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La bougie


Auteur : FOURNIER Danièle

Style : Merveilleux




Emile regarde l’heure à l’horloge du salon et étouffe un bâillement, preuve pour lui qu’il est temps d’aller au lit. Son infusion but comme chaque soir, après avoir fumé religieusement sa pipe, il allume la bougie et monte l’escalier menant à sa chambre. Chaque soir, c’est comme un rituel, déguster une boisson chaude et tirer sur sa pipe, le délasse et lui procure une bonne nuit de sommeil.

Arrivé dans sa chambre et une fois en pyjama et son bonnet sur la tête, il pose la bougie sur son chevet, se blottit sous les couvertures et se penche pour souffler la flamme. Mais au lieu de s’éteindre, la flamme de la bougie monte et illumine la pièce. Il croit s’y être mal pris, il se soulève donc, rapproche son visage le plus de la chaleur et souffle de toutes ses forces comme si au contraire, il voulait réactiver un feu. La bougie s’entête à rester allumée. « Quoi, maugréa-t-il, elle me nargue la drôlesse » ?

Ses efforts répétés ne donnent rien et il sent la colère monter en lui, car il sait que son sommeil va s’en aller. Sa vie est tracée comme du papier à musique, l’heure c’est l’heure, et ce n’est sûrement pas cette stupide bougie qui va changer le cours de son existence. Plus le temps passe et plus Emile sent la moutarde lui monter au nez. Il se lève brusquement, tourne dans la chambre, boit un verre d’eau et revient vers la bougie devant qui il agite les mains comme un éventail et arrondit en même temps ses lèvres en un gros « ouf »… sans succès. Il se gratte la tête, pensif, comme pour chercher une idée lumineuse qui pourrait éteindre cette maudite bougie. Soudain, l’adjectif « maudite », traversant son esprit, sa colère fait place à un malaise angoissant. Ses mains et son front deviennent moites et les battements de son cœur s’accélèrent. Y aurait-il dans sa chambre quelque esprit maléfique qui lui jouerait un tour ? Et combien de temps allait durer ce jeu ? « Qui es-tu ? Que veux-tu ? J’ai sommeil. Je n’arriverai jamais à fermer l’œil avec la bougie allumée. Va voir ailleurs. Laisse-moi en paix ».

A mesure qu’il parle à haute voix, il se dit qu’il devient fou à parler ainsi tout seul et son malaise augmente. Il se transforme en terreur épouvantable qui lui serre la gorge comme si il allait étouffer et il ne parvient plus à mettre deux pensées bout à bout.

Jusqu’à ce jour, il n’avait jamais cru aux revenants et autres stupidités. Il est beaucoup trop rationnel, chaque chose a une explication logique, et il se moque de ceux qui croient au surnaturel. Mais cette fois-ci, il ne trouve aucune explication et il se met à murmurer quelques prières pas tout à fait oubliées. Il pourrait essayer de s’endormir et cette bougie finirait de brûler et mourir de sa belle mort… Mais malgré sa frayeur qui grandit, il veut avoir le dernier mot. Une bougie est faite pour être allumée et éteinte, un point c’est tout !

Il prend un livre au hasard, ouvre toujours au hasard une page pour lire quelques lignes afin de se détendre, avant de reprendre sa bataille avec cette « coquine ». Et là, une phrase lui saute aux yeux qui amplifie son malaise au lieu de l’apaiser. Il lit : « Toi qui ne veux pas croire au paranormal, toi qui crois tout savoir, si tu n’essayes pas de changer d’attitude, le reste de ta vie se passera dans l’obscurantisme. La lumière est là et tu ne la vois pas. Tes yeux sont-ils fermés » ? Il referme brutalement le livre et il se dit qu’un tel livre ne peut censément lui appartenir. Est-ce un signe ? Quelqu’un veut-il lui envoyer un message ? Comment interpréter et comprendre cette phrase ? Et cette chambre toujours illuminée ! Il regarde vers la bougie et croit avoir une hallucination. La flamme se tortille à droite, puis à gauche comme pour le saluer d’une manière gracieuse, aérienne, un peu moqueuse, puis elle continue à briller. Il se rapproche, s’assoit à la tête de son lit et se met à fixer cette flamme qui semble vouloir lui interpréter un ballet mystique et provocateur en même temps. Et là, se produit dans cette petite flamme vive, nacrée, cristalline, une chose surprenante, s’il osait, surnaturelle dirait-il, donc dans cette flamme éblouissante, éclatante, il voit comme dans un film en accéléré défiler sa vie…

Il se revoit petit garçon sage et obéissant qui devait se tenir droit à table, baisser les yeux dans son assiette pour manger et ne parler que si on l’y autorisait. Puis, petit écolier, collégien, lycéen, toujours vêtu d’un costume, cravate et chaussures bien cirées. Ses compagnons de classe, il ne peut pas dire ses amis, il n’en a jamais vraiment eus, se moquaient constamment de lui et l’appelaient « Le Dandy ». Il se réfugia dans les études et apprit à vivre seul. Il ne fit pas des étincelles mais obtint son baccalauréat avec mention « passable »… Et il devint un bon bourgeois, petit fonctionnaire au Ministère de l’Economie, ne lisant que des journaux et des revues se rapportant à sa profession.

Depuis qu’il voit sa vie défiler, un calme l’envahit, ses battements de cœur se sont ralentis et il se moque de ce pauvre type, c’est-à-dire lui-même, à l’existence étriquée, n’ayant pas su ou voulu agrandir son horizon. Tous les jours, la même monotonie, qui jusque-là ne l’avait pas dérangée, son bureau austère et triste, son retour chez lui à pieds, il faut bien faire un peu d’exercices, un repas frugal pour rester en forme, son infusion et le délice des volutes de fumée de sa pipe et l’odeur envoûtante du tabac. Comme chaque soir, un regard sur la pendule, et… bougie éteinte, un sommeil du juste.

Mais voilà, sa bougie est toujours aussi vivace, tellement, qu’il a pu se rendre compte du temps passé, sans fantaisie, sans joies réelles, sans aventures, seul face à lui-même, vivant en égoïste et ne connaissant rien de ce qui l’entourait. Il repense à la petite phrase du livre : « Tes yeux sont-ils fermés » ? En effet, ils l’étaient, mais cette nuit, il ne sait par miracle, ils se sont ouverts. Alors, il va modifier son mode de vie et pour commencer, demain il prendra une journée de congé. Il peut comme tout un chacun, avoir une rage de dents, un rhume ou tout simplement une flemmardise aigue. Un poids vient de s’ôter de sa poitrine, il respire enfin librement. Alors, il prend précautionneusement la bougie toujours allumée et va la déposer sur le rebord de la fenêtre dont les volets sont clos. Il laisse les vitres ouvertes et sans plus se préoccuper de l’heure qu’il est, demain le réveil ne sonnera pas, n’est-ce pas ? Il va se coucher et avant de fermer les yeux, il murmure : «Et la lumière fut ».





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