Les Cloîtres



Nouvelle écrite par Pierre ERNOULT dans le style Drame



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- "Vous peignez ?"
- "Heu oui je crois."

Le jeune homme se trouvait surpris, un peu gauche avec son rouleau qui commençait à goutter. Une fillette venait de rentrer chez lui par la porte-fenêtre qui donne sur la coursive intérieure de l'immeuble. Il l'avait laissée ouverte pour aérer, faire sécher ses murs et permettre aux odeurs de peinture de s'échapper.

- "Vous venez d'emménager ?"
- "Oui, il me semble."
Qui était cette fille à peine pubère qui rentrait chez lui comme cela, et qui posait des questions aux réponses évidentes ?
- "Moi j'habite ici depuis toujours, là au deuxième", dit-elle en montrant vaguement du doigt la direction de son appartement. Puis, elle tourna autour de la pièce inspectant avec attention les travaux de peinture.
- "Je m'appelle Tara, comme le domaine dans Autant en emporte le vent, et vous ?"
L'homme ne répondit pas, mais Tara ne s'en n'offusqua pas.
- "C'est bien ici. Vous verrez, ça fait un peu bizarre pour ceux qui ne connaissent pas, mais on s'y fait très bien."

L'homme la regarda, hochant la tête alternativement de son visage à ses seins. Ces derniers, petits, étaient tout pointus, et attiraient immanquablement l'attention. Cela ne dura pas longtemps, sans un mot, Tara décida de repartir d'où elle était venue, par la coursive.
Les coursives sont l'une des particularités de cet immeuble du haut Manhattan. Son architecte, Carl Van Zoop avait manqué périr dans l'incendie de l'hôtel Wildshire en 1913. Il s'en tira avec des brûlures au second degré sur les deux bras et ne put s'en servir durant plusieurs mois. Il connut les désagréables inconvénients qui ne manquent pas d'arriver à de tels handicapés. Il en fut si marqué qu'il révisa les plans de l'immeuble qu'il était en train de construire sur la 250e rue. Il rajouta, à chaque étage, de larges coursives de sécurité en acier.
Celles-ci tournent tout autour de la cour intérieure donnant sur quatre escaliers de service, un de chaque côté de cet immeuble rectangulaire. Dans les premiers temps, les coursives avaient donné à l'ensemble un aspect proche de celui d'une prison.
Rapidement, les locataires s'étaient approprié la partie longeant leur appartement pour en faire une annexe. Ils détournaient ainsi l'usage premier qui avait été attribué à ces immenses couloirs. Pour marquer leur territoire, ils avaient peint les rambardes, les murs et souvent même le sol et le plafond selon leur propre goût. Ils avaient aussi profité de l'aubaine de ces mètres carrés supplémentaires pour y installer un salon d'été, une resserre, un garage à vélo ou des plantes vertes qui bordaient leur territoire.

Les pompiers avaient exigé à de nombreuses reprises et sans aucun résultat, l'élimination de tous objets encombrants, intransportables ou potentiellement inflammables. Ils avaient au moins réussi à obtenir que chacun laisse un passage pour la libre circulation dans les cas de danger immédiat. A cette occasion, un contrat moral s'était fait entre locataires. Il laissait à tous le libre chemin, pour rendre visite à un voisin, pour rejoindre un escalier ou pour descendre dans la cour. Aujourd'hui, cette jungle d'objets et leurs couleurs diverses, souvent vives, donnent à cette cour un effet de patchwork saisissant. Beaucoup de magazines étaient venus faire des reportages et avaient donné à ses habitants un fugace sentiment de célébrité.
La cour avait été l'objet d'une autre heure de gloire de l'immeuble. Un photographe, Eduardo Celani, était tombé amoureux de l'immeuble alors qu'il faisait un reportage sur ce dernier. Il avait surtout apprécié la convivialité de ses habitants, à majorité d'origine italienne et modeste comme lui. Eduardo Celani avait loué un appartement ici peu après. Il s'était rendu célèbre au début des années 50 en photographiant dans cette cour trois cercles qu'un instant miraculeux avait créé. Le premier était celui tout simple d'enfants de deux à cinq ans faisant une farandole. Le second était le déjà fameux cercle des anciens. Assis sur leur chaise pliante, ils prenaient le soleil en commentant les dernières nouvelles. Le troisième cercle, donnait à la photo toute sa magie. Il était constitué de chats qui sommeillaient paresseusement les uns près des autres. À peu près de diamètre identique et espacés d'un même nombre de mètres, ces cercles avaient permis au photographe de se faire un nom en vendant cette photo sous forme de carte postale. Elle continue encore aujourd'hui à se vendre. Eduardo Celani était devenu le photographe attitré de l'immeuble. Plusieurs de ces livres "tranches de vie" avaient connu un joli succès et se collectionnaient. De nos jours, il essayait de ressaisir un nouvel instant enchanteur qui tardait à venir. Il faisait lui-même parti du conseil des vieux et avait naturellement sa place dans le cercle des anciens.

Le lendemain Tara entra de nouveau dans le studio, profitant que la porte fut ouverte pour faire courant d'air.
- "La cour est un peu bruyante après l'école parce qu'on y joue, mais ça ne dure pas trop longtemps parce qu'on mange tôt".
Le jeune homme finit de donner un coup de vis à la bibliothèque qu'il montait avant de se retourner vers la jeune fille. Celle-ci avait déjà disparu. Sa voix enjouée avait rempli le studio de bonne humeur. Ce départ soudain lui laissa une impression de vide, son studio en devenait un peu sinistre. Il parcouru la pièce en trois pas, jeta un coup d'œil de chaque côté de la coursive, puis élargit son regard sur l'ensemble des coursives situées en face et de côté. Il n'eut pas le moindre résultat. La fillette avait bien disparu. Il porta un dernier regard sur la cour. Elle n'y était pas. Seuls quelques vieux faisaient la causette sur des pliants fatigués, et profitaient des rayons du soleil de l'après-midi.

Cette cour était bien le square que Tara avait présenté. Elle était défoncée, des herbes folles poussaient ici et là, continuant leur travail de sape de ce qui était autrefois une chape de plaques de béton.
Le jeune homme recommença à serrer ses vis. Sa bibliothèque était blanche, comme la peinture des murs pour contrebalancer l'aspect sombre du studio situé au premier étage. Pas une raie de lumière ne venait l'éclairer. Les coursives assombrissaient les appartements, mais elles offraient l'avantage de les rendre plus frais en été. Bien des familles peu fortunées économisaient ainsi des frais de climatisation. En contrepartie, les fenêtres et portes laissées ouvertes laissaient continuellement entendre un brouhaha de conversations venant de tous côtés.

- "Vous avez vu, on entend tout ici."
Tara, qui devait s'ennuyer, était revenue quelques minutes après avoir disparue. Sa présence redonnait instantanément vie au studio encore vide.
- "Tu n'es pas à l'école ?"
- "A l'école ?" Elle prit un air renfrogné, "mais je ne vais plus à l'école depuis longtemps, je suis au collège maintenant."
- "Et tu ne vas pas au collège ?"
- "Non, je suis malade, j'irais peut-être à la prochaine rentrée."
Le jeune homme se garda bien de demander à la fillette ce qui pouvait l'éloigner de sa scolarité pendant si longtemps alors qu'elle semblait en pleine forme.
- "Et vous, pourquoi avez-vous déménagé ici ?"
- "Parce que je travaille à New York maintenant et qu'il faut bien que j'habite quelque part."
- Vous faites quoi comme travail ?"
L'homme hésita un instant et lui répondit :
- "Tu es trop curieuse"
-"Ah bon ?" Sans se démonter elle continua son interrogatoire :
- "Et d'où venez-vous ?"
- "Là encore, tu es trop curieuse" lui dit l'homme dans un sourire en lui passant le doigt sur le bout du nez.
Tara parut déçue.
- "Vous savez tout se sait ici, c'est comme ça qu'on vit dans l'immeuble, si vous voulez qu'on vous parle, il faut parler aussi."
- "Mais je n'ai pas la moindre intention de parler à qui que ce soit ici. Je veux me contenter de vivre dans mon studio, c'est tout".
- "Ah bon ?" fit de nouveau la fillette. "Vous allez être tout seul alors."
- "Oui tout seul, c'est comme ça que je vois les choses".
Vexée Tara pensa quitter le studio sans rien dire, mais la curiosité l'empêcha de mettre son idée à exécution.
- "Je peux vous appeler Alex ?"
Ce fut au tour du jeune homme de prendre un air vexé.
- "Comment connais-tu mon nom ?"
- "C'est facile, je l'ai demandé au concierge".
- "Vous appartenez à la famille Rockfeller ?"
- "Non, et maintenant cesse tes questions stupides".
- "Alors pourquoi vous vous appelez Alexander Rockfeller ?"
- "Je n'ai pas choisi mon nom, c'est tout, allez ouste, dehors maintenant".
Les paroles étaient si peu convaincantes que Tara décida de rester.
- "Je préfère vous appeler Alex. J'avais un poisson rouge qui s'appelait Alex". A la vue de la mine irritée d'Alexander, elle ajouta. "Je l'aimais beaucoup vous savez."

Tara s'accroupit au milieu de la pièce et regarda Alexander, sans mot dire pendant qu'il finissait de placer les planches de sa bibliothèque. Dix minutes de silence passèrent lorsque la jeune fille se leva.
- "Vous savez en montant sur le toit de l'immeuble, on peut voir les Cloîtres. On les voit bien même. C'est autorisé, je peux vous les montrer si vous voulez."
- "Non merci, je crois que je vais finir ce travail."

**

Deux mois passèrent. La fillette n'avait pas renoncé à s'intéresser à Alexander. Elle ne se gêna pas pour passer devant chez lui plusieurs fois par jour, et si par chance la porte était ouverte, elle entrait dans le studio bien qu'elle n'y fut jamais invitée. Alexander qui s'attachait à Tara laissait opportunément la porte entrouverte.

Tara avait été déçue par le maigre mobilier qu'Alexander avait installé. Un canapé servait de lit, un tapis persan recouvrait en grande partie le parquet. Sur le côté, il avait placé un petit bureau en bois simple avec trois tiroirs toujours fermés à clé. Un crucifix placé au-dessus représentait la seule décoration murale de la pièce. Toutefois au long du couloir qui desservait à la fois l'entrée, la salle de bain, la cuisine et la pièce principale, Alexander avait placé une grande bibliothèque qu'il remplissait de livres de poche neuf.

La question de Tara sur l'emploi d'Alexander était restée sans réponse. Manifestement il ne travaillait pas. Il quittait son appartement à des heures irrégulières et ne restait jamais longtemps absent. Il passait la majeure partie de son temps à lire des ouvrages de poche qui s'accumulaient au fur et à mesure de ses lectures. Solitaire et curieuse, Tara s'attachait aux mêmes lectures. Elle venait souvent passer quelques heures à lire en compagnie d'Alexander, lui allongé sur son canapé-lit, elle sur le tapis conservé impeccablement propre. Plus le temps passait plus leurs goûts se faisaient communs. Une complicité muette commençait à naître entre eux deux. Ils avaient besoin de solitude et de silence aussi bien qu'ils avaient besoin de se retrouver l'un l'autre. De son côté Tara commençait aussi à être en âge de séduire.

D'importants travaux de terrassement commencèrent à perturber la vie calme de la communauté. Juste en face du studio d'Alexander, au rez-de-chaussée, une excavatrice s'attaquait au sol de la cour. Un propriétaire avait eu l'idée de racheter un local inutilisé des caves pour le transformer en appartement. L'excavatrice creusait un large trou pour l'installation d'un vasistas qui, prenant partie à moitié sur le mur du rez de chaussée, moitié sur la cour, offrait par sa position à 45° une large ouverture sur la lumière naturelle.

Tara s'intéressait beaucoup à ces travaux qui apportaient un peu d'animation. Un soir, vers la fin de ces derniers, alors que la nuit était tombée et que les ouvriers terminaient rapidement de peindre les murs en blanc. Elle fit à Alexander la remarque : "Si vous voulez tout connaître de la vie du nouveau locataire, vous n'aurez aucun mal à l'espionner, caché derrière quelques plantes vertes.

- "Je n'ai pas de plantes vertes" fit-il remarquer laconiquement.
- "Achetez-en, ce sera plus joli, vous êtes le seul à n'avoir rien mis sur votre balcon." Elle hésita un instant, puis son visage s'illumina.
- "Voulez-vous que je le repeigne ? C'est moi qui fais ça à la maison, je sais très bien le faire ; une couche d'antirouille, deux couches de peinture. Je le fais tous les ans."
- "Tu y tiens ?" Alexander ne voulait, ni ne pouvait décevoir Tara. Elle ne demandait jamais rien, si ce n'est ce désir de lire derrière lui les livres de poche qu'il s'achetait.
- "Bien oui, j'y tiens, ça me fera un peu d'argent de poche. Rassurez-vous, je ne suis pas chère. J'achète moi-même la peinture, je prends mes pinceaux et 3$, non, 3$50 de l'heure. C'est honnête, je travaille vite, ce n'est pas du vol."

Tara se sentait excitée par cette aventure. L'accord était scellé, Alexander ne pouvait plus revenir en arrière.
- "Quelle couleur voulez-vous ? Moi je trouve que rouge pompier, c'est terrible ? Ou peut-être bleu des mers du sud, ça c'est sympa."
Alexander fit une grimace.
- "Tu n'as rien de plus discret ?"
- "Si, vert sapin."
- "Top là pour vert sapin".

Avant même qu'Alexander lui donne le moindre cent, Tara s'était mise à l'ouvrage. Alexander fut réveillé le lendemain matin par des crissements derrière sa porte-fenêtre. Lorsqu'il ouvrit les rideaux, il vit Tara lavant à grandes eaux son balcon. À côté d'elle un petit pot d'antirouille et un grand pot de peinture vert sapin attendaient d'être ouverts.
- "J'ai dit à M. Batila que vous le réglerez. Il a la droguerie sur l'avenue. Il habite là." Elle désigna vaguement une partie éloignée de l'immeuble. Le regard d'Alexander ne suivit pas son doigt.
- "J'irai le régler aujourd'hui."
- "Vous avez l'argent ?" s'inquiéta-t-elle.
- "Cette question, je suis un Rockfeller, ne l'oublie pas." De connivence, ils se sourirent.

Alexander partit immédiatement après régler la note de Tara. Il ne supportait aucune dette. M. Batila l'accueillit avec un large sourire. Personnage jovial et extraverti, il n'aimait rien moins que de discuter longuement avec sa clientèle. Sa bonhomie lui valait les confidences de tous, et il les retransmettait immédiatement au client suivant, sans que cela ne gène qui que ce soit. L'immeuble ne formait qu'une seule et grande famille, chaque locataire partageait bon gré mal gré sa part de joie et de misère avec tous les autres. Alexander apprit pèle mêle la vie de tous et de chacun. Il n'osait partir tant son interlocuteur le retenait par son flot de paroles. La vie de gens qu'il ne connaissait pas ne le concernait que très peu. Toutefois, une information l'intéressa particulièrement. Il apprit que le nouveau locataire du sous-sol serait une noire, une veuve d'une cinquantaine d'années dont on ne savait rien de plus. La communauté était très embarrassée ; pas de racisme chez les italiens de New York, c'était l'un des enseignements de base de la morale de cette forte minorité de la ville. Mais tout de même, accueillir pour la première fois dans l'immeuble une femme noire, cela révolutionnait les mentalités. Alexander comprit que, fort heureusement, le fait qu'elle ait à habiter à moitié enterrée dans un ancien local des caves remettait quelque peu les choses à leur place. Si elle ne devait s'attendre à aucune entraide de qui que ce soit, elle n'aurait pas à souffrir non plus d'un quelconque rejet.

L'idée d'avoir une noire pour voisine plut à Alexander. De retour, il donna deux billets de 100$ à Tara pour qu'elle achète et fasse livrer un rideau d'arbustes à plaquer contre la rambarde. Tara, qui finissait de peindre, pensa qu'il était content de son travail et qu'il désirait lui laisser la chance de terminer l'embellissement du balcon.

La nouvelle locataire emménagea le week-end suivant. Alex avait installé une chaise dehors et se mit discrètement à la regarder vivre. Du premier étage, il était le mieux placé pour découvrir à travers le vasistas la quasi totalité du minuscule studio dans lequel elle vivait. Le coin cuisine était installé juste sous la fenêtre. Derrière, une sorte de lit de camp était adossé à la vitre d'une douche bon marché. Hormis une chaise de cuisine et une bibliothèque ajourée en bois blanc qui servait de placard, il n'y avait aucun meuble. Le sol en béton peint en bleu marine restait nu. Cette femme noire était pauvre. Il en eut la preuve si besoin en était lorsqu'une annonce lui fut distribué dans sa boîte aux lettres : "Urgent, femme de ménage, nouvellement installée dans votre immeuble, cherche tous types de travaux, ménage, garde d'enfant, promenade de chien, courses, cuisine, couture, prix très attractifs." Le mot était suivit de son nom, Mme Élisabeth Palmer, et de son numéro de téléphone. Le carton était un original écrit à la main, sans doute cent fois répété. La grande distinction de l'écriture dénotait par rapport au contenu du message. Alexander s'en était déjà étonné, car il en allait de même pour son maintien et la qualité des vêtements qu'elle portait, tels qu'il pouvait les voir de sa cachette. Lors des premiers jours de son installation alors qu'elle restait inoccupée, elle se servait le thé à cinq heures précises et dans l'intimité de sa demeure, ses gestes étaient les mêmes que si elles recevaient la fine fleur des dames d'une ville de province. Alexander aima tout de suite cette femme, elle avait une histoire.

Élisabeth Palmer trouva du travail. Non pas des heures de ménage, mais un travail régulier. Elle quittait son appartement à sept heures du matin pour ne réapparaître que vers les onze heures du soir passées. Alexander, piqué de curiosité, la suivit un matin alors qu'il faisait encore nuit. Elle prit le métro direction downtown, s'arrêta 125e rue au cœur d'Harlem, et s'engouffra dans un restaurant de quartier d'où elle disparu derrière la porte du fond. Alexander rejoignit la petite rue parallèle en arrière du restaurant et la vit laver la vaisselle le plus consciencieusement possible. Il ne put rester la regarder car un groupe de noirs s'était arrêté et le fixait des yeux.

Si, au fil des jours, le standing de Mme Palmer s'améliorait, sa santé prenait le chemin inverse. Le lit de camp disparu pour laisser la place à un canapé lit plus confortable et le jeudi, jour de congé de Mme Palmer, devenaient l'occasion pour elle de rester allongée le plus souvent possible. Elle commençait à boiter et chaque pas lui arrachait une grimace. La situation empirait chaque semaine, bientôt Mme Palmer dut se résoudre à prendre un taxi pour aller travailler.

Tara connaissait l'intérêt d'Alexander pour Mme Palmer. Elle n'en fut pas jalouse, cette dernière, absente toute la journée, ne lui faisait pas d'ombre. Tara savait qu'elle commençait à éveiller en Alexander un attrait sentimental et physique, elle en jouait, car elle était heureuse de plaire. Jamais Alexander ne la touchait et pourtant Tara y pensait. Elle n'avait que treize ans, lui, à la trentaine passée, lui paraissait déjà vieux, mais sécurisant par le calme dont il ne se départait jamais. Tara devenait pourtant infidèle, Eduardo Celani, avait enfin accepté de lui enseigner l'art de la photographie. Il la trouvait jeune, mais suffisamment mûre pour retenir les règles difficiles de la technique et posséder un embryon de jugement esthétique. Le champ d'action de Tara était aussi vaste que l'immeuble. Bientôt, elle montra ses réalisations à Alexander. Il paraissait heureux de les voir, mais ne lui dit jamais ce qu'il en pensait. Tara qui avait par dessus tout peur de son jugement l'en remercia sans mot dire. Un jour, Alexander remit à Tara un billet de $50 avec ses seuls mots.
- "Celle-là, fais m'en un agrandissement, je le mettrai là."

Il désigna un emplacement sur l'un des murs, non loin du crucifix, auquel la photo ôterait le titre de seul objet de décoration. Tara regarda sa photo et sourit. Elle avait été prise un jeudi après-midi à cinq heures du balcon d'Alexander. Grâce au zoom, elle pénétrait totalement l'appartement d'Élisabeth Palmer et la montrait assise sur la table de la cuisine, face au vasistas, buvant dignement son thé. Sur la table, une coupelle contenait trois petits cookies qu'elle avait confectionné elle-même.
Tara fit si bien les choses qu'elle apporta la photo choisie par Alexander dans un cadre bordé par un cadre métallique vert sapin. La photo, plus grande encore qu'il ne l'avait pensé, était protégée par un verre antireflet. Alexander eut soudain peur que les 50$ n'aient pas suffit à payer le tout et glissa la même somme dans la main de Tara qui ne dit rien. Pour la première fois, Alexander lui parut heureux.
- "Regarde Tara, l'expression de Mme Palmer, elle nous raconte toute sa vie. Son visage respire un sentiment de noblesse mais de lassitude aussi. Son regard rêveur mais froid parait lui rappeler un passé heureux à jamais enfui. Quelle est son histoire ?
- "Demandez à M. Batila."

Alexander regarda Tara d'un air réprobateur. Elle ôtait toute la poésie de sa quête. Elle s'en aperçut et le comprit mais ne put s'empêcher de continuer.
- "Il lui a fait faire des brownies une fois. Il m'en a donné un, ils étaient délicieux. Je crois que ça a été la seule fois où quelqu'un d'ici lui a donné du travail. Mais c'est par son propriétaire qu'il en a appris le plus."
Tara s'arrêta là, elle savait qu'Alexander mourait d'envie de savoir l'origine de la déchéance de Mme Palmer, puisqu'il était persuadé qu'il en était ainsi. Mais sa quête exigeait du temps et il trouvait trivial qu'une jeune demoiselle lui déballe tout d'un seul coup alors qu'il avait mis des mois à tenter de reconstituer un passé à partir d'indices à peine suffisants pour un Sherlock Holmes.

**

Les semaines passèrent, la santé de Mme Palmer déclinait inexorablement. Tara continuait à suivre de l'appareil prêté par Eduardo Celani les marques de sa déchéance. Elle prenait toujours ses photos de chez Alexander sans que jamais ce dernier ne pu la surprendre. Tara menait un véritable reportage pour Alexander. Il ne le lui avait jamais demandé quoi que ce soit, mais ses contributions généreuses aux frais photographiques de Tara était un signe indiscutable. Alexander ne se réfugiait plus derrière la haie d'arbustes qu'il s'était confectionné, et ne voyait Mme Palmer qu'à travers les photos de Tara.

Tara jouait à la journaliste dans le seul but de plaire à celui qu'elle appelait en elle-même son homme. Elle n'essayait jamais de se prendre elle-même en photo de peur de sa réaction. Depuis qu'ils se connaissaient, ils ne se parlaient que très rarement, et elle en était persuadée, les choses étaient mieux ainsi. Un jour de printemps quelqu'un sonna pour la première fois à le porte d'Alexander. Celui-ci ouvrit la porte pour découvrir Eduardo Celani tenant dans ses mains une enveloppe de papier kraft. Alexander s'inquiéta immédiatement.
- "Je peux vous parler un instant ?"
- "Entrez !"

Le vieil Eduardo s'assit sur une chaise et sortit délicatement trois photos. Elles étaient les dernières prises par Tara. Mme Palmer était pour la première fois prise allongée dans son lit, les draps inhabituellement très froissés.
- "Mme Palmer va mal, elle avait une sciatique, maintenant c'est son dos qui la fait souffrir le martyre. Elle peut à peine se lever."

Alexander regarda Eduardo Celani droit dans les yeux. Son regard jetait des éclairs.
- "Ce n'est pas de Mme Palmer dont vous voulez des nouvelles n'est-ce pas ? Tara est à l'hôpital, elle a fait une grave rechute. Tout le monde ici, à part vous, est au courant de son état. Elle a le cœur fragile, il faudrait l'assister. Ses parents ont toujours été trop pris par leur misère pour s'occuper d'elle. La petite va mourir, regardez ce cahier."

Alexander se saisit fébrilement du vieux cahier qu'on lui présentait, il comportait une liste de noms dont chacun était suivi d'une somme. La plus petite était de 50$, la plus grosse de 2000$.
- "Voici les promesses de dons que j'ai reçues des gens de l'immeuble pour sauver la petite, tout additionné ça ne représente pas le dixième du prix de l'opération, c'est à peine une journée d'hospitalisation de la clinique où elle devrait se trouver actuellement."
- "Où peut-on la voir ?"
- "Oh, elle va rentrer demain, mais elle n'en a plus que pour deux ou trois mois selon les médecins, sa santé se détériore."
Eduardo Celani se releva et jetant un coup d'œil aux photos :
- "Celle-là aussi à besoin d'aide, mais les gens gardent leur argent pour Tara, même s'ils savent qu'il y a peu de chances pour qu'il aient à s'en servir. Voyez ce que vous pouvez faire."
Le vieil Eduardo Celani se leva et se dirigea vers la porte.
- "On m'a dit que vous vous appeliez Rockfeller. Il y a peu de chances que vous soyez de la famille vu votre studio, mais vous êtes un homme étrange et qui sait, vous pouvez peut-être faire plus pour Tara que nous tous réunit."

Le lendemain Alexander passa la journée à scruter l'appartement où habitait Tara. Peu avant le coucher du soleil, elle apparut sur son balcon et regarda de son côté. Elle lui fit un grand sourire, celui-ci était forcé. Elle arrivait à peine à tenir debout et la blancheur de son visage était inquiétante. Pour la première fois, Alexander dépassa son territoire, il franchit tous les obstacles qui se trouvaient sur son passage, pris l'escalier et monta jusque chez Tara. Celle-ci se tenait difficilement à la rambarde étonnée du geste d'Alexander. En un instant, il se trouva devant elle.
- "Dis à ta mère que je t'emmène chez moi."

Tara jeta un coup d'œil chez elle d'un air de dire que c'était inutile et que l'on ne s'occuperait pas plus d'elle actuellement que l'on ne l'avait jamais fait jusqu'ici.

Tara partagea une semaine le lit d'Alexander. Il eut bien essayé de dormir par terre, ou dans la baignoire. Mais les deux se mirent vite d'accord du ridicule de la situation. Dans son état de faiblesse généralisé, le quand dira-t-on des méchantes langues aurait été incapable de médire. Alexander s'absenta dans cette période beaucoup plus qu'il ne l'avait jamais fait. Il n'en parla jamais à Tara, mais elle devina qu'il avait un besoin impérieux de régler quelques affaires.

Un jour alors qu'il était absent, on sonna à la porte. Tara aurait pu se lever mais elle n'osa pas répondre. L'on sonna encore à la porte, une minute s'écoula lorsqu'on décida à glisser une enveloppe sous la porte. Tara prise de curiosité se traîna jusque-là. Sur enveloppe était imprimé en haut à gauche Cabinet Woodword and Nash, officiers de justice. Au centre de l'enveloppe, une écriture manuscrite reprenait le nom de son destinataire : Alexander Rockfeller. Le rabat était juste plaqué à l'intérieur. Tara pouvait en lire le contenu sans qu'Alexander ne s'en aperçoive. La tentation était trop forte, de ses doigts devenus diaphanes, elle en retira le contenu qu'elle lue d'une seule traite :

"Monsieur,
Suite à notre dernière entrevue nous avons bien pris connaissance de votre volonté d'obtenir dans les meilleurs délais un montant de $100.000 pris sur votre fortune personnelle.
A notre grand regret et sur décision de justice, il ne nous est impossible d'accéder à votre demande, même au titre d'une vie à sauver en reprenant les termes de votre déclaration. Il nous est toutefois possible d'augmenter votre dotation mensuelle dans la limite de 20% et de la monter ainsi à $1.200.

Nous ne pouvons que vous demandez d'attendre le prochain jugement de cour qui statuera sur votre capacité à gérer votre fortune au mois de mars 19"

Deux ans, tel était le temps qu'il fallait à Alexander à attendre pour obtenir de l'argent. Tara qui ne comprenait pas toute la teneur de ce courrier sut tout de suite qu'Alexander essayait bien de trouver de l'argent pour elle mais qu'il venait d'obtenir un refus. Elle referma soigneusement l'enveloppe.

Alexander devenait nerveux. Il y avait tant d'argent près de lui et qui lui appartenait, et il ne pouvait pas user. Lorsqu'il lu la lettre, il hocha simplement la tête, il s'attendait à une telle réponse. Comment obtenir rapidement de l'argent ? Alexander ne trouvait aucune solution.

La santé de Tara s'améliorait au fil des jours, elle reprit des couleurs et suffisamment de force pour retourner vivre chez elle. Elle le préférait ainsi, c'était chez elle, et qu'elle y habita était dans l'ordre des choses.

Tara récupérait, pour se changer les idées, il se remit à regarder à travers l'épais feuillage de ses arbustes. Ce qu'il y vit ne l'incita pas à l'optimisme. Mme Palmer était devenue l'ombre d'elle-même, maigre, le teint gris, passant la majeure partie de son temps alité. Elle ne se nourrissait plus que d'un peu de pain et de légumes en tel état de décomposition qu'elle devait sûrement faire les fins de marché pour les récupérer. Plusieurs fois il pensa à l'aider à subvenir à ses besoins. Il avait au moins les moyens de cela. Le jour où il se résolu à frapper à sa porte, il y vit un arrêt d'expulsion affiché. Il renonça à sa démarche, il pouvait la nourrir, pas payer son loyer. Mme Palmer, le temps que la justice statue sur son sort n'en avait plus que pour quelques semaines. Il se résolut à aller aux nouvelles et voir M. Batila.

- "De la peinture couleur vert sapin ? Pour l'intérieur ou l'extérieur ? Ce n'est pas pour votre coursive, je suis allé voir, Tara a fait du bon travail. Vous n'allez tout de même pas peindre vos murs en vert sapin. C'est pour votre couloir ?"
Encore une fois M. Batila se montrait volubile. Alexander en profita pour trouver une réponse satisfaisante.
- "Non, c'est pour les plinthes, elles se salissent vite. Je veux un rappel de couleur, c'est mieux je crois."
M. Batila n'était pas dupe, il prit un petit pot de peinture et engagea la conversation sur Mme Palmer.
- "Comment va votre nouvelle voisine ? Je crois que vous êtes le mieux placé pour nous tenir au courant. J'ai vu les photos de Tara, elle ne va pas très fort." Sans s'arrêter et sans qu'Alexander eut à lui poser la moindre question, M. Batila lui donna toutes les informations qu'il souhaitait savoir.
- "C'est une bien triste histoire que celle de Mme Palmer. Fille unique d'une famille de grand bourgeois du Michigan, elle a placé toute sa fortune dans la société de son mari, une importante fabrique de meubles. Vous savez grâce à cette loi qui oblige le gouvernement à s'approvisionner en partie auprès de sociétés appartenant à des noirs. L'affaire était tellement rentable qu'il y a deux ans, Les Palmer ont investit beaucoup d'argent dans la construction d'une nouvelle unité de production. Ils se sont beaucoup endettés. Et là ce fut la catastrophe : M. Palmer mourut subitement dans un accident de voiture, et le gouvernement atteint par la récession cessa la plus grande part de ses commandes. Mme Palmer essaya de diriger l'entreprise, ces plans d'action se révélèrent catastrophiques. Les banques prirent peur et exigèrent le remboursement. En deux ans, la société perdit toute sa valeur. Mme Palmer était ruinée. Elle dut vendre tous ses biens et je crois qu'elle n'a pas finit de payer ses dettes."

Alexander repartit avec son pot de peinture. Son esprit allait de Tara à Mme Palmer, et de Mme Palmer à Tara. Comment résoudre cette conjonction de malheur et de misère. Une idée terrible lui vint à l'esprit. Une solution se dessinait. Sans doute y avait-il moyen de résoudre les deux problèmes à la fois. Alexander attendit calmement que Tara vienne le rejoindre chez lui.

- "Demain, à l'heure du thé, je vais aller rendre visite à Mme Palmer, je veux que de chez moi tu nous prennes en photo, tous les deux. Je veux un reportage, tu dois prendre le plus de photo possible au moment où je te ferais un signe, c'est d'accord ?"
Tara s'étonna légèrement de cette visite à Mme Palmer, mais un billet de 100$ tendu par Alexander lui changea rapidement les idées.

Le lendemain à 5 heures de l'après-midi, Alexander frappa à la porte de Mme Palmer. Tara fut témoin de l'étonnement de celle-ci et de la lente douloureuse façon dont elle se leva pour aller ouvrir la porte. Bientôt, elle put les voir tous les deux discutant, Alexander installant Mme Palmer à la table de la cuisine, puis s'occupant de préparer le thé. Au téléobjectif, Tara ne manquait rien d'une conversation qui semblait s'animer. Alexander paressait joyeux et sa bonne humeur semblait se communiquer à Mme Palmer qui avait bien besoin d'un soutien moral. Pas une seule fois pendant toute la durée du thé Alexander ne regarda dans la direction de Tara qui attendait patiemment le signal.

Ce fut après une heure de discussion que soudain Alexander fit signe à Tara qui était prête à prendre des photos en rafale. Elle sentit soudain le moment venu. L'action se passa si rapidement que Tara trop occupée à mitrailler les deux personnages eut du mal à prendre conscience du drame qui venait de se dérouler. Les images de ce qu'elle avait vu commencèrent à se préciser dans les secondes qui suivirent. Horrifiée Tara se réfugia dans le studio d'Alexander, elle découvrit sur le canapé une lettre à son nom qu'elle ouvrit saisie d'un automatisme. La note exigeait que Clara prenne un taxi le plus rapidement possible déposer la pellicule au New York Times. Une petite enveloppe qui l'accompagnait était destinée au Rédacteur en Chef.

Tara obéit sans réfléchir. Au même moment, Alexander appelait la police de chez Mme Palmer. Le lendemain paraissait en première page une des photos de Tara montrant Alexander brandissant un revolver sur Mme Palmer. La une titrait : Alexander Rockfeller, le second fils de John, a tué une femme noire habitant son immeuble. L'article indiquait : Drame de la folie, Alexander qui a passé des années dans un hôpital psychiatrique semblait guéri. Il était sorti, il y a six mois pour s'installer dans un immeuble d'un quartier modeste de Manhattan. Bien que discret, il avait inspiré la sympathie des colocataires de son immeuble jusqu'au drame d'hier. La raison de son acte démentiel était d'attirer l'attention sur une jeune fille de son immeuble qui souffrant d'un grave problème cardiaque était condamnée à une mort certaine faute de pouvoir s'offrir l'opération chirurgicale nécessaire à son état de santé. Alexander Rockfeller bien qu'immensément riche n'a pas la jouissance de sa fortune depuis une quinzaine d'années. Cette dernière est gérée par ordre de justice par un cabinet d'avocat qui lui verse la modeste pension de 1 000$ par mois. On se souvient des millions dépensés chaque soir dans différents casinos, par Alexander Rockfeller au moment de son héritage.

La jeune demoiselle, protégée d'Alexander Rockfeller, n'est autre que le photographe de la scène du meurtre. Celle-ci entendue par la police n'est pas inquiétée."

Le New York Times se sentit l'obligation de s'occuper de Tara, L'affaire Alexander Rockfeller, dont il reçut en exclusivité les photos, fut durant des mois l'occasion d'une progression exceptionnelle de son tirage. Lors du procès, les seules paroles qu'on entendit d'Alexander Rockfeller furent : "Je suis innocent, comment peut-on tuer une personne qui est déjà morte."

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