nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


Annonces matinales


Auteur : GERE Arno

Style : Scènes de vie




C’était quasiment devenu un rite. Le premier levé allumait la radio ou plus exactement sa radio, car il y en avait deux dans la cuisine. L’une restait sélectionnée sur « France n°1 », l’autre sur « radio Dom-Dom ». Rien de bien étonnant en l’occurrence puisqu’il était né en métropole et qu’elle n’avait, pour ainsi dire, jamais quitté son île.

« France n°1 » diffusait des programmes essentiellement didactiques et ouverts sur le monde, qui avaient au moins le mérite d’un certain enrichissement de l’esprit, « Radio Dom-Dom » abandonnait son antenne à ses auditeurs et toute la journée, c’était une longue série de propos médiocres et narcissiques.

Selon que l’on se levait avec l’une ou l’autre des radios, on pouvait dire que l’un débutait mieux sa journée que l’autre.

Rien ne captivait plus l’attention de la femme que d’apprendre que dans la commune voisine, deux voisins s’étaient battus la veille à coup de sabre à canne ou qu’un autre avait perdu son porte feuille avec tous ses papiers et lançait un appel général pour les retrouver. Ce qui agaçait le plus l’homme, c’était d’entendre les propos péremptoires de gens ignares qui se permettaient de tenir des discours définitifs sur des sujets qui leur étaient totalement étrangers.

Une fois de temps en temps, encore, cela aurait pu passer, mais toutes ces litanies, toute la journée, c’était vraiment indigeste. Il prenait donc son petit déjeuner à l’extérieur, sous la varangue pour ne rien entendre. Ce n’était que lorsque l’heure des communiqués arrivait qu’elle forçait un peu sur le son et que de nouveau, tout le voisinage pouvait capter les ondes radiophoniques.

« - On nous prie d’annonçer le décès de Madame Imaha Louise, dite Grosse Bertha, à l’âge de 92 ans.Le convoi mortuaire partira du domicile de sa fille, chemin Panon à Sainte Marie à 15 heures cet après-midi. »

A cet instant précis, la grande majorité de la population était à l’écoute de ces communiqués, encore plus assidus que devant un feuilleton de la télévision, sans manifester d’inquiétude particulière dans l’attente de l’annonce de ces décès, mais se tenant prêts à répercuter l’information s’il s’agissait d’une personne de connaissance. Comparativement à beaucoup d’autres endroits au monde et en particulier à la métropole, il y avait un rapport naturel à la mort qui ne rendait pas indécentes et brutales ces annonces à la radio qui auraient pu surprendre des proches et les choquer.

C’était, ce que l’on peut appeler, une radio de proximité, proche des gens qui l’écoutaient, proche de leurs préoccupations bien terre à terre, toujours prête à leur donner la parole, ce dont certains abusaient, surtout ceux qui n’avaient rien à dire et qui considéraient sans doute, qu’un petit quart d’heure de célébrité dans une vie, n’était pas suffisant.

Toute la journée , on entendait parler de ces gens qui vivaient à côté de vous, que souvent vous connaissiez même, qui racontaient leurs petites joies ou leurs grandes détresses et puis un jour, beaucoup plus tard, on nous annonçait leur mort. Dit comme cela, tout le monde mourrait de mort naturelle. Ils avaient vécu petitement, c’est du moins ce qu’on retirait de leurs interventions à la radio, ils s’éteignaient sans grandeur particulière comme une chose qui allait de soi.

Au début, cela avait été un jeu entre eux. D’abord, elle l’avait longtemps laissé choisir « France n°1 », marque d’allégeance d’une jeune mariée de cette époque. Mais le temps et l évolution des moeurs changèrent bien vite la donne. Ce fût alors à qui se lèverait le premier, la règle du jeu étant que celui qui arrivait en retard devait se plier au choix du premier. Cela avait abouti au fait que l’un traînait dans le lit quand l’autre avait su s’en extirper rapidement. L’époque où l’on passait rigoureusement le même temps sous les draps était révolu. Plus les années passèrent et plus ce fut elle qui gagna le plus souvent. Il prit l’habitude de se lever chaque jour un peu plus tard.

Ce jour là fût un jour différent. La femme avait été debout plus tôt que d’habitude, l’homme reposait sur son lit. On aurait dit qu’il faisait exprès de traîner encore plus qu’à l’accoutumée. Elle avait pris soin de placer sur la chaise, la tenue de marathonien qu’il avait lorsqu’il avait fait la course de New York.

Lorsque l’heure des communiqués arriva sur la radio, elle se rapprocha un peu plus du poste, plus concernée que d’habitude. Elle n’attendit pas longtemps, ce fut le premier communiqué de la matinée : « On nous prie d’annoncer le décès de Monsieur G.N dit Arno, ancien marathonien, à l’âge de 94 ans, en son domicile de Montvert les bas. La date et le lieu de l’inhumation seront indiqués ultérieurement. »
Elle retourna dans la chambre pour commencer la toilette du mort en pensant pour se réconforter, que « France n°1 » ne dirait sans doute pas un mot de la nouvelle.





nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - B'Resto Buro - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -