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Abéliste ?


Auteur : Arnold

Style : Aventure




Elle était assise au centre d’un banc public, bien à l’ombre d’un tilleul, à une heure où la fraîcheur rend le cœur léger.

Ce banc n’était pas un banc comme les autres, il avait le nom de sa fonction gravé sur une plaque : « le banc des solitaires », une initiative locale pour participer à la lutte contre la solitude.

Femme jeune, elle eut un regard appuyé qui attira le mien, et puisqu’elle se glissait vers l’extrémité du banc, je m’assis auprès d’elle et saluai.

Ne sachant trop quoi lui dire et cherchant où poser mes yeux, je m’arrêtai à son poignet gauche où s’exhibait une sorte de bracelet original, qu’elle faisait tourner de la main droite. J’engageai la conversation par une question :
- Quel étrange bracelet ! Apparemment vous ne l’avez pas acheté chez un bijoutier ?
- En effet, je l’ai façonné moi-même. Un fil électrique bleu, enroulé en spirale serrée sur une tige, afin de lui donner l’aspect d’un long ressort, puis une boucle à une extrémité et un crochet à l’autre. C’est tout simple.
- Si ce n’est pour l’art, ce bracelet a-t-il une utilité particulière ?
- Oui, il fait de moi une « abéliste » en quête de conversation. J’espère que ce banc va favoriser mon entreprise.
- Et bien, vous voilà satisfaite, nous avons le sujet de notre conversation : c’est quoi être « abéliste », êtes vous adepte d’une secte ?
- Pas à ma connaissance ! J’ai plutôt l’impression d’adhérer à une idée, de promouvoir un mouvement contre la solitude, de diffuser une devise.
- Un geste pieux, en quelque sorte, mais qui n’aurait rien de religieux !

Elle sourit à mon propos et poursuivit :
- Mais pas un geste vain, puisque nous nous rencontrons et parlons ensemble.
- Il est vrai que vous parvenez à m’intriguer. Qu’y a-t-il à la base de tout cela ?
- Je n’en sais rien. A mes yeux, la seule donnée concrète est un site Internet vers lequel Google, mon moteur de recherche préféré, m’a conduite quand je l’ai interrogé à propos du mot « abéliste ».
- Mais comment ce mot est-il parvenu à vous ?
- En dansant dans une boîte de nuit, j’ai interrogé un partenaire qui avait un bracelet de laine bleue. Il m’a simplement répondu par ce mot : « abéliste »… et il a immédiatement retiré ce bracelet, dont je me suis inspirée pour fabriquer le mien. Le bruit ambiant ne m’a pas permis de questionner davantage mais j’ai interrogé l’ordinateur en rentrant. Si vous avez un ordinateur, faites comme moi !
- Et c’est depuis ce jour que vous vous qualifiez d’ « abéliste » ?
- En effet, j’ai adopté ce qualificatif et j’ai fabriqué mon bracelet. En quittant ce banc, je vais le retirer puisque je ne serai plus disponible pour un contact aujourd’hui. Je n’exhibe cet objet bleu que si j’ai envie de trouver un interlocuteur, ensuite je le quitte. Il joue le rôle d’un connecteur en vue de « brancher » une conversation.
- Et bien voilà une découverte pour moi. Je vais dès aujourd’hui me connecter à ce site pour en savoir plus.
- Alors, battez le fer tant qu’il est chaud. Je dois vous quitter. Merci pour l’échange. Je souhaite que vous trouviez du plaisir à prolonger la chaîne. Si vous restez sur ce banc, évoquez notre rencontre avec la personne qui prendra ma place.

Elle me serra la main, retira son bracelet, me gratifia d’un beau sourire et s’en alla.

Quelle porte avais-je poussée ? Quelle chaîne allais-je découvrir ? Jusque là ce n’était pas compromettant et la lecture d’un site ne m’engagerait à rien.
Sans plus attendre, je quittai le banc pour aller à mon ordinateur.

Le moteur de recherche me proposa un site en effet, un site disparu dont il restait, en cache, l’essentiel. Je le parcourus des yeux et notai la devise dont m’avait parlé la jeune femme. Trois mots pour la devise, quatre lettres pour un prénom : « abel », dont découlait ce mot : abéliste.

La devise définissait une sorte de cadre, de projet, d’attitude : « Amour, bien-être, lucidité ».

Aucune image sur ce site - assez austère-, si ce n’est une sorte de symbole qui me fit penser à un cerf-volant. Quelques textes composaient l’ensemble du site, ils semblaient mettre en garde contre un mauvais usage de rencontres, pourtant proposées. Je fis une copie du site craignant qu’il ne disparaisse.

Une nouvelle, publiée quelque part sur le Net, était évoquée : Rêve en Ergastule. Je me promis d’aller y jeter un œil.

A partir de tout cela me vint le projet d’explorer cet espace de rencontres possible. S’agissait-il d’une idée en l’air, concrétisée seulement par des traces sur Internet ? Pourtant, je n’avais pas rêvé, cette jeune femme et sa proposition de recherche prouvaient l’existence concrète de quelque chose. Où pourrais-je bien rencontrer des personnes se référant à ce thème : l’abélisme.

C’est en vain que je retournai souvent au « banc des solitaires ».
Le site parcouru suggérait de chercher d’éventuels « adeptes » dans les bibliothèques, expositions, sites de rencontres à thèmes. Rien ne me permit de confirmer la réalité d’un mouvement quelconque, d’une secte répertoriée par les organismes spécialisés sur ce phénomène. Devais-je me désintéresser de cette piste qui commençait à occuper mon esprit ?

C’est alors que, sensibilisé à la quête de groupes de rencontres, je participai à une réunion au sein d’une association culturelle qui, ce jour-là, donnait à ses participants des directions vers divers loisirs. Il y fut évoqué un site Internet, à la fois régional et national, qui donnait l’occasion d’organiser soi-même des moments de loisir ou de profiter de moments offerts : « OVS, On Va Sortir ». Ce n’est pas une blague, ni une publicité intéressée, à laquelle je me livre-là, voyez vous-mêmes en vous connectant !

Une voie s’ouvrait à ma quête. Un jour, le site d’OVS proposa une rencontre /discussion, au sujet de la nouvelle dont j’avais la référence : Rêve en Ergastule. Mon imprimante élabora une copie des quelques pages que je décidai de lire.

La réunion était programmée assez à l’avance pour que je puisse lire la soixantaine de pages de cet écrit. On y évoquait un monde souterrain, où des humains cherchaient asile, après qu’une série de catastrophes eût rendu la planète terre trop inhospitalière.

L’histoire était légère, comme si l’on avait voulu donner à penser plutôt que de décrire précisément une sorte de civilisation utopique. Rien de bien crédible. Un chapitre décrivait même la communication avec des extraterrestres !
L’organisateur de la réunion proposait un débat, sur un thème à extraire de « Rêve en ergastule ». Il donnait aussi les coordonnées utiles au rassemblement de quelques personnes. Sept exactement ! Lui-même figurait sur la liste des participants : quatre personnes étaient déjà inscrites. Cliquer sur le pseudo de ces personnes donnait la photo de certaines d’entre elles.

En quelques minutes je m’inscrivis sur le site – gratuitement - joignant une photo, précisant mon âge, et répondant à quelques autres questions anodines. Mon Pseudo apparut dans le rectangle où j’avais cliqué pour connaître mes futurs partenaires au débat annoncé.

Au jour de la rencontre, je fus présent sur le parking du cimetière d’un village (parking inoccupé à cette heure, si ce n’est par six personnes). Je reconnus, parmi elles, deux membres d’OVS (On Va Sortir). Je fus salué gentiment et lorsque l’effectif prévu fut au complet, l’organisateur nous conduisit chez lui. Deux voitures suffirent au transport vers une résidence où notre hôte avait un appartement.

Sa salle à manger offrait un nombre de places suffisant et nous nous assîmes. Quelques uns avaient de quoi écrire, d’autres non, mais cinq des personnes glissèrent à leur poignet un bracelet bleu fait de tissu, de fil électrique ou de laine. Notre hôte se fit un devoir de présenter, à une autre personne et moi-même, ce qui faisait l’originalité du groupe de discussion, afin que l’unité « abéliste » soit réalisée sans plus attendre.

Il nous montra le symbole qui ne représentait pas un cerf-volant mais une croix latine, renversée et appointée en forme de flèche en sa partie ascendante. Ce qui m’avait évoqué un losange de toile à offrir au vent, n’était que la représentation des 7 participants, en forme de points. La croix ascendante avait un rapport avec la devise : Amour, Bien être, lucidité. Je savais déjà – et vous aussi, lecteur- que ces mots déterminaient le qualificatif : abéliste.

L’organisateur expliqua aux deux novices qu’aucune association ne devait exister pour soutenir un tel mouvement. Sans structure ni existence officielles, il ne s’agissait que de proposer une échappatoire à la solitude. OVS avait la même préoccupation, cependant la devise abéliste donnait à la rencontre un caractère idéaliste : œuvrer pour un monde où il y aurait plus d’amour, de bien-être, de lucidité. Ces trois mots devaient inspirer nos échanges, pour que régnât la courtoisie, pour que chacun s’efforçât de ne pas travestir ses propos par le mensonge. Rien d’autre, sinon que la qualité d’abéliste était un idéal seulement, et que nul ne devait s’y référer pour instituer une association ou réclamer quelque argent que ce soit.

Pour que la devise soit au centre du débat à venir, l’organisateur prononça les trois mots, un à un, et nous les répétâmes, en chœur, avant de nous asseoir.

Dans la nouvelle, que chacun avait lue, il était question de cartes à puces et de monnaie exclusivement électronique, servant aux échanges entre les membres de la société souterraine décrite. C’est donc de la monnaie dans ses rapports à l’économie, des différentes monnaies, de la monnaie électronique que nous discutâmes. La monnaie électronique, la plus moderne, passant par les téléphones portables, laissant toujours la trace de ses origines et destinations : pas d’argent sale possible, pas de paradis fiscaux, pas de mallettes de billets !

Assez « intellectuel » donc ! Pour cette fois !

Pas question de traduire ici la teneur de nos échanges. En fin de réunion nous promîmes de ne pas évoquer les paroles échangées, avec d’autres personnes que celles qui avaient partagé ce moment de discussion.

Avant de nous quitter - j’ai omis de préciser que nous avions fixé, dès le début de la discussion, l’heure de sa fin - notre hôte nous proposa une boisson à l’eau parfumée de sirop. Je me souvins que cette simplicité d’accueil était recommandée par le site lu en cache, afin que nulle barrière due à l’argent, au niveau de vie, ne vienne écarter quelque utopiste pourtant digne d’être fréquenté.

Puis nous rejoignîmes nos voitures, non sans nous promettre d’être attentifs aux propositions d’OVS pour d’autres sorties. Et pas seulement afin de parler «abélistement ».

Le banc des solitaires m’avait ouvert des horizons. Plein de projets agitaient ma cervelle et déjà j’imaginais d’autres types de rencontres.

Cependant, pour appuyer le titre de cet écrit, je déclare que dans ma poche, lorsque je sors de chez moi, j’ai un bracelet bleu en fil électrique. Si j’ai le temps de parler avec d’éventuels curieux, je le passe à mon poignet.

J’imagine que mon existence va s’égayer de multiples aventures, et pas seulement de discussions économiques. A la prochaine rencontre susceptible de faire rêver ceux qui sont en manque de relations, je viens à mon clavier pour vous conter l’affaire. Et si vous-mêmes organisez ou vivez de telles rencontres, offrez-en le compte rendu à notre curiosité.

Ensemble nous découvrirons et agrandirons ce territoire relationnel original : l’« Abélie ». Et grâce aux évocations de chacun, fondées sur le réel ou les fantasmes, le site qui accueille gentiment cette nouvelle s’enrichira et donnera à chacun d’autres pistes pour rêver ou explorer.

Avec ou sans abélisme, bien sûr.





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