein, tu sais, celui du New York Herald, il part cet après-midi. Il dit qu'il n'a plus rien à foutre ici, et que ceux d'entre nous qui restent se feront massacrer avant trois jours. Je ne suis pas loin d'être de son avis. Jamais je n'ai eu aussi peur de ma vie. L'adrénaline coule à flots depuis que je suis arrivé. Crois-moi, je sais ce que sont le stress et la peur maintenant. Les réunions avec Barbier, c'est de la roupie de sansonnet à côté. Ici, c'est simple, tout le monde tue tout le monde. Tu te tiens toujours à deux mètres de ton interprète. Si tu lui tournes le dos, tu ne sais pas s'il ne va pas en profiter pour t'assassiner.

J'ai une possibilité de partir au milieu de la nuit avec Franz Deutz dans un vieux coucou qui le ramènera à Bangkok. Si je passe par Hong Kong, dis à Jacques que je serai au journal dans deux jours. Ça, c'est si les petits cochons ne me mangent pas et crois-moi ils en ont sacrément envie. Les lignes sont mauvaises, prends mon article avant qu'on me coupe. Moi ou la ligne du téléphone, d'ailleurs.

"À Ban Dang, les émeutes raciales prennent un tour de massacre généralisé. Les Toïs et les Meungs s'entre-tuent sans restriction. La mousson qui tombe depuis trois mois sur la ville rend fou. Elle participe largement à exacerber la violence que connaît la ville.

L'absence de meneurs et de groupes constitués ouvre la porte aux exactions personnelles incontrôlées. La répartition géographique extrêmement maillée des deux populations rend les combats fratricides encore plus meurtriers. Le voisin est devenu un ennemi juré, un homme à abattre en priorité. Les femmes et les enfants eux-mêmes s'y mettent. Les jeunes tuent leurs amis de la veille tant la haine est devenue aujourd'hui viscérale. La confusion règne et il arrive que des membres des deux peuples se tuent entre eux.

Les cadavres pourrissants restent allongés dans les rues, exposés devant leur ancienne maison pour semer la terreur. Ainsi, rue Tun Gah, au centre-ville, il n'y a plus une pagode dont les habitants ne soient pas morts étendus sur le trottoir. Des bannières Toïs ou Meungs, selon le cas, flottent, plantées sur leur ventre. On a même déplacé un cadavre devant une pagode vide depuis des années pour bien montrer que pas une maison ne saurait être épargnée et que personne ne peut espérer survivre à l'holocauste. Dans certaines habitations, j'ai vu des Toïs agonisants, le ventre gonflé, les chairs déformées. Ils gisent dans des pièces où règne une odeur effroyable. Ils se meurent d'occlusion intestinale. Convaincus d'être des accapareurs, on leur a soigneusement cousu l'anus avant de les gaver du riz que l'on a trouvé chez eux. La mort intervient dans d'horribles souffrances après trois jours environ.

Certains blessés ont les os des bras et des jambes brisés. Ils ne peuvent ni fuir, ni se battre. Ils ne peuvent que souhaiter une mort rapide. Ils baignent dans l'eau de la mousson. Elle les abreuve mais aussi les noie lorsqu'elle tombe compacte, comme c'est le cas ces jours-ci.

Il n'y a plus aucune structure hospitalière ; tous les médecins ont été tués et les hôpitaux brûlés. La Croix-Rouge ne peut même pas assurer sa propre sécurité. Elle se contente d'accueillir à l'extérieur du pays les rares personnes qui ont pu parvenir jusqu'au camp sans s'être étripées en chemin. À peine réhydratés, les réfugiés continuent le massacre et n'hésitent pas à blesser médecins et infirmières pour parvenir à leur fin. On estime qu'en une semaine Ban Dang aurait perdu la moitié de sa population, soit 45 000 habitants répartis par égale moitié entre Toïs et Meungs. Les survivants n'ont qu'une alternative, fuir ou tuer avant d'être tués.

Il est fait peu de cas des étrangers. Ces derniers ont tous déserté la ville depuis mardi dernier. Les journalistes qui couvrent l'événement payent un lourd tribut. Après Anita Castera, photographe américaine et Ruggiero Maldoni, envoyé spécial d'Il Catolico de Rome, c'est au tour de Juppe Van Der Haale, jeune reporter au Kursaal d'Amsterdam, de mourir à Ban Dang. Il a agonisé à mes côtés pendant plusieurs heures, le ventre arraché de la poitrine au pubis par un coup de bambou effilé. Mon seul secours a été de lui tenir la main durant ses derniers moments. Ses pleurs et son appel constant à sa mère - Juppe n'avait que 24 ans - resteront dans ma mémoire comme les souvenirs les plus douloureux de mon existence.

Rester à Ban Dang devient trop dangereux, les reporters quittent le pays par tous les moyens, et la situation ne peut qu'empirer. Bientôt, Ban Dang sera rayée de la carte. Toïs et Meungs sont bien partis pour commettre le seul génocide réussi de la planète. Et ce sera de plus un double génocide.

De notre envoyé spécial à Ban Dang, plus pour longtemps entre guillemets, Philippe Pardi."

- Isabelle, tu as pu tout noter ? OK, raye les mots "entre guillemets". Bon, je me tire, à après-demain si Dieu le veut, prie pour moi, salut.

Philippe Pardi a pu quitter Ban Dang en relative sécurité. À Bangkok, il prit un vol régulier pour Hong Kong. Ensuite, un autre avion l'emmena directement à Paris. Il fit ce voyage l'esprit vidé par une insomnie chronique. Arrivé chez lui, son premier geste, machinal, fut d'appuyer sur la touche lecture de son répondeur enregistreur :
"Philippe, c'est ta soeur, je suis furieuse contre ton chat. Il a profité de la fenêtre ouverte du salon pour déchiqueter systématiquement les bégonias de ma jardinière de balcon. La prochaine fois que tu vas te promener à l'étranger confie-le à quelqu'un d'autre. Bonsoir."

En s'effondrant sur son lit, Philippe Pardi eut un sourire. Il est bon de retrouver de temps à autre les drames quotidiens des pays civilisés.





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