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L'église de Moncornet


Auteur : SEYLLER Sandrine

Style : Réflexion




Je repensai à la forte impression que m’avait laissée un après-midi la visite de l’église fortifiée de Montcornet, en Thiérache. J’étais très énervé car un grand nombre d’églises du circuit des églises fortifiées de Thiérache était fermé, et c’était à chaque fois la croix et la bannière pour trouver la personne qui avait la clef, et une fois sur deux environ, il me fallait renoncer à une visite pourtant hautement recommandée par les guides.

L’église de Montcornet étant fermée, je croisai dans la rue une vieille dame qui m’indiqua la maison où il fallait sonner pour se procurer la clef. Je sonnai plusieurs fois, mais sans réponse. Les façades grises des maisons étaient accolées les unes aux autres. J’avais remarqué qu’on m’épiait derrière les rideaux de la maison voisine. J’allai y sonner. La personne dissimulée derrière les rideaux recula d’un pas, faisant bouger ces derniers. J’eus juste le temps d’apercevoir la silhouette massive d’un vieil homme, coiffée d’une casquette, avant qu’elle ne disparaisse. Je sonnai une seconde fois, tout en ne sachant pas si ainsi j’augmentais mes chances de le voir apparaître, ou si au contraire je faisais monter son exaspération. Finalement le vieil homme parut sur le seuil de sa porte, et me lança un « C’est pourquoi ? »
– Je m’excuse de vous déranger, mais on m’a dit de m’adresser à la maison d’à côté pour avoir la clef de l’église.
– Y’a personne. I’ sont tous au baptême. Faut revenir un autre jour.
– Mais je repars ce soir pour Paris, et j’étais venu exprès pour la visiter. Il n’y aurait pas une autre personne qui aurait la clef ?
Il réfléchit un instant, puis dodelina de la tête :
– Non, je crois pas. Mais si vous tenez vraiment à la visiter, c’est pas compliqué : vous allez jusqu’au bout de la rue là-bas, et vous tomberez sur le baptême !
Il s’était avancé de quelques pas dans la petite allée cailloutée qui reliait le seuil de sa porte au portillon, et me désignait du bras la direction à emprunter.
– Vous verrez, c’est sur la droite, à environ trois cents mètres, vous ne pouvez pas le louper. Vous aurez qu’à dire que c’est Mr Gouvion qui vous envoie !
– Tout de même, ça me gêne. Vous êtes sûr que je ne vais pas les déranger ?
– Pensez-vous ! C’est pas un enterrement. J’vous aurais bien accompagné, mais avec ma jambe qui me fait souffrir, je ne peux plus beaucoup marcher.

Tout en me parlant, il avait posé sa main sur sa jambe gauche pour me montrer que c’était celle-là qui le faisait souffrir. Il s’était encore rapproché du portillon, et n’était plus qu’à quelques mètres de moi.
– Bon, fis-je en souriant, je crois que je vais suivre votre conseil : je vais y aller.
J’avais déjà reculé d’un pas, et effectué un quart de tour pour prendre la direction indiquée, lorsque, voyant maintenant le vieil homme solidement appuyé des deux bras sur la barre du portillon, je revins vers lui et lui serrai la main pour lui dire au revoir.

Alors que je m’étais déjà éloigné d’une cinquantaine de mètres, je repensais encore à la poignée de main du vieil homme. Il avait des mains deux fois plus grosses que les miennes. « Des mains de travailleur ! » aurait dit mon père, et immédiatement me venait à l’esprit que les miennes n’étaient pas des mains de travailleur.
– Ça, c’est des mains de travailleur. C’est pas comme les tiennes !
Mon père me parlait. Même éloigné physiquement de moi de plusieurs centaines de kilomètres, il continuait à me parler. Sa voix s’immisçait en moi comme un ru qui sort de terre, mais qui très vite grandit, et bientôt inonde tout. D’une réplique cinglante, il pouvait ainsi me gâcher mon après-midi, me faire passer d’une humeur joyeuse à une humeur maussade. Même éloigné de plusieurs centaines de kilomètres, il parvenait encore à s’immiscer en moi : je ne l’en détestais que plus !

Alors qu’une charmante personne, présente au baptême, m’avait remis les clefs de l’église, en me faisant promettre de ne surtout rien voler, car « de nos jours on ne respecte plus rien, même pas les églises », c’étaient ses propres mots, je poussai maintenant la lourde porte de l’église de Montcornet. Au lieu d’admirer l’intérieur de l’église avec sa nef et son transept en pierre blanche, je me mis à faire l’inventaire de tout ce qu’un voleur eût pu désirer emporter. Quelques petits tableaux représentant des scènes religieuses, et datant de plusieurs siècles, devaient bien pouvoir se revendre plusieurs milliers de francs. Un magnifique chandelier en bronze devait lui aussi être facile à revendre. J’éprouvais une certaine culpabilité à avoir des idées pareilles. Etais-je normal ? Ou est-ce que les autres avaient aussi des idées semblables ? C’était une question qui me revenait souvent, la question de la normalité. Qu’est-ce que ça veut dire au fond qu’être normal ? Une porte condamnée par tout un bric-à-brac, et interdite au public, donnait accès à une des tours de fortification de l’église. Je dégageai le bric-à-brac de devant la porte, et vis alors que celle-ci s’ouvrait. Personne n’avait dû l’emprunter depuis des années. Le contraste était saisissant avec l’intérieur de l’église : autant le sol de l’église était immaculé, vierge de toute tache, et même de toute poussière, autant les marches des escaliers de la tour étaient maculées par les fientes de pigeons. Et encore, s’il n’y avait eu que les fientes ! Mais il y avait aussi les cadavres des pigeons, certains complètement desséchés, dont il ne restait plus que les os et les plumes, d’autres encore en décomposition, avec la masse grouillante d’asticots qui les faisait bouger. L’odeur âcre des fientes prenait à la gorge. Au fur et à mesure que je montais les marches, il me fallait baisser la tête pour éviter les toiles d’araignées, mais aussi bien faire attention où je posais les pieds pour ne pas glisser. Des meurtrières en forme de fente verticale créaient par moment un léger courant d’air à l’intérieur de la tour. Elles permettaient aussi qu’un rai de lumière éclaire un peu l’intérieur. Au détour d’une volée de marches, une porte en bois m’apparut. J’eus beaucoup de mal à l’ouvrir, car le bois avait travaillé. Je grattai avec mon talon des fientes qui bloquaient l’ouverture. Il y avait aussi de la paille partout, que je devinais être les restes de nids de pigeons. Quand, enfin, mes efforts furent récompensés, et que la porte s’ouvrit, je ne fus pas déçu du spectacle : un immense couloir s’offrait à ma vue, où étaient entassés pêle-mêle toutes sortes de choses visibles à l’intérieur d’une église, mais ici en bien piteux état. Un immense christ en bois gisait la tête en bas. Une belle statue de la Sainte Vierge, revêtue d’un beau manteau bleu ciel, n’avait quant à elle plus de tête. C’était l’envers de l’église. Plus rien de sacré ici. Une petite lucarne qui donnait sur l’intérieur de l’église, attira mon attention. Je montai sur un prie-Dieu pour être à sa hauteur. De là, je pouvais contempler tout l’intérieur de l’église.

J’eus alors une révélation : c’est que la partie visible, celle qui donne son caractère sacré aux choses, ne mesure que quelques centimètres d’épaisseur. Et tout à coup, le côté intemporel du sacré, m’apparaissait, au contraire, comme extrêmement temporel. J’avais l’impression qu’à l’intérieur de ces murs, dans ce grand couloir dissimulé aux regards, gisait enfouie une vérité bien plus profonde que celle qui était donnée à voir à l’intérieur de l’église. Et cette vérité c’était le temps, le temps qui désacralise tout.





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