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Ronaviemi


Auteur : ERNOULT Pierre

Style : Scènes de vie




Le cercle polaire arctique est à une dizaine de kilomètres au nord de Rovaniemi, la capitale de la Laponie finlandaise. J'ai découvert l'existence de cette ville il y a une trentaine d'années dans un article du National Geographic. Je m'en souviens, c'était le jour de la mort accidentelle de mon père. Et, je ne sais pourquoi, ma mémoire a imprimé toutes les heures et les minutes précédant cet événement douloureux. Depuis Rovaniemi hante mes pensées.

Je me suis toujours promis d'y aller un jour y faire un pèlerinage parce que Rovaniemi a toujours été pour moi étroitement associée à la mémoire de mon père. J'attendais un signe du destin, que les hasards de la vie m'y conduise. Mais peu de chemins mènent à Rovaniemi quand on est américain. Récemment pourtant, je découvrais que le vol d'un voyage d'étude à Saint Petersbourg que je devais faire pour ma compagnie passait par Helsinki. C'était là le signal tant attendu, mon désir de voir Rovaniemi se réveilla et devint impérieux. J'obtenais de ma direction une journée de congé pour monter au nord du pays prendre enfin contact avec cette ville.

C'était un hiver rigoureux, j'avais fait le tour de la ville ouvrant grand mes yeux pour y retrouver le Rovaniemi de mes souvenirs. La ville fut décevante. Les immeubles tristes et gris, illuminés par des lampadaires à la lumière orange, s'espaçaient rapidement les uns des autres alors que je m'éloignais du centre ville. Le reste était blanc sous une nuit désespérément noire.

Je décidai malgré l'intensité du froid de faire à pied le chemin qui mène au cercle polaire. Cet exploit était tout personnel puisqu'une route goudronnée menait droit à la ligne mythique. La circulation automobile était calme. Les voitures roulaient doucement. Leur présence fantomatique dans la nuit me garantissaient la sécurité d'une existence humaine auprès de moi tout au long du chemin. Pendant deux heures et demie, je marchais dans le noir, l'intense luminosité de la neige palliait à peine une lumière de réverbères trop éloignés. C'est là, seul, avançant calmement, que mes souvenirs sont revenus encore plus clairement qu'à l'accoutumée sur ces heures lointaines où pour la première fois je partais à la découverte de la Laponie.

J'avais douze ans lorsque j'ai trouvé par terre mon premier numéro du National Geographic. On avait du le perdre et non pas le jeter parce qu'il était encore tout frais. Il possédait une belle couverture aux couleurs vives entourée d'un bandeau jaune comme un ruban pour un cadeau. Les pages à l'intérieur étaient blanches, glacées, brillantes. Elles roulaient souples sous les doigts, aussi voluptueuses qu'un chat qui cherche à se faire caresser. C'était bien la première fois que je trouvais quelque chose de neuf.

Nous habitions depuis quelques semaines une baraque de chantier près de Dothan en Alabama. Mon père était charpentier, et cette maison était celle qu'on lui avait donné pour le temps qu'il travaillerait là. Elle était au bord de la route, entourée de caillasses et de quelques arbres souffreteux recouverts d'une fine poudre blanche qui venait d'une usine située à quelques centaines de mètres. Elle me paraissait grande en comparaison avec le camion de mon père où nous avions l'habitude de vivre. En fait elle ne devait pas l'être beaucoup. Au fond de l'unique pièce, les toilettes faisaient face à la cuisine. Une séparation en aggloméré, recouverte de linoléum, essayait de donner à l'ensemble une consistance de sweet home que la baraque n'avait jamais connue.

Il n'y avait pas trop de quoi s'amuser dans le coin, c'est pourquoi j'étais heureux d'avoir trouvé cette revue. Avant même de l'ouvrir, et pour faire durer le plaisir, j'imaginais toute son histoire, de la boutique où on l'avait acheté, jusqu'au moment récent où elle avait atterri sur cette fichue route.

À voir sa couverture, le National Geographic était une belle revue. Elle me semblait de prime abord un peu compliquée et pour cela sûrement très intelligente. Les gens qui l'avaient acheté devaient avoir fait de belles études pour s'intéresser à ça. J'essayais d'imaginer des gens cultivés, riches, vraiment riches, mais comme je n'en avais jamais vus, j'étais à sec. Plusieurs histoires me venaient à l'esprit, mais toutes ces variantes me paraissaient ennuyeuses. Je n'arrivais pas trop à délirer sur ces sujets là. Il faut dire que je ne savais pas grand-chose des riches à ce moment là.

J'ai pensé alors à des gens moins riches mais quand même avec beaucoup d'argent comme M. Simpson le patron de mon père sur ce chantier. M. Simpson était un homme grand, sec, le visage étroit et les joues enfoncées. Il avait des lunettes de métal rondes sur les yeux et un costume trois pièces. M. Simpson possédait une belle voiture noire avec laquelle il venait sur le chantier le matin. Une fois sa femme et son fils l'ont accompagné, et c'était eux finalement que j'imaginais avec la revue.

Je voyais cette grosse bonne femme assise dans la voiture. Elle s'admirait dans le miroir de courtoisie de la voiture en attendant son mari. Son fils, assis derrière elle, avait la langue pendante, il lisait le National Geographic et découvrait au milieu le poster d'une superbe femme qui lui faisait de l'œil. La grosse femme qui déplaçait le miroir pour l'ajuster le vit. Furieuse, elle lui arracha la revue des mains et la jeta par la fenêtre.

Dans mon histoire, je n'arrivais pas plus tard que deux minutes après le départ de la voiture de M. Simpson et je trouvais la revue. Dans la réalité, je me suis mis à regarder la route pour voir si cette voiture était encore visible. Ça n'était de toute façon pas possible parce que j'étais déjà là depuis un certain temps à réfléchir. Je me persuadais alors que M. Simpson, malgré qu'il soit le patron de mon père, n'était ni assez intelligent, ni assez riche pour acheter le National Geographic.

L'idée de la femme du magazine me plut. Je donnais un bref coup d'œil de part et d'autre de la rue, juste pour voir si aucune voiture n'arrivait dans le seul but de me découvrir moi aussi la langue pendante à la reluquer. J'ouvrais le National Geographic. Au milieu sur une double page, Gloria me faisait un clin d'œil. Elle s'appelait Gloria et elle était belle. Elle avait de gros seins plantureux et une belle paire de fesses. Elle aimait bien les montrer, ça se voyait à son sourire.

À cette époque, mes parents, mon frère Perry (il était né quelques mois auparavant) et moi on n'arrêtait pas de rouler un peu partout. Sauf là, parce que le moteur était foutu et qu'on n'avait pas assez d'argent pour le remplacer. J'étais assez ignorant parce que je ne pouvais jamais vraiment aller à l'école. Il y avait quelques trucs que je savais, certains que je trouvais tout seul, beaucoup que j'imaginais, et autant que j'inventais. Tout ça ne collait pas toujours à la réalité. Dans ma tête parfois ce n'était pas toujours logique, mais quoi qu'il arrive, j'avais suffisamment d'imagination pour retomber sur mes pattes.

Je commençais à me persuader que ce clin d'œil de Gloria m'était destiné à moi personnellement, mais que parallèlement chacun des lecteurs de la revue avait, lui aussi, droit à son clin d'œil. Je savais qu'un même magazine était vendu à des millions de personnes. En recherchant la double page où se trouvait Gloria, j'eus un peu pitié pour elle. Je me demandais comment elle pouvait faire pour cligner de l'œil à chacun de ses lecteurs. Peut-être faisait-elle ça en gros, prenant la plupart de ses lecteurs par dix, peut-être par cent. Mais même si cent lecteurs acceptaient de se grouper pour ne recevoir qu'un centième de clin d'œil personnel, ça faisait dix mille clins d'œil pour un million de lecteurs. À douze ans, je comptais vraiment bien, mais cette histoire me dépassait encore.

Le problème avec le National Geographic, c'est qu'il n'y a pas de pages du milieu avec les deux agrafes. Je regardais comment le magazine était fabriqué, il était différent de tous ceux qu'on trouvait dans les chantiers où mon père travaillait. Ces derniers avaient tous une femme présentée sur la double page du milieu avec ses deux agrafes qui faisaient quatre trous. Le National Geographic, passé plusieurs fois dans mes mains, s'avéra ne proposer aucune femme à poil. J'étais assez triste, même si je comprenais Gloria de ne plus être là pour moi. Qui aurait aimé faire dix mille clins d'œil à des groupes de cent personnes en train de vous reluquer ? J'aurais moi-même hésité à accepter si j'avais été une belle nana qui aimait se montrer. J'étais un beau gosse, mais je me voyais mal à douze ans en train de faire un clin d'œil aux lectrices d'un magazine, et puis ça aurait paru drôlement bizarre aux lecteurs.

Gloria avait décidé de ne plus faire d'apparition. Elle avait peut-être quitté le journal quand elle a surpris la grosse femme la regarder. Il faut dire qu'à sa place je n'aurais pas été fier de m'apercevoir que je faisais un clin d'œil à une grosse bonne femme. Pour son fils, pourquoi pas. C'est amusant, même s'il est moche, mais pour une mère de famille ça a du la refroidir. Je lui demandais de revenir pour moi parce que j'étais un beau garçon et que cela lui ferait plus plaisir. Mais je ne la revis jamais plus. Peut-être avait-elle définitivement quitté le journal et elle ne m'entendait plus.

Finalement, je n'ai pas été trop déçu de son départ précipité parce que j'ai trouvé à la place un autre truc drôlement intéressant. Ça parlait de la construction d'une route spécialement conçue pour l'hiver à Rovaniemi en Finlande. Pour tout dire je n'avais pas la moindre idée où pouvait être cet état. Certainement vachement près du Canada, vu les photos qui illustraient l'article. En le lisant je n'ai pas très bien compris où c'était, il y avait bien une petite carte mais elle n'était pas très claire. Ma grande découverte en lisant cet article est qu'il y avait largement plein de trucs intéressants qui se passaient là où je n'étais pas.

La région est un labyrinthe de rivières et de lacs, d'îles et de presqu'îles. En hiver, là-bas, les voitures roulent sur les lacs gelés, ce qui est assez pratique. Les habitants de Rovaniemi se plaignaient de devoir faire un super détour pour aller là où ils voulaient aller, alors qu'un petit bout de route coupant à travers terres et glaces leur aurait économisé plein de temps. Et aussi de l'essence, aurait rajouté mon père spécialiste en prix de carburant. Pour arriver là où les voitures voulaient aller, il n'y avait en ligne droite pas moins quatorze lacs à traverser. Ils représentaient huit miles sur les dix du trajet. Il n'y avait donc que deux miles de terre, morcelés en quinze parts à déboiser, à aplanir et à goudronner. Ça fait une drôle d'économie de recouvrir deux miles de terre pour dix miles de chemin. Surtout que ça aurait été idiot de bitumer les lacs gelés à cause du dégel. Les travaux furent réalisés et c'est ce que montraient les photos du National Geographic prises en hiver et en été.

L'idée était géniale, surtout en été. Vous êtes sur une belle route toute neuve. Derrière vous la route naît des flots bleus d'un beau lac et finit devant vous dans les flots bleus d'un autre beau lac. Entre les deux, vous êtes sur une superbe route bien large, d'ailleurs presque aussi large que longue, et bien entretenue. Pour rien, parce qu'il n'y a nulle part où aller. L'idée de bouts de route inutiles en été me plaisait beaucoup. J'imaginais la conversation de ces treize bouts qui se regardent comme ça de loin. Je ne compte pas le début et la fin de la route qui ne forment en été que des impasses carrossables.

- Hé bout de route de l'autre côté du lac, tu vois une voiture ?
- Non et toi, tu en vois une ?
- Non attends, je demande au bout de route de l'autre côté. Hé, bout de route, tu vois une voiture ?
- Non, mais je vois un canot !
Ça ne prend pas les routes les canots. J'ai demandé à l'autre bout de route de l'autre côté, mais il ne voit pas de voiture non plus, est-ce que tu peux demander au bout de route de ton autre côté ?
- OK, attends une minute! ... Bon je lui ai demandé mais il ne voit rien, il demande à son autre bout de route. S'il voit quelque chose je te rappelle !
- Merci, si de mon côté il se passe aussi quelque chose je te le signale.

Superbes les conversations des bouts de routes entre eux pendant l'été. J'espère pour eux que l'hiver dure un sacré bout de temps pour que ces bouts de route puissent parler des voitures qui les empruntent.

Je gardais un souvenir passionné de Rovaniemi. Grâce à cette ville, j'ai découvert que la route sans fin sur laquelle roulait le camion de mon père n'était pas la seule au monde. Il y avait ailleurs des petits bouts de route entre deux lacs qu'avec le pot habituel de mon père on risquait bien de ne jamais prendre.

Je crois que c'est cette histoire qui m'a fait adorer le National Geographic. Il n'y avait pas souvent des histoires aussi dingues que celles-ci, mais il y en avait de temps en temps. Je me rappelle de l'histoire récente de ce trappeur qui avait construit sa cabane au bord d'un lac, canadien celui-là. Elle était adossée à une colline qui la protégeait du vent. L'hiver venu le vent a tourné et une congère de trois mètres de haut s'est formée en plein sur sa cabane. Pour sortir, le trappeur a du creuser en toute hâte un tunnel vers le haut. L'hiver suivant il a bâti un escalier de bois avec un toit solide pour pouvoir sortir de chez lui et remonter à la surface. En été, et à quelques mètres près, l'escalier aurait presque pu servir de plongeoir pour le lac. Ça fait un peu bizarre de le voir ainsi planté devant le seuil de la porte, montant de trois mètres et donnant dans le vide.

Je lisais, assis sur les cailloux à l'endroit même où j'avais trouvé le magazine. J'avais à peine fini de lire mon article sur les bouts de route de Rovaniemi lorsqu'une ombre recouvrit mon visage. Je n'eus pas de mal à définir la personne qui se penchait sur moi. C'était un homme riche, un vrai. Ça se voyait plus d'ailleurs par la présence de son chauffeur qui se tenait respectueusement à deux pas derrière lui. Ce dernier portait, malgré la chaleur, une grande livrée blanche et une casquette noire. Je regardais rapidement autour de moi pour voir si leur voiture justifiait la qualité de l'homme qui était sur le point de m'adresser la parole. Mon cœur fit un bond, je n'avais jamais vu de voiture aussi grande et aussi belle. Elle était élancée, longiligne, racée. Elle était aussi longue que le camion de mon père. J'étais étonné qu'elle puisse être garée aussi près de moi sans que j'aie pu l'entendre arriver. Soit elle était bigrement silencieuse, soit les bouts de route m'avaient encore plus passionné que je ne l'avais pensé. L'homme coupa mes considérations par une affirmation qui s'avéra effroyable pour moi.

- Tu as retrouvé ma revue jeune homme, c'est bien.
Je le regardais dans les yeux, essayant d'y trouver un quelconque signe qui me permettrait de penser pouvoir garder mon magazine. Je venais à peine de lire un article sur les bouts de route en Finlande qui ne faisait même pas deux pages et on voulait me retirer la seule chose qui avait attiré mon attention depuis longtemps.
- Comment t'appelles-tu ?
- Elgin.
- C'est un joli prénom, pas très courant, mais joli. Tu le feuilletais, ça t'intéressait ? Je suis sûr que tu préférerais une glace ou un soda. Tu mérites une récompense pour avoir retrouvé ma revue. Tiens, prends cet argent, tu as de quoi acheter quelques glaces avec. Il fait chaud ici, hein !

Je me suis mis à crisper mes mains autour de la revue tout en prenant garde de ne pas l'abîmer. Je levais les yeux vers l'homme. Il n'y avait pas de supplication dans mon regard. Il m'était évident, récompense ou pas, que le magazine était maintenant à moi. Des larmes me venaient aux yeux, mes mains n'arrivaient pas à se résoudre à tendre ce qui malheureusement ne m'appartenait déjà plus.
- Tu t'intéresses tant que ça à cette revue. Tu sais elle est faite pour les grandes personnes. Avec l'argent que je t'ai donné tu peux t'acheter un illustré à la place.
Je ne répondais pas mais des larmes commençaient à couler. L'homme s'en apercevait et semblait mi-embarrassé, mi-amusé.
- Écoute, si je te donne un billet d'un dollar, tu pourras acheter de nouveau ce magazine et en plus tu pourras t'acheter des bonbons. D'ailleurs tu gardes aussi la pièce d'un quarter que je t'ai donné. C'est honnête non ?

Pour être honnête, ça me paraissait honnête. Je ne doutais pas de la sincérité de cet homme. Il me paraissait suffisamment riche pour faire facilement un truc aussi insensé que ça. Je n'avais pas vu un billet d'un dollar depuis des siècles et je me demandais bien si je n'en avais jamais tenu un dans mes mains. Le problème est que je venais considérablement de m'attacher à mes nouveaux amis les treize bouts de routes de Rovaniemi. Je n'étais pas certain du tout de les retrouver même si je rachetais le même magazine. Il me semblait qu'ils auraient, au pire, disparus fâchés comme Gloria, et au mieux, qu'ils n'auraient plus autant de conversation. Je ne voulais pas, en rendant le National Geographic, trahir l'amitié que j'avais placée dans mes bouts de route et qu'ils semblaient vouloir me rendre.

Je tendais le dollar vingt-cinq que l'homme m'avait donné en éclatant en sanglots. En faisant cet acte d'un généreux désintéressement, je lui rachetais son magazine.
- Tu es un drôle de garçon de préférer le National Geographic à un dollar vingt-cinq. Tu es sûr de ce que tu fais au moins, c'est vraiment la revue que tu veux garder ?
J'acquiesçais en reniflant.
- Tiens, garde le journal et ton argent, mais réponds-moi à quelques questions. C'est ton frère que j'ai vu ce matin sortir de cette baraque ?
J'étais étonné que cet homme s'intéresse à Perry que je trouvais plutôt ennuyeux. Il était calme et ne pleurait presque pas, mais il ne savait rien faire d'autre. Pas moyen de jouer avec lui, et en plus il prenait tout le temps de ma mère qui ne le quittait jamais. Comme il n'y avait personne d'autre que nous dans la baraque je lui répondis oui.
- Il travaille pour M. Simpson, c'est ça ?
Ce monsieur confondait sûrement mon père avec mon frère. C'était déjà arrivé plusieurs fois, il faut dire que mon père est plutôt jeune.
- Ce n'est pas mon frère, il est né il y a quelques mois seulement, c'est mon père.
- Ton père ? Mais quel âge a-t-il ?
- Vingt-neuf ans.
- Vint neuf ans ? Et toi quel âge as-tu ?
- Douze.
L'homme paru surpris et réfléchit un certain temps.
- Ta mère est là ? dit-il en me montrant la baraque.
- Oui, elle est avec Perry.
- Tu penses que je peux aller la voir ?
- Oui, attendez je vous accompagne.

Je devançais l'homme en courant jusqu'à la maison. Ce n'était pas souvent qu'on avait de la visite chez nous, et jusqu'à présent ma mère était plutôt heureuse d'en recevoir. En entrant j'étais un peu décontenancé parce que maman donnait le sein à Perry et que je ne savais pas quoi lui dire. Lui présenter l'homme comme étant l'ex-propriétaire du National Geographic me semblait un peu juste, surtout qu'elle ignorait totalement l'existence du magazine. J'arrivais juste à lui dire que quelqu'un venait la voir. À ce moment, l'homme s'arrêta sur le seuil de la porte augmentant encore la pénombre qui régnait dans la baraque.

Ma mère se leva, se tourna légèrement pour cacher son sein avec la tête de Perry. Inquiète, elle demanda ?
- Monsieur, puis-je vous aider ?
L'homme entra alors dans la pièce ramenant un peu de clarté, ce qui nous permis de mieux le voir.
- Votre mari travaille pour M. Simpson, n'est-ce pas ?
Son ton amical rassurait quelque peu ma mère qui se maintenait toutefois sur ses gardes ne sachant à qui elle avait à faire.
- Oui, pourquoi, il a fait quelque chose de mal ?

Mon père ne faisait jamais rien de mal, mais ma mère posait la question comme ça, pour montrer qu'elle avait de la conversation et qu'elle savait dire autre chose que oui ou non.
- Je suis le patron de M. Simpson, en fait les travaux de construction que fait votre mari sont pour moi. J'habite Atlanta, mais pendant l'été je reste dans ma propriété de Dothan, il y fait moins chaud. C'est une fournaise chez vous.
Il regardait autour de lui, ses yeux commençaient à percevoir la misérable situation de cette baraque. Elle ne comportait qu'un divan auquel on avait ajouté le matelas provenant du camion. Le reste, c'est-à-dire une grosse bassine et quelques ustensiles de cuisine, se trouvait caché derrière le panneau en aggloméré.
- J'essaie de faire attention aux employés de ma compagnie. Je souhaite qu'ils vivent convenablement. Vous savez que ce n'est pas très bon pour le petit ici. La porte ouverte, vous recevez le sable que le vent porte, mais aussi la poussière blanche de l'usine. Je sais ce que c'est, elle est à moi. Ce qu'il en sort n'est pas excellent pour la santé du petit.

Ma mère ne dit rien, parce qu'elle n'avait rien à répondre. Elle savait très bien dans quelle situation elle se trouvait, mais elle ne pouvait rien y changer. Dans son regard, on pouvait quand même lire : oui et alors ?
- Écoutez, il me faut voir ce que je peux faire pour vous. J'ai dans mon domaine la toiture de plusieurs granges à effectuer, j'ai vu votre mari à l'œuvre, je souhaiterais qu'il s'en charge. Bien sûr, vous serez logés chez moi pendant toute la durée des travaux.
Ma mère avait été bien contente de rester un certain temps à Dothan. Ça lui plaisait de s'installer un. Elle regrettait que ça tombe bien mal que nous soyons là au moment des vacances d'été et non en période scolaire. J'aurais pu en profiter pour aller un peu à l'école. Ma mère me faisait la classe mais ça ne durait pas plus d'une heure par jour, parce qu'elle n'avait pas beaucoup de temps. Il lui fallait aussi, à chaque instant, s'occuper de Perry qui était un bébé. Elle avait peur qu'il meure de chaud et elle ne cessait de mouiller un linge qu'elle plaçait à ses côtés. Il faut dire que le soleil tapait bien cet été-là. Il y avait ce vent brûlant chargé en sable dont parlait l'homme. Il envahissait toute la baraque et en rendait l'habitation pénible. Ceux qui ont connu un été en Alabama savent ce que c'est.
- Je me propose d'en parler à votre mari lorsqu'il rentrera déjeuner. En attendant, si vous le permettez, j'aimerais emmener Elgin chez moi. Il y a un excellent déjeuner pour un garçon comme lui. Et comme il semble s'intéresser au National Geographic, je souhaite lui montrer ma collection complète.

Maman ne savait trop comment interpréter les paroles de cet homme. Elle n'avait pas une défiance naturelle envers les promesses des gens. Elle savait qu'il existait des générosités désintéressées. Il faut dire que ma mère était riche avant de connaître mon père, pas riche comme l'homme qui nous parlait, mais suffisamment. Elle avait appris beaucoup de choses, beaucoup plus que mon père qui n'avait pas eu la vie facile durant sa jeunesse.
- Excusez-moi, je me présente, je suis madame Burril.
L'homme s'aperçut immédiatement de son impolitesse et se présenta à son tour.
- Veuillez me pardonner de ne pas m'être présenté plus tôt, je suis Michael Campbell. Je vous laisse ma carte, je n'habite pas loin d'ici.
Ma mère lut la carte.
- Monsieur, je ne doute pas de la sincérité de ce que vous dites. Je n'ai jamais entendu parler de vous, mais nous sommes arrivés récemment.. Si vous pouvez faire quelque chose pour nous ce serait volontiers, notre camion est en panne et nous n'avons pas encore fini de payer le garagiste qui l'a remorqué jusqu'ici. Je crois que nous allons devoir rester encore un peu de temps pour le faire dépanner. Faute de pouvoir parler à mon mari actuellement, est-ce que je peux parler en privé avec mon fils pour savoir ce qu'il pense de votre offre.
Le monsieur sourit et sortit en faisant signe qu'il attendrait dehors. Son chauffeur le laissa passer et le suivit immédiatement.

Ma mère me regarda mais ne me dit rien. Je ne savais pas trop ce qu'elle attendait de moi. Pour briser le silence, j'ouvris ma main montrant l'argent qu'il m'avait donné.
- Tiens ! regarde, il m'a donné ça pour me racheter le magazine qu'il avait perdu. Il y a trop d'argent pour ça, mais je n'ai pas voulu, garde le dollar pour toi et garde-moi le quarter si tu veux bien, il n'y a pas de boutique ici
- Qu'est-ce que tu racontes ?
Je n'étais pas très clair, mais il y avait beaucoup de choses à dire et je ne voulais pas trop faire attendre le monsieur.
- Tu veux y aller ?
Je n'en savais rien, je n'avais pas l'habitude de tout cela et je dois dire que j'avais un peu peur. Je penchais plutôt pour rester dans un monde que je connaissais bien. De toute façon, j'avais le National Geographic qui m'attendait, et j'avais largement de quoi faire. J'avais aussi l'habitude de me promener près du canal après le déjeuner pour aller regarder pêcher les enfants noirs. Ce n'était pas grand-chose, mais j'avais cette habitude.
- Si tu veux.

J'avais conscience que cette réponse était une sorte d'assentiment à la proposition de M. Campbell, mais vraiment je ne savais pas quoi répondre d'autre.
Ma mère me prit par la main et sortit avec moi gardant Perry dans l'autre bras. Le soleil nous aveuglait et nous restions face à face avec les deux hommes en attendant que la vue de ma mère s'accommoda et qu'elle s'exprima.
- Rassurez-vous mon chauffeur passera vers quinze heures, si votre mari est intéressé, il viendra directement avec vous et votre second fils. Vous aurez le temps de faire vos paquets.
Ma mère se déplaça jusqu'à la voiture pour me dire au revoir.
- Ce n'est pas une Bentley que vous avez là ?
- Oui, vous connaissez cette voiture ?
- Mon père en a une.
Cette réponse laissa M. Campbell bouche bée. Il haussa les sourcils en signe d'interrogation intérieure, puis abandonnant cette dernière il répondit.
- Ne vous inquiétez pas, votre mari aura un excellent boulot bien rémunéré.

M. Campbell me tendit la main. Je lui demandais d'attendre un instant. Je fourrais l'argent dans les mains de ma mère. Je couru ensuite ramasser le magazine que j'avais imprudemment laissé par terre et le lui confiais aussi. Je n'omettais pas de lui signifier qu'il était bien à moi. Je partais ensuite avec M. Campbell, main dans la main, jusqu'à sa voiture.
Un instant après, assis sur mes genoux je regardais ma mère par la l'étroite lunette arrière. Elle regardait la voiture s'éloigner en me faisant un petit signe. En fait, elle notait le numéro d'immatriculation de la voiture. Ironie du sort, en la voyant s'éloigner, j'eus l'intuition que je n'allais plus jamais la revoir.

Je me suis depuis méfié de mes intuitions, parce que je revis ma mère tout à fait normalement au milieu de l'après-midi.
Pendant le trajet M. Campbell ne m'adressa pas la parole. Il regardait devant lui fixement et moi je le regardais lui. J'étais prêt à détourner les yeux rapidement s'il avait tourné la tête vers moi, mais ça n'arriva pas. La voiture roulait en grand silence sur la route de Dothan. Là où nous vivions, nous en étions à quelques miles. C'était quand même trop loin pour y aller à pied. Ma mère, Perry dans ses bras, et moi prenions le bus pour aller faire nos courses. Mais je me souviens d'y être allé à pied à deux ou trois reprises avec mon père, mais ça nous prenait deux heures simplement pour y aller, maintenant je pense que la ville devait être à 6 miles.

Avant le panneau d'entrée de la ville, la voiture tourna sur la droite dans la première rue goudronnée. De part et d'autre, il y avait de belles maisons, chacune avec son jardin et son gazon bien entretenu. La voiture les dépassa et s'arrêta en fin de rue à une énorme grille noire en fer forgé. M. Campbell sortit ouvrir les deux battants, laissant au chauffeur le soin d'avancer. Ensuite, il les referma et monta dans le véhicule à la même place. La voiture fit quelques centaines de mètres dans un parc ombragé par de vénérables chênes moussus qui rafraîchissaient l'atmosphère. Elle s'arrêta enfin devant une entrée majestueuse.

M. Campbell me conduisit immédiatement dans sa bibliothèque et me montra toute sa collection de National Geographic en me disant bien de faire attention aux premiers d'entre eux qui valaient très cher. Mais comme ils étaient vieux, j'ai préféré m'intéresser aux derniers. L'un d'eux possédait un planisphère politique et je cherchais partout la Finlande dans le nord des États-Unis quelque part entre l'Alaska et le Montana. Le peu de succès que j'eus ouvrit mon champ de recherche autour du cercle polaire. J'ai eu une courte mais violente déception. La Finlande se trouvait en URSS. Les deux pays se touchaient tant qu'il n'y avait pour moi aucune différence. D'ailleurs, l'un était dessiné en rouge, l'autre en rose. Les gens parlaient souvent de l'URSS, il faut dire qu'on était en pleine guerre froide. Ce n'était de toute évidence pas un bien beau pays à aller visiter.

Je mis un certain temps pour intégrer cette nouvelle donnée dans mon esprit. À la lueur de cette information, l'histoire de la route de Rovaniemi m'apparut très claire. La Finlande n'était pas assez riche pour se bâtir dix miles de bonne route. Elle avait trouvé cette solution pour faire des économies. Les économies je connaissais, et ça n'avait rien de drôle, surtout lorsqu'il fait une chaleur d'enfer et qu'on n'a pas assez d'argent pour s'acheter un soda bien frais. Toute la poésie de cette route disparut d'un coup.

Je restais là fâché qu'un beau rêve prit fin si soudainement. Je relâchais mon magazine et attendit qu'on vint s'occuper de moi. À ma grande déception, je n'ai pas déjeuné avec M. Campbell, non pas que ça m'eut fait plaisir, mais je me serais au moins senti important. Je déjeunais à la cuisine avec la cuisinière, la femme de chambre, le jardinier, le palefrenier et le chauffeur. Tout ce monde qui ne s'intéressait guère à moi m'intimida et je mangeai silencieusement.

À la fin du repas, j'eus la permission de suivre le jardinier et de traîner dans le parc en attendant mes parents. Au milieu de l'après-midi, j'entendis les pneus de la Bentley crisser sur l'allée. Je me précipitais vers elle en appelant mon père. Il s'était rafraîchi et portait une chemise ce qui ne lui arrivait que très rarement. Encore fut-elle largement entrouverte. Je me jetais en larme sur lui. Je lui racontais que la vie était définitivement bien moche. M. Campbell, lui aussi, était sorti en entendant la voiture. Mon père ne fit pas attention à lui et m'éloignant un instant du groupe me consola. Je ne crois pas que mon père comprit grand-chose à ma peine, mais il me parla de l'Europe et de ce qu'il savait sur l'URSS.

Au bout d'un certain temps d'attente, M. Campbell pensa qu'il pouvait déranger notre conversation. Il s'éloigna avec mon père vers d'autres bâtiments cachés derrière des arbres au bout de l'immense jardin. Ma mère, Perry et moi furent conduits vers une chambre dans l'annexe réservée au personnel. Pendant que ma mère s'installait, je demandais à être reconduit dans la bibliothèque. J'avais beaucoup à penser et ce lieu semblait convenir à l'enrichissement de mon imagination.

Mon père avait été communiste lorsqu'il avait vingt ans, plus par nécessité que par conviction. On crevait tellement de faim chez lui qu'un peu de partage ne nous aurait pas fait de mal. À l'époque de l'article sur Rovaniemi, mon père ne faisait plus beaucoup de politique, mais il aimait encore bien l'URSS. C'était la première fois qu'il en parlait avec moi. Il réussit sans le savoir à taper juste à l'endroit où il fallait pour me remonter le moral. J'avais tellement entendu dire des choses moches sur l'URSS que mon père ne pouvait que me remonter le moral n m'en disant du bien. Sur le coup, j'ai même failli devenir communiste et me battre du haut de mes douze ans pour que le monde entier devienne communiste. Tout le monde, même le National Geographic, découvrirait les bienfaits du communisme.

Heureusement avant de crier haut et fort ma nouvelle dévotion pour le parti, je décidais d'abandonner cette vaste tâche et de confier le sort de l'URSS à mon père. Je gardais pour moi la Finlande, après tout c'était mon pays, je l'avais découvert tout seul. Personne ne m'en avait jamais parlé avant. Personne d'ailleurs, ne connaissait ce pays. Les adultes que je m'étais hasardé à interroger lors du déjeuner me dirent que ce nom ne leur disait rien. J'étais sûr que pas un gosse, même plus vieux que moi, ne savait que la Finlande existait. Je commençais à croire que le National Geographic avait créé ce pays à mon attention, et cette histoire de route juste pour faire rêver le gosse que j'étais.

Mythique ou pas, la Finlande devenait mon pays de prédilection. Je faisais tout mon possible pour en savoir plus. J'ouvris un atlas et une encyclopédie pour tout connaître. Il y avait un pays magique où les gens ne m'avaient encore jamais rencontré et où il n'avaient rien à faire de moi, mais moi je pensais à eux bien destiné à prendre en mains les rênes du pays. J'avais décidé de veiller et de prier toute ma vie pour la Finlande comme Dieu pour la terre, sauf que je me suis demandé si Dieu priait lui.

Finlande je suis ton roi. Plus je savais de choses sur ce pays, plus il m'appartiendrait. Je souhaitais que seule la bibliothèque de M. Campbell possède des livres sur la Finlande. Je voulais que toutes les autres bibliothèques n'en aient jamais entendu parler. Chaque livre devait me délivrer en grand secret une part d'information. À moi de suivre le jeu de piste qu'on m'imposait et de réunir les pièces trouvées comme un puzzle. Je savais qu'il y avait peu de chance qu'une autre personne de Dothan ne s'intéresse au même sujet que moi. Je priais aussi le seigneur que personne ne soit passé devant moi pour lire ce que j'avais lu.

J'apprenais l'existence des lapons au nord du pays, juste là où il y avait des bouts de routes entre les lacs. Ils suivaient les troupeaux de rennes qui migraient du sud vers le nord et du nord vers le sud, suivant les saisons. Je me demandais si les rennes faisaient de grands détours pour aller là où ils allaient ou s'ils préféraient passer sur les bouts de routes et les lacs gelés. L'encyclopédie ne semblait pas intéressée par cette question pourtant fondamentale pour un renne. J'aurais bien voulu interroger un bout de route pour savoir mais je ne voulais pas les réveiller. On était en été, et j'imaginais mes treize bouts de route endormis, lassés de demander s'il y avait des voitures dans le coin.

L'habit des lapons était vraiment génial, tout bleu avec des bandes brodées jaune et rouge. Le chapeau avait quatre bouts pointus auxquels j'imaginais tinter joyeusement des clochettes. C'est ce qui m'a fait penser que les lapons étaient des nains, comme les jokers et les fous du roi. J'étais sûr que des nains seraient encore plus heureux de m'avoir moi comme roi. On pourrait facilement jouer avec eux. Je partirais à la poursuite des rennes et plus grand qu'eux, je les aiderais beaucoup dans tout ce qu'ils ont à faire. Ils m'acclameraient tant que je décidais pour les remercier de me nommer roi de Laponie. Tous les lapons trouvaient cette idée merveilleuse et l'acceptaient tout de suite.

Ma mère vint me chercher à la bibliothèque.
- Grâce à Dieu, il fait plus frais dans cette chambre que dans notre baraque. Perry s'était enfin endormi, la femme de chambre veut bien veiller sur lui. Viens avec moi on va visiter le domaine.
On sortit par la porte de la cuisine qui donnait vers l'arrière et l'on prit le chemin qu'avait emprunté mon père une ou deux heures auparavant. Derrière quelques arbres se trouvaient les granges, mon père était juché sur le fait du toit en train de tester la résistance des poutres. M. Campbell le regardait faire adosser à un arbre. Mon père transpirait beaucoup, il avait enlevé sa chemise et je pouvais voir son torse briller sous la transpiration. Ma mère fit un petit signe à mon père qui lui répondit par un sourire. C'est ainsi que M. Campbell s'aperçut de notre présence et se mit à son tour à nous sourire. Ma mère s'assit sur l'herbe à l'ombre de l'arbre sur lequel s'adossait M. Campbell, je la rejoignit et tout comme elle je regardait mon père s'activer sur le toit.

Je mis un certain temps a m'apercevoir que ma mère regardait aussi M. Campbell. Ce dernier ne quittait pas mon père des yeux et cela commença à l'inquiéter fortement. Je ne compris pas vraiment pourquoi mais je sentais ma mère devenir réellement nerveuse. Je comprenais confusément ce qu'il se passait, mon père était très beau, cela on me l'avait souvent dit. Ma mère disait toujours en riant à mon père qu'elle ne l'avait épousé que pour ça. En fait, ils se sont mariés tout simplement parce qu'ils s'aimaient. Et cela n'avait pas été simple. Elle était la fille de grands bourgeois de Boston, lui venait d'une famille très pauvre. Ma mère, qui l'avait rencontrée lors de travaux réalisés pour son père, appréciait son militantisme, qu'elle prenait pour du dynamisme et surtout du courage. Très vite elle m'attendit et décida d'aller jusqu'au bout de son amour et d'épouser mon père malgré l'interdit de ses parents. Elle découvrit rapidement l'instabilité de mon père qui ne pouvait rester en un endroit plus de quelques mois. Elle l'accepta, cela et toute la précarité et la misère qui l'accompagnaient. Mon père était beau disais-je et je sentais que M. Campbell restait à le regarder pour cela. Ma mère ne le supportait pas. Au bout d'un certain temps, elle ordonna plutôt sèchement à mon père de redescendre. M. Campbell fronça les sourcils en entendant cet ordre mais ne dit rien. Il croisa le regard noir de ma mère.

Personne ne vit ce qu'il se passa, au moment de ces croisements de regards on entendit un énorme craquement et une sourde chute. Mon père venait de disparaître dans un trou béant laissé dans la toiture. Seule ma mère poussa un cri étouffée, nous nous sommes mis à courir à toute vitesse vers la grange. M. Campbell nous ouvrait le chemin. Nous vîmes mon père étendu sur le sol, la bouche et les yeux grands ouverts. M. Campbell qui avait quelques mètres d'avance posa le pouce et la l'index de sa main droite sur le cou de mon père. Il fit à ma mère un signe négatif au moment où elle arriva. Elle se jeta sur mon père dans un long hurlement, tandis que M. Campbell me sortit de la grange.

Des boutiques vivement éclairées apparaissent à l'horizon, mon chemin vers la ligne du cercle polaire arctique prend fin. Je les vois avec soulagement, car des larmes gèlent sur mes joues et me brûlent.

Il y a un an, le numéro du National Geographic que je venais de recevoir parla du Père Noël. Il était daté du mois de décembre, je m'en souviens parce que ça me paraissait logique. Premier choc, selon les finlandais, il vivait en Laponie, deuxième choc, il vivait à Rovaniemi. Ce jour-là, c'était la première fois que j'entendis de nouveau parler de Rovaniemi. Je redevenais soudain le gamin que j'étais, me souvenant de ma prétention sur le royaume de Laponie, je commençais à me fâcher contre ce Père Noël qui me faisait sur cette terre un tort considérable par sa renommée. Comment pourrais-je être roi de Laponie et avoir ma capitale à Rovaniemi si le Père Noël y était déjà ? Pourquoi avait-il choisi cette ville ? Je commençais à m'échauffer vraiment lorsque je me suis rappelé que j'avais déjà atteint la cinquantaine et qu'il était peu probable que je ne devienne jamais roi de Laponie.

Ma mère rentra à Boston où sa famille l'accueillit à bras ouverts. La mort de mon père facilita grandement les choses. J'appris par la suite que M. Campbell, propriétaire d'une maison d'assurance, antidata une importante police au nom de mon père. Ma mère devint ainsi aussi riche sinon plus que ses parents. Bien qu'elle se remaria, elle n'a jamais oubliée son amour pour mon père qu'elle parât de toutes les vertus auprès de Perry et de moi-même. Mes grands-parents ne m'en parlèrent jamais mais dirent simplement que cela avait été mieux comme cela, et que grâce à l'éducation que nous avions reçue nous étions aujourd'hui tiré financièrement d'affaire. Une dernière chose, seul mon frère Perry a hérité du physique de mon père et lorsque je vois le nombre de ses conquêtes et les yeux qu'elles portent sur lui, je comprends le regard noir qu'avait lancé ma mère sur M. Campbell.





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