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Le livre des Mutations


Auteur : SEYLLER Sandrine

Style : Réflexion




Voyageur de commerce pour un importateur de bois, j’étais chargé de négocier au mieux des lots d’essences rares. Un soir, alors que j’étais bien fatigué, après avoir roulé une bonne partie de la journée sur des routes défoncées, je me laissais aller à boire quelques bières. C’est alors que j’entendis parler pour la première fois de Béhémoth, la Bête comme ils disaient. C’était un chien énorme, avec des cornes, et qui s’en servait pour éventrer les mâles rivaux, lors des combats pour la possession des femelles. C’était la première fois que j’entendais parler de cette légende, et je voulus en savoir plus.

"Comment ça une légende, c’est la pure vérité !" me dit un homme avec un accent inimitable.
Je n’insistai pas trop, car ils étaient tous visiblement imbibés d’alcool, et les habitants de cette région étaient réputés pour avoir le sang chaud.
– C’est Michelangelo qui lui a fait des cornes à ce diable de chien ! me dit quelques jours plus tard un vieil homme qui me jura par tous les saints que ce diable de chien existait bel et bien.
– Il y a trois mois, il a éventré un de mes moutons, et quand j’ai voulu le chasser, il a bien failli m’éventrer moi aussi. J’ai montré le cadavre à la policia, mais ils m’ont traité de fou. Ils m’ont dit que je ne savais même pas faire la différence entre un sanglier et un chien sauvage.

Je dois dire que je ne voyais pas trop comment on pouvait confondre un sanglier avec un chien sauvage. Cependant je ne croyais pas non plus au récit du vieil homme. Il devait y avoir une explication. J’oubliai peu à peu cette histoire jusqu’au début du mois dernier, où des raisons professionnelles me ramenèrent dans la région. Il pleuvait averse, et j’eus pitié d’un jeune homme qui faisait du stop. Pitié est bien le mot, car en temps normal je ne prenais jamais d’autostoppeur. J’avais bien trop peur de me faire dévaliser. Son allure aussi m’avait intrigué, car il ressemblait bien plus aux jeunes gens de la ville qu’aux gens d’ici. Avec son sac à dos et ses vêtements bien propres, il inspirait confiance. Il se présenta à moi : Arturo G., étudiant en médecine, fervent partisan du darwinisme et ennemi acharné du créationnisme.
– Et qu’êtes-vous donc venu faire dans ce trou perdu ?
– Chercher la Bête !
J’éclatai de rire.
– Vous allez tout de même pas me dire que vous y croyez ?
– Je ne sais pas, je ne sais pas. Mais pourquoi pas ! Il pourrait s’agir d’une mutation génétique. Peut-être sommes-nous en train d’assister à la naissance d’une espèce ?

À peine avait-il fini de prononcer ces mots, qu’un gros ragondin traversa la route. Je donnai un coup de volant pour l’éviter. Mal m’en prit. La voiture fit plusieurs tonneaux avant de se stabiliser sur le toit dans le fossé. Ça sentait l’essence. Il fallait qu’on se dépêche de sortir. J’avais mal à la nuque, mais ça n’était pas le moment de penser à cela. Arturo vit que je n’arrivais pas à enlever la ceinture de sécurité, et sortit un couteau de sa poche et la coupa. Nous étions obligés de sortir tous les deux du même côté, car la porte de droite était bloquée par le fossé. Je réussis enfin à ouvrir la porte et à me retourner. Je tombai dans la boue. Les pieds en bas, la tête en haut, je me sentais quand même mieux. Arturo était assis à côté de moi. Lui qui jusqu’à présent n’avait rien dit se mit à m’injurier.
– Qu’est-ce qui vous a pris ? Vous êtes complètement fou ! Vous vouliez nous tuer !
– Vous n’avez pas vu ! Il y avait un ragondin ; j’ai voulu l’éviter.
– Bien sûr ! que je l’ai vu, mais il fallait foncer dedans ! Ou je ne sais pas moi, mais certainement pas donner un coup de volant comme vous l’avez fait !
Un éclair zébra le ciel. Cette pluie diluvienne allait-elle s’arrêter un jour ?

Après plusieurs heures de marche, nous arrivâmes à une petite estancia. Ils nous donnèrent deux lits et à manger. Le lendemain matin je vis que plusieurs enfants avaient dormi par terre. Le père m’informa que ma voiture était là, dehors. Je le regardai ahuri, tout en me demandant si j’avais bien compris ce qu’il venait de me dire. Arturo, qui avait couru à la fenêtre, s’exclama :
– Oui, c’est bien la tienne !
Un grand gaillard descendit du volant de sa dépanneuse et se campa tout sourire devant ma voiture :
– Votre voiture Señor !
Comme je l’avais pressenti, la note était salée. Je rouspétai.
– Le déplacement est gratuit Señor, je ne vous compte que l’essence.
En voyant le prix indiqué pour l’essence en face du relevé kilométrique, j’effectuai un rapide calcul mental.
– 1 litre au kilomètre ! ne pus-je m’empêcher de m’exclamer. Votre dépanneuse consomme autant qu’un char !
Arturo éclata de rire.
– Vous devriez payer Señor, dit notre logeur. C’est un honnête homme. En plus il a redressé une aile qui touchait la roue.

Après avoir vérifié que la voiture démarrait bien, je payai la dépanneuse. J’avais quand même réussi à négocier une remise en prétextant que jamais mon patron n’accepterait de payer une telle facture. Vous avez dû remarquer que Arturo qui hier me vouvoyait ce matin me tutoyait. La veille au soir, nous avions eu une longue discussion au cours de laquelle nous nous étions réconciliés. Arturo m’avait donné une véritable leçon d’anatomie en me parlant avec passion d’un os dont je n’avais même jamais entendu parler : le sphénoïde. Il y a 60 millions d’années, chez les prosimiens, le sphénoïde n’est pas encore fléchi, il est plat. Il y a 40 millions d’années chez les simiens, le sphénoïde se plie, la base du crâne est légèrement fléchie, et les yeux se sont déplacés des côtés du visage vers la face. Il y a 6 millions d’années chez les australopithèques, le sphénoïde fléchit pour la troisième fois et toujours dans le même sens. Il y a 2 millions d’années chez le genre Homo, le corps se redresse encore, et le sphénoïde fléchit à nouveau. Il y a 150 000 à 160 000 ans apparaît Homo sapiens. Le sphénoïde fléchit pour la cinquième fois, et le cerveau se complexifie. Quel homme nouveau apparaîtra-t-il donc à la prochaine flexion du sphénoïde ?

Alors que nous roulions lentement pour éviter les nids de poules, Arturo m’abreuvait de paroles.
– De nos jours le processus d’évolution continue, et chacun d’entre nous peut en mesurer les conséquences. Ainsi la dentition de l’homme présente une instabilité croissante. Il y a une génération, nos parents avaient des problèmes lors de la sortie des molaires qui ne trouvaient pas leur place dans la bouche. La nouvelle génération rencontre le même type de problème lors de l’arrivée des pré-molaires. Ce phénomène est de plus en plus fréquent et se rencontre chez 70% des enfants européens, 90% des petits américains et à 95% au Japon...
J’étais obligé de l’interrompre si je voulais en placer une.
– Une nouvelle flexion du sphénoïde se prépare-t-elle ? dis-je en souriant.
– C’est tout à fait possible.
– Dans combien de millénaires ? ajoutai-je en riant presque.
Je vexai Arturo.
– C’est très sérieux tout ça ! Tu n’es qu’un imbécile si tu te moques de moi. Le sphénoïde est le premier des os qui se forme chez l’embryon. C’est la clef de voûte des os du crâne.

– Prends à droite. Nous arrivons bientôt, me dit Arturo. Le père Ildefonso que nous allons rencontrer n’est pas un type très commode. Si tu le vexes, il risque de nous mettre à la porte, et nous serons venus pour rien.
– Si tu veux, je t’attends dehors ?
– Non, non ! tu verras, c’est un type passionnant, même s’il est un peu fou.
Nous aperçûmes bientôt la belle façade ocre d’une vieille mission jésuite. Je n’eus pas besoin de klaxonner comme cela avait été convenu, le père Ildefonso nous attendait sur le pas de la porte. Il nous fit passer sous un clocher à plusieurs étages. De là nous accédâmes à un cloître. Trois chaises en bois dans une pièce faiblement éclairée suffirent à nous faire comprendre que l’entretien aurait lieu ici. La pièce n’était pas très grande, mais les murs étaient couverts de livres. En remarquant que de nombreux livres étaient en langue étrangère, je me rappelai qu’Arturo m’avait dit que le père Ildefonso était un sanscritiste renommé. N’ayant moi-même aucun don pour les langues, je faisais souvent un complexe d’infériorité en présence de personnes possédant ce don. J’avais pourtant déjà remarqué qu’il est possible de parler plusieurs langues, et de ne pas être très intelligent.
– Ne pourrions-nous pas prendre les chaises et aller nous asseoir sous les toboroches en fleurs ?
Le père Ildefonso s’assit, comme si je n’avais pas parlé. Qui plus est, de nombreux colibris butinaient ces arbres magnifiques, et j’adorais les colibris. Arturo s’assit à son tour, et bientôt j’oubliai les colibris.

A un moment, le père Ildefonso se leva et alla chercher un livre sur une des étagères réservées aux livres en sanscrit. Il n’eut pas à chercher bien longtemps ce qu’il voulait nous montrer. Une jubilation intérieure se lisait sur son visage. C’est à ce moment que je remarquai combien sa soutane était élimée. La cordelette qui la cintrait n’avait même plus de couleur. Il posa le livre ouvert devant Arturo. Je penchai la tête pour voir ce qui le faisait jubiler ainsi. J’avais beau écarquiller les yeux, je ne voyais pas grand-chose, juste une étrange figure mathématique. Le père Ildefonso nous expliqua qu’elle avait été dessinée par un grand mystique indien juste après qu’il eut atteint l’illumination.
– Ne trouvez-vous pas que nous nous éloignons de notre sujet ? Je croyais que nous étions venus pour parler de Béhémoth, ce chien extraordinaire qui posséderait des cornes.
– Un peu de patience, répondit le père.
Arturo ne disait rien. Je me demandai ce qu’il pouvait bien penser de tout ça.
– Vous voyez, reprit le père, cette figure, pour le grand mystique indien qui l’a dessinée, représente la Genèse sous sa forme mathématique.
Arturo semblait dubitatif.
– J’ai vraiment du mal à vous suivre, dit-il. Déjà je ne crois pas à l’illumination. Mais en plus je ne vois absolument pas le rapport qu’il y a entre l’illumination et la Genèse !
– L’illumination est un choc physique qui se produit à l’intérieur de la tête d’une personne, comme elle s’est produite pour le Bouddha historique. Mais comme l’infiniment petit est à l’image de l’infiniment grand, les réponses qu’apporte cette illumination sont universelles.
– Vous ne croyez quand même pas que s’il existait quelque chose comme l’illumination, à notre époque ça se saurait ? dis-je.
– Non, répondit le père Ildefonso. La vérité à notre époque, c’est la vérité de la masse. Comment voulez-vous qu’une expérience qui ne se produit même pas dans un cas pour cent millions représente quelque chose !
– Admettez alors que nous ayons raison de ne pas y croire, ajoutai-je.
– Oui, je le comprends très bien. Mais néanmoins, c’est peut-être là qu’est l’avenir de l’humanité !
– Là je ne vous suis pas du tout, dit Arturo. Comment l’avenir de l’humanité pourrait-il être lié à une expérience qui n’aurait même pas lieu dans un cas pour cent millions ?
– Peut-être qu’après la prochaine flexion du sphénoïde, le cerveau humain se complexifiera encore, et que beaucoup plus d’hommes réaliseront cette expérience, répondit le père Ildefonso.
– Vous êtes quand même un drôle de croyant ! s’exclama Arturo. Nous sommes en pleine science-fiction !
– Ne pourrions-nous pas revenir à notre sujet, dis-je. J’aimerais bien connaître le rapport qu’il y a entre cette figure mathématique et Béhémoth !
– Un peu de patience, me répondit encore le père Ildefonso.
Il se leva et se dirigea vers la porte.
– Je vous propose de partager mon déjeuner. Nous continuerons après. Je vous préviens tout de suite : ce sera très frugal.
Le père Ildefonso qui se trouvait déjà sur le seuil de la porte nous invitait à le suivre. Arturo n’avait pas l’air enchanté. Pour ma part, l’idée de manger ne me déplaisait pas. Il était peut-être encore un peu tôt, mais comme on dit : l’appétit vient en mangeant. Nous retraversâmes le cloître, puis un réfectoire entièrement vide, pour gagner la cuisine. Au menu des œufs sur le plat accompagnés de nouilles frites. Le père Ildefonso ne devait plus voir grand-chose, car il y avait plein de morceaux de coquille dans les œufs. Ça craquait sous les dents. Je bus un grand verre d’eau. Elle avait un goût de terre, et n’était pas très fraîche. J’insistai pour faire la vaisselle. Les assiettes devaient dater de Mathusalem : c’étaient de très vieilles faïences ébréchées de partout. C’est du moins ce que j’avais cru, car en les retournant pour les laver, je vis qu’il y avait de marqué : Garanti spécial lave-vaisselle. J’aurais fait un très mauvais antiquaire ! Nous bûmes un café qui ressemblait plus à de la chicorée, et retournâmes travailler.

On ressentait chez le père Ildefonso une grande excitation intérieure.
– Vous voyez dans cette figure, au septième niveau, les deux spirales en opposition, comme les cornes d’une vache ?
– Oui, répondit timidement Arturo. Et alors ? Qu’est-ce que ça signifie ?
– Essayez un instant de vous représenter cette figure dans l’espace, et de vous dire qu’il ne s’agit pas simplement d’une figure mathématique. Chaque nombre représente une quantité d’énergie.
– Oui je veux bien, dit Arturo. Et après ? Pourquoi ces deux spirales au septième niveau ?
– Parce que c’est là que la matière se crée, qu’il y a précipitation ou effondrement, je ne sais pas au juste comment traduire le terme sanscrit. Et c’est parce que ce très grand mystique avait retrouvé cette loi naturelle qu’il a aussi composé un grand poème dédié à Rishabha, le Taureau de la Création chez les Jaïns.
– Je pense que s’il y avait quelque chose de vrai dans tout cela, ça se saurait, dis-je. Et puis cette figure mathématique serait connue.
– Mais elle l’est, reprit le père Ildefonso. Elle est connue en Europe sous le nom de triangle de Pascal. C’est d’ailleurs à partir de cette figure mathématique qu’il a élaboré presque toute son œuvre.

– Et le sphénoïde dans tout ça ? dis-je.
– Le sphénoïde a une forme extraordinaire, reprit le père Ildefonso. Ne voyez-vous pas comme les ailes du sphénoïde correspondent à cette double spirale en opposition
! C’est le premier os qui se forme, et il est à l’image de la Genèse. Chaque naissance contient en elle l’image de la Genèse, parce que l’infiniment petit est à l’image de l’infiniment grand. Les Indiens ont sacralisé la vache, parce qu’elle est à l’image de la Création. Et ce, peut-être depuis le Rig-Véda.
– Pourquoi le Rig-Véda ? interrogeai-je machinalement.
– Parce que celui qui a écrit le Rig-Véda est peut-être le premier à avoir posé le taureau de la Création !

Peu après nous prîmes congé du père Ildefonso. Depuis l’accident, le moteur faisait un bruit anormal. Il y avait quelque chose qui cognait. Il fallait absolument que je la montre à un garagiste. Je ne voulais pas prendre le risque de tomber en panne, et de devoir à nouveau marcher pendant plusieurs heures. Arturo, d’ordinaire si bavard, ne disait rien.
– C’est vraiment un illuminé ce jésuite ! dis-je pour lancer la conversation.
– L’idée d’un savoir immémorial est séduisante. Ne sommes-nous pas bouffi d’orgueil en croyant que le savoir n’appartient qu’à notre époque ? Les pyramides d’Égypte sont pourtant les témoins d’un très grand savoir !
– Le père Ildefonso est un créationniste, dis-je. Je te croyais ennemi du créationnisme ?
– Mais je le suis ! répliqua violemment Arturo. Et plus que jamais ! Le monde est un chaos qui s’ordonne. Il obéit à des lois mathématiques. La nature ne produit pas tout et n’importe quoi. Si lors d’une mutation, des cornes peuvent apparaître à une bête, c’est parce qu’il y a une loi universelle derrière tout cela !
– Et alors ! n’est-ce pas ce que disent les créationnistes ?
– Non ! car ils mettent Dieu partout. Alors qu’il n’est nul besoin d’un dieu pour faire tourner l’univers !
– Nous sommes quand même loin du darwinisme, dis-je en souriant.
– Non, répondit aussitôt Arturo. Je pense que les deux théories sont complémentaires. L’évolution a pu se faire selon une logique interne comme la flexion du sphénoïde, tout en étant étroitement liée à l’adaptation au milieu naturel.

Au loin de gros nuages gris noir s’amoncelaient.
– Attention ! cria Arturo.
Je ne vis pas un tatou qui traversait la route et l’écrasai.
– Arrête-toi ! dit Arturo.
– Pour quoi faire ?
– Nous allons le manger, la chair est succulente.
– Très peu pour moi, dis-je. Tu sais ce que ça mange ?
– Des insectes, des larves.
– Justement, la dernière fois que j’en ai vu un, c’était sur le cadavre de mon chien. Il avait réussi à le déterrer et se gavait d’asticots. Ça m’a tellement écœuré que je ne crois pas que je pourrai en remanger un jour !
– Ça va ! Ça va ! On laisse tomber le tatou ! dit Arturo pour clore le sujet.
Avec tous les animaux qui se faisaient écraser, on voyait de plus en plus d’oiseaux de proie le long des routes : c’était devenu leur garde-manger.

Le lendemain je pris l’avion pour Belém do Pará. J’avais été appelé en urgence car une importante cargaison était bloquée pour des problèmes douaniers. Une variété de palissandre n’était plus autorisée à l’exportation. La firme anglo-saxonne qui m’employait ne voulait rien savoir. Le lot avait déjà été vendu à un fabricant de meubles. Cette variété de palissandre allait être retirée du catalogue, mais pour l’heure, c’était à moi de me débrouiller pour qu’elle sorte du pays. Je n’aimais pas négocier en portugais, ce n’était pas ma langue natale, et je peinais parfois à trouver mes mots. Il ne me fallut pas moins de quinze jours pour verser les pots-de-vin aux bonnes personnes, et que la marchandise sorte enfin du pays.

A mon retour, je ne revis pas Arturo. Sa logeuse m’informa qu’il était reparti au bout d’une semaine. Il n’avait laissé aucun message. Je ne pus m’empêcher de penser qu’il n’avait rien trouvé, sinon il eût été bien trop content de me l’annoncer. Je restai encore quelques jours dans la région, puis partis à mon tour. Je pensai alors ne plus jamais entendre parler de cette histoire. La firme qui m’employait voulait que je me rende au Pérou. A première vue, la variété de palissandre qui n’était plus autorisée à l’exportation au Brésil l’était encore au Pérou. Il fallait que je voie sur place la qualité du bois, les quantités exportables, et s’il était possible de faire partir le tout du port de Callao.

Je me rendis d’abord dans la ville voisine, à une trentaine de kilomètres, pour faire réviser la voiture. Le concessionnaire m’informa qu’il en aurait pour la matinée. Je décidai de tuer le temps en visitant le jardin botanique. Je ne le trouvai pas très intéressant et plutôt mal entretenu. Je regardai sur le plan ce qu’il conseillait de voir. Les quelques noms en latin d’espèces rares ne me donnaient guère envie de passer tout mon temps à les chercher. Presqu’à l’opposé de l’endroit où je me trouvais, près de la buvette, était indiqué : REPTILES. Je décidai de m’y rendre.
– S’il n’y avait rien de bien intéressant à voir, je pourrai au moins manger quelque chose, me dis-je.
Une dizaine de terrariums en enfilade contenait diverses espèces de serpents. Je compris tout de suite qu’on venait de les nourrir. Un serpent venimeux mordit une souris blanche qui succomba en quelques secondes. Une autre faisait des bonds désespérés pour échapper à son prédateur. Certains serpents n’avaient droit qu’à des souris mortes. Mais dans l’avant-dernier terrarium, la souris était bel et bien vivante, et tenta même plusieurs fois de ressortir du serpent. Elle arrivait à avancer à l’intérieur du serpent, jusqu’à la bouche où elle apparaissait couverte d’enzymes digestives. Mais à chaque fois le serpent la ravalait et la faisait redescendre. Au bout d’un moment, la souris, épuisée, cessa de marcher.

Un peu avant midi, ma voiture fut prête, et je partis. Je ne réussis même pas à avaler un sandwich. L’image de cette pauvre souris m’avait complètement coupé l’appétit. Environ deux heures plus tard, je passai la frontière. Je continuai de rouler, presque sans interruption, jusqu’à la tombée de la nuit. Je dormis à Cuzco. Le lendemain matin, au lieu de reprendre la route en direction de Lima, je décidai de m’octroyer un ou deux jours de congés pour revoir le Machu Picchu. J’en avais toujours rêvé, c’était l’occasion ou jamais. Je l’avais vu une première fois, il y a près de trente ans, alors que je n’étais encore qu’adolescent. Ce fut une expérience grandiose, et je m’étais alors juré d’y revenir un jour, et de faire l’ascension du Huayna Picchu. Du Huayna Picchu la vue sur la citadelle inca était, paraît-il, encore plus grandiose !

Je pris le train jusqu’à Aguas Calientes, puis encore un bus, pour ne véritablement commencer l’ascension qu’en fin de matinée. Le sentier était abrupt, il fallait faire très attention. J’avais d’ailleurs lu quelque part qu’il était souvent très difficile de retrouver les corps de ceux qui tombaient. On m’avait dit qu’il fallait environ deux heures et demie pour atteindre le sommet. Il m’en fallut plus de trois. Je n’étais plus si jeune. Mais alors là, quelle récompense ! Quelle vue grandiose ! Toute la civilisation inca s’étendait à mes pieds. Je comprenais qu’en ce lieu magique les Incas aient eu la sensation d’approcher au plus près leurs dieux. Au loin les cimes blanches des glaciers faisaient un fort contraste avec les mille et une nuances de vert du vertigineux cañon de l’Urubamba.

Il commençait à se faire tard. Il fallait que je songe à redescendre. C’est alors que j’aperçus, sur un mince promontoire qui jaillissait au-dessus du précipice, une bête. De loin, j’avais cru qu’il s’agissait d’un lama. Mais bien vite, je me rendis compte que je m’étais trompé. Ce que j’avais pris pour ses oreilles étaient en fait des cornes. Plus je me rapprochais et plus ce que je voyais me semblait irréel. Il s’agissait d’un chien énorme, avec une épaisse fourrure. En ce lieu si particulier, où des forces cosmiques semblaient vous traverser, je me dis qu’il s’agissait peut-être d’une illusion, d’un mirage. Les histoires d’Arturo et du père Ildefonso m’étaient montées à la tête. De plus, l’animal ne bougeait pas, ce qui ne faisait qu’accentuer son irréalité. J’en arrivai même à me demander s’il ne pouvait pas s’agir d’une blague d’Arturo, tout en étant complètement incapable d’imaginer comment il aurait pu faire. Je n’étais plus qu’à quelques mètres de l’animal, lorsqu’un imperceptible raidissement dans son attitude, me fit comprendre qu’il m’observait. Il n’avait pourtant pas bougé. Dieu vivant, il semblait le gardien de la citadelle inca. Sa fourrure avait des reflets rougeoyants, la couleur préférée des Incas. Au moment même où je le touchai, il se retourna et m’encorna violemment. Il m’avait transpercé la poitrine. Je tombai à terre. Un mince filet de sang coulait déjà de mes lèvres.
– Etait-ce le même ? Etait-ce un autre ? Impossible que ce fût le même, j’avais quand même parcouru près de cinq cents kilomètres. Il y avait donc eu plusieurs mutations ? Je n’aurais sans doute jamais la réponse à cette question, me dis-je.
L’animal était parti depuis longtemps. Au moment ultime, je pensai encore à lui :
– Quel drôle de chemin il m’aura fallu parcourir pour arriver jusqu’à toi ! me dis-je.
Et je fermai les yeux.





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