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Mr Lévy


Auteur : SEYLLER Sandrine

Style : Scènes de vie




Une facture d’électricité me fit redescendre sur terre. Il fallait que je reprenne à travailler. Je n’avais plus d’argent. Mon ancien patron était prêt à me reprendre, il me l’avait dit. Mais en avais-je envie ? J’avais peur qu’en retournant travailler dans cette entreprise, j’y sois encore dans un an. Pourtant, au fond de moi-même, même si je me refusais encore à l’admettre, je savais que je finirais par retourner travailler là-bas.

D’abord, il y avait le salaire ; j’avais quand même mille francs de plus que le S.M.I.C., ce que j’aurais du mal à retrouver ailleurs. L’autre raison était plus complexe, elle tenait à la personnalité même de Mr Lévy, le patron. Il était très autoritaire, et pouvait entrer dans des colères telles qu’il ne se contrôlait plus, devenait blanc, et aurait licencié sur le champ n’importe quel employé qui aurait osé lui tenir tête. Un midi, alors que nous étions partis déjeuner très en retard, la secrétaire et moi, à seulement 13h30, après avoir attendu un camion de livraison, nous n’étions revenus qu’à 14h15 au lieu de 14h00. Mr Lévy, qui n’avait pas les clefs sur lui, attendait devant la grille avec un client. Olivia, la secrétaire, tenta de lui expliquer que nous n’étions partis qu’à 13h30. Mais il ne voulut rien savoir, et presqu’aussitôt devint blanc, et se mit à hurler.
– Vous devez être là à 14h00, un point c’est tout ! Le reste c’est pas mon problème ! Si ça se reproduit une seule fois, vous êtes virés !

Dans ces moments-là je croyais voir mon père. J’étais terrorisé, et je devenais docile comme un agneau. J’obéissais à tout ce qu’on me disait de faire ; j’avais été élevé comme ça. Bien sûr, Mr Lévy ne m’aurait jamais frappé, comme aurait pu le faire mon père, mais il y avait cette même terreur psychologique qui fonctionnait à merveille sur moi. J’étais pour lui un très bon employé. Il pouvait me demander ce qu’il voulait, il l’obtenait toujours. Il m’arrivait ainsi fréquemment, surtout pendant les périodes de fêtes, de rester jusqu’à dix heures du soir, pour attendre un camion en provenance de Hollande, qui venait nous livrer des ordinateurs, et qu’il fallait ensuite encore décharger.

Ces jours-là Mr Lévy pouvait aller jusqu’à me donner un billet de deux cents francs. Et lorsque je rentrais chez moi en métro, épuisé, il m’arrivait d’éprouver une certaine satisfaction, alors même que quelques heures plus tôt, j’avais dû téléphoner pour décommander un rendez-vous auquel pourtant je tenais. Mon père m’avait toujours traité de bon à rien, m’avait toujours dit que je serais incapable de travailler, qu’aucun patron ne voudrait jamais de moi. Et je dois dire, qu’au vu de mes résultats scolaires, j’avais eu terriblement peur que les prédictions de mon père deviennent réalité. Alors, quel soulagement de découvrir que non seulement je n’étais pas inapte au monde du travail, mais qu’au contraire, les différents patrons pour lesquels j’avais travaillé, avaient toujours été satisfaits de moi. Je travaillais dans la crainte du patron, et pour cela j’étais plutôt un bon employé. Je suis sûr que si à l’école, j’avais eu comme professeur mon père ou Mr Lévy, j’aurais pu être premier de classe. Ayant été élevé dans la peur, je n’obéissais que sous la peur ; et mes professeurs ne m’ayant jamais inspiré une bien grande crainte, je n’ai jamais rien fait à l’école.

Le lendemain, j’appelai Mr Lévy pour lui dire que j’allais revenir. La secrétaire me fit patienter quelques instants, car il était déjà en ligne avec un client. J’étais tendu comme à chaque fois que je devais lui parler.
– Ca y est, la ligne est libre. Je te le passe, me dit Olivia.
– Allô ! prononça-t-il très fort, comme à son habitude, peut-être pour impressionner les clients, car c’était un négociateur hors pair.
– Bonjour Mr Lévy. C’est moi, répondis-je timidement.
– Bonjour. Comment allez-vous ?
– Bien, ça va, répondis-je encore timidement.
– Parce que si ça ne va pas, c’est pas la peine de revenir. Vous le savez, je veux des employés efficaces !
– Si, si, ça va.
– Alors quand voulez-vous reprendre ?
– Lundi prochain ?
– Disons plutôt dans quinze jours, comme ça vous aurez une semaine avec celui qui vous remplace. Il vous montrera ce qu’il a fait. Et moi, j’appellerai l’agence intérimaire pour dire que je ne renouvelle pas son contrat.
– D’accord.
– A dans quinze jours alors. Et n’oubliez pas qu’on commence à neuf heures précises !
– Oui, au revoir.
– Au revoir Jonathan !
Je raccrochai, soulagé que l’entretien se soit bien passé. Mr Lévy était toujours très impressionnant au téléphone, car il jouait, – comme un comédien sur scène –, un rôle qui lui permettait aux travers des différentes inflexions de voix qu’il prenait, de dire des choses qu’il n’aurait jamais pu dire autrement. Ainsi, il pouvait nous crier après : « Je veux des employés efficaces ! », sans avoir peur d’être ridicule, parce que c’était son personnage qui parlait, et non lui.





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