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Au coeur du Grand Raid


Auteur : GERE Arno

Style : Aventure




Nous étions 1800 cette année. Plus que l'année dernière et moins que l'année prochaine. On dit de plus en plus que l'on est des fêlés. A quoi bon cette conquête de l'inutile ! faut - il être masochiste, pense t on, pour endurer de telles souffrances !
Monter , gravir ,sauter, glisser, tomber, repartir, se tordre les genoux ,les chevilles, déraper, avoir les muscles tétanisés, des ampoules plein les chaussures ,souffrir du soleil qui tape, puis du froid de la nuit, en haut, sous les étoiles ,le cœur qui bat la chamade, sans cesse, sous la poitrine…
Pour les premiers, courir sans s'arrêter pendant des heures et des heures , pour les derniers, progresser tant bien que mal , trois jours entiers, sur des sentiers interminables.
Sur la diagonale des fous, pas de répit en dehors des points de ravitaillement, pas de repos sinon celui salvateur d'une arrivée aussi lointaine qu 'utopique!

Mais à côté de cela, pour qui a vécu le Grand Raid de l'intérieur, que d'émotions, que d'images, que de sensations !
La fièvre du départ au Cap méchant, le vendredi matin aux aurores ! Cette horde hétérogène de purs sangs nerveux et de chevaux de retour. Il faut avoir vu de près la lumière dans leurs yeux, avec les torches de feu qui les font encore plus scintiller bizarrement !. Les djembés qui donnent déjà la cadence, la foule immense des accompagnateurs qui font partie du même monde.
La course éperdue, aussitôt que le compte à rebours s'est égrené. La longue file semblable aux embouteillages sur la route du littoral. Elle mettra des heures avant de s'étirer convenablement. Avant, le Cap Méchant aboyait et nous poussait aux mollets. Cette année, moins d'énervement lors du compte à rebours, plus d'espace sans doute, même si l'immense marée humaine pousse comme une mêlée du XV de France pour franchir le sas de départ.
Bon, on est parti, on ne peut plus reculer, on ne peut même pas marcher. Tout le monde court. La déraison commence. Au moins la première heure est facile. Toujours ça de gagné. Les Tee shirts sont déjà mouillés, des brochettes de concurrents alignés comme un seul homme au bord des fossés, les yeux rivés sur l'océan, mouillent aussi. Jolie phrase de la concurrente qui me précède et dont je ne verrai pas le visage, à sa copine : « les tuyaux sortent de partout, des shorts, des sac à dos… »
Je me garde de dire tout haut que plus tard , on risque d'avoir aussi les perfusions…
Le jour se lève, les sentiers vers le volcan ne sont pas boueux, il va faire beau. Je te double, tu me doubles, tout juste si on ne se tient pas par la barbichette !
Le réconfort d'une simple gorgée d'eau, puis plus loin, d'une vraie halte, avec des sourires de vraie compassion et de soutien sans faille, les encouragements sur le parcours, une pancarte avec photos, dans la plaine des sables « vas y papa,tu es notre super héros »elle n'était que pour un seul, mais elle met du baume au cœur de tous.
Et la nature qui nous suit tout le long, jamais identique, toujours aussi majestueuse, avec laquelle nous faisons corps, que nous effleurons, qui envahit nos rétines, que nous avons tant envie de mériter.
En fin de journée les positions sont désormais bien établies, les compagnons de route se suivront maintenant jusqu'à l'arrivée. On échange ses recettes,on parle pour passer le temps, on se soutient les uns les autres, on n'évoque même pas ses douleurs.
Quand la nuit commence, les difficultés s'accentuent, le sol se dérobe encore plus sous la semelle, le froid devient cinglant. Curieusement, les cohortes se reforment, parfois rassemblées par un obstacle, mais plus souvent pour se donner mutuellement du courage.
L'arrivée à Cilaos, longtemps mirage,et puis enfin réalité bien tangible. Le vrai repos du guerrier ! Nous nous abandonnons entre les mains d'une armée d'infirmières, de kinésithérapeutes, de podologues, de cantinières et d'amis inconnus qui s'occupent de nos corps, de nos âmes, et de ce qui va avec, avec une abnégation et une chaleur rarement rencontrés dans la vie de tous les jours. Pourrait on imaginer le Grand Raid sans eux ! Ils illustrent tout à fait le mot « convivialité », si souvent galvaudé. Que notre course vous soit dédiée, et que notre joie soit aussi la vôtre !
Les moins pressés ou les plus fatigués, ce sont souvent les mêmes, dorment quelques heures puis reprennent leur bâton de pèlerin. Quand ils redémarrent, c'est comme une renaissance malgré les bobos qui s'accentuent et peut-être à cause de l'accoutumance. Le soleil qui darde ses rayons de plus en plus brutalement sur les sentiers qui poudroient, et où mes grosses gouttes de sueur deviennent pourtant négligentes dès qu'elles touchent le sol. Les amis que l'on double ou qui nous rejoignent, comme un accordéon. Le bruit des hélicoptères qui nous survolent dans le cirque de Mafate . « Souriez… vous êtes filmés ! »Mais ce n'est pas pour ça que nous sourions ! nous sourions de la folie douce qui nous envahit, du plaisir à basculer sur les versants descendants des montagnes, de la douleur qui s'apprivoise.
Marla est une joyeuse colonie de vacances. De nombreux compagnons semblent oublier le chronomètre qu'ils ont dans la tête. On se laisserait bien vivre ici tout le reste de la journée.
Mais non ce n'est pas fini. Il faut remonter vers la plaine des Tamarins puis vers le col des bœufs à travers les pâturages. Et puis la longue descente sur Grand Ilet. Moyennement difficile, mais révélatrice de l'état des organismes. Un concurrent Sud-Africain avance petit pas à petit pas, les muscles tétanisés, la souffrance à chaque mouvement, la course est terminée pour lui mais il lui faut rejoindre un poste de secours. Un autre, fringant jusqu'alors, se plaint de tendinite. Stop !
Les odeurs des élevages de cochons et les chouchous annoncent Grand Ilet .Encore un havre très attendu ! Un « kiné » sympa mais plus exténué que moi, me remet les muscles en place, la table de l'école du village est la meilleure depuis le début du Raid.(Peut-être qu'avec les abandons, il reste plus de victuailles ?)
Le repos ne doit pas s'éterniser pour attaquer ce qui est pudiquement appelé la dernière difficulté majeure : la Roche écrite. A l'entraînement, elle se laisse prendre, mais après tant de kilomètres dans les jambes, le sentier devient sur la fin un vrai chemin de croix. J'ai une pensée amicale pour Daniela, la Suissesse. Elle marche avec des béquilles ! Je colle aux parois avec mes quatre pattes, me suspend aux câbles de la main courante (elle court encore elle !), reprends mon souffle, biberonne à chaque instant. Et puis au bout d'un long moment, à la nuit tombante, la fameuse roche, comme une apparition, et des mains amicales qui vous happent, qui vous tendent des soupes chaudes, et qui vous font reprendre goût à la vie.
La longue descente sur la Redoute aurait pu être une voie d'honneur semée de pétales de roses. Au lieu de cela, des montagnes russes qui recommencent sur la crête d'un cirque où les pieds s'accrochent dans des racines tortueuses, que les lampes frontales font semblant de ne pas voir. A la fatigue générale, s'ajoute l'envie de dormir. Les arrêts sont plus fréquents. Je m'allonge parfois le nez dans la nuit étoilée, défiant la lune mais voyant poindre sur moi, comme pour me ramener à la réalité, les petites lumières des compagnons qui me rattrapent…
Les derniers kilomètres, nous les ferons à quatre, venus les uns et les autres d'horizons différents, rapprochés par le grand raid, on ne peut plus dire par le hasard. Nous ne cesserons pas de parler jusqu'à l'arrivée et c'est moi qui traîne le plus. Allons, le monstre est presque vaincu !
La descente finale nous accable de sécheresse et de chaleur, « et puis s'en vint le pont Vinh San ».
Enfin c'est la Redoute, si peu redoutée, un dernier sprint sur la piste, pour la frime, qui ne fait même pas mal ! et pour les spectateurs, qui vous applaudissent comme si vous aviez gagné le tour de France !

Alors, la ligne franchie, le relâchement suprême, l'aboutissement, les larmes qui se bousculent, la médaille et les baisers, le bonheur parfait, parce qu'on est allé au bout de soi-même, parce que c'est fini, parce que cela recommencera l'année prochaine quoiqu'on en dise sur le moment, parce qu'il faut bien se donner des objectifs, parce que la nature humaine n'est jamais plus belle que lorsqu'on la pousse un peu.
Et si le Grand Raid était le modèle pour un nouvel art de vivre ?





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