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Une partie de pêche


Auteur : CHANSON Thierry

Style : Scènes de vie




De temps à autre il m'arrivait d'accompagner mon père à la pêche. J'aimais me promener sur les bords de la Loire, humer l'air grisant de ce fleuve encore sauvage. Depuis quelques années il y avait beaucoup de cormorans. Je les regardais pêcher en bandes, encercler le poisson, puis plonger parfois très profond pour émerger enfin avec un poisson dans le bec. Ensuite ils se séchaient, les ailes grandes ouvertes, pendant de longues minutes. Il y a dix ans, les cormorans n'existaient pas dans cette région. Ils étaient arrivés d'un seul coup, je ne saurais dire comment. Au début on n'en voyait pas beaucoup, et chacune de leur apparition était guettée par les riverains et les ornithologistes. Mais rapidement ils devinrent nombreux, trop nombreux selon les pêcheurs, car ils consommaient une grande quantité de poissons.
- Si ça continue comme ça il n'y aura bientôt plus de poissons ! disait mon père. Il faudrait les abattre. Le gouvernement a qu'à en autoriser la chasse ! C'est de la vermine ces oiseaux. Il faut les exterminer. Ou qu'ils retournent d'où ils sont venus !
-Et d'où viennent-ils ? demandai-je à mon père.
Il haussa les épaules.
-J'en sais rien, mais d'après ceux qui s'occupent des oiseaux, ils viendraient des pays nordiques.
A ce moment on entendit notre chien aboyer.
-Il a dû débusquer un lapin ou un rat ! s'exclama mon père.
Mon père marcha dans la direction des aboiements. Je le suivis. J'aperçus notre chien, un cocker, en arrêt devant un monticule couvert de hautes herbes. Mon père s'approcha, et soudain je le vis lever en l'air la pique qui lui servait à poser sa canne à pêche, puis la planter dans quelque chose que je ne voyais pas. J'entendis des couinements, et en m'approchant vis un gros rat transpercé de part en part. Le rat n'était pas mort, et notre chien essayait par derrière de lécher le sang qui coulait sans se faire mordre. Mon père repoussa le chien du pied.
-Va pas te faire mordre ! Ces bestioles c'est porteur de maladies ! dit-il au chien qui ne voulait pas l'écouter.
Mon père ressortit alors la pique de la bête tout en la maintenant au sol avec son pied. Le chien lécha alors la chaussure de mon père qui était maintenant pleine de sang.
-Fous le camp le chien ! cria-t-il alors qu'il levait déjà la pique en l'air pour bientôt la replanter de toutes ses forces dans l'animal, mais cette fois dans la tête. Le gros rat eut un violent soubresaut, et étira ses pattes en arrière en tremblant pendant quelques instants.
-Il est mort ! dit mon père. Ça fait une vermine de moins !
Il le tenait en l'air à environ un mètre quatre-vingts du sol pour que le chien ne puisse pas l'attraper.
-Tu vas te calmer le chien ! dit-il en riant au chien qui sautait pour essayer de l'attraper. Puis il prit son élan en reculant son bras en arrière et le jeta le plus loin possible dans la Loire. Le chien aurait bien été capable d'aller le chercher, mais à cet endroit il y avait trop de courant, et le chien se contenta de suivre du regard le cadavre qui dérivait.
Ce n'était pas la première fois que je voyais mon père tuer un rat. Mais d'habitude c'était avec son pistolet, un pistolet qu'il avait gardé depuis la guerre d'Algérie. De temps en temps il lui arrivait de l'emmener quand il allait à la pêche, et de s'en servir pour tirer sur les rats. Il les tuait parce qu'ils étaient nuisibles, qu'ils avaient été décrétés nuisibles. Et je ne pouvais m'empêcher de penser que dès que les cormorans seraient eux aussi décrétés nuisibles, et qu'on autoriserait leur abattage, alors le pistolet de mon père risquait de bien servir. Ce serait sans doute d'ailleurs assez facile de les abattre. Perchés au soleil les ailes déployées en train de sécher ils constituaient en effet des cibles parfaites. Mais combien faudrait-il en abattre ? Plusieurs dizaines de milliers sans doute, puisque j'avais entendu dire par mon père que leur nombre pourrait bien être de sept cent mille. Une véritable extermination en somme. Un génocide animal. Je courus un peu pour rejoindre mon père qui marchait beaucoup plus vite que moi.
-Mais papa, dis-je une fois remonté à sa hauteur, les cormorans il n'y aurait pas moyen de s'en débarrasser sans les tuer ?
-Comment ça sans les tuer, qu'est-ce que tu veux qu'on en fasse ?
-Je ne sais pas, les mettre ailleurs ?
-C'est de la vermine, personne n'en veut ! Non, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de les exterminer !
Le chien aboya. Il semblait à nouveau avoir repéré quelque chose à l'intérieur d'un buisson de ronces. Nous nous approchâmes.
-Sors d'ici ! cria mon père. Mirko sors d'ici !
Le chien hésita un instant, puis il commença à reculer. Mon père était la seule personne à laquelle le chien obéissait, la seule personne qu'il craignait. Il faut dire que mon père avait une telle autorité qu'on ne pensait même pas un seul instant à lui désobéir. Je soulevai quelques ronces pour aider le chien à se dégager du buisson.
-Alors Mirko, tu te rappelles pas ce qui t'est arrivé la dernière fois ? dis-je au chien alors qu'il achevait de sortir du buisson de ronces en grognant.
Visiblement il ne s'en rappelait pas, ou en tout cas ça ne lui avait pas servi de leçon. La dernière fois il avait poursuivi une bête si loin à l'intérieur des ronces qu'il s'était coincé et ne pouvait plus bouger. Mon père avait alors été obligé de découper le buisson de ronces au sécateur pour dégager le chien.
Mon père sortit du coffre de la voiture un seau qui contenait des petits poissons. C'étaient des petits goujons, il y en avait cinq. J'aurais bien aimé les remettre à l'eau, mais je savais bien que ce n'était pas possible.
-Pourquoi étais-je si sensible ? me demandais-je. Je souffrais tellement de ma sensibilité. Je vis alors la grande main musculeuse de mon père descendre dans l'eau du seau et remonter lentement pour emprisonner un petit poisson. Bientôt il n'y eut plus assez d'eau dans la main de mon père et le petit goujon commença à se tordre. De l'autre main mon père prit alors un gros hameçon à plusieurs branches dans lequel il enfila le petit poisson. Puis il jeta le tout à l'eau. Je m'éloignai de mon père pour aller me promener un peu plus loin, car assis à côté de mon père, je ne pouvais m'empêcher de regarder le bouchon qui avançait dans l'eau et d'avoir à chaque fois une pensée pour ce malheureux poisson qui attendait d'être mangé par un sandre ou un brochet.
Un peu plus loin je vis un homme qui regardait aux jumelles. Il semblait observer quelque chose de précis. J'essayai de repérer à l'oeil nu ce qu'il regardait. Et à ma grande stupéfaction je vis que c'était un castor. C'était la première fois que j'en voyais un. Mon père m'avait en effet dit qu'il en avait aperçu un, deux ou trois fois sur une des plus grandes îles de la Loire. Je voyais très bien sa grande queue plate si caractéristique. L'homme me proposa de regarder dans ses jumelles. J'acceptai aussitôt.
-Qu'il était gros !
Je ne le vis qu'un instant car il plongea de la berge. Je rendis les jumelles à son propriétaire.
-Au sujet des cormorans, vous savez s'ils vont en autoriser la chasse ? demandai-je.
-Non, non, je ne crois pas. J'ai entendu dire qu'ils vont prélever des oeufs dans les nids afin de réguler les naissances.
-Ah oui ! m'exclamai-je soulagé.
-Nous ne sommes quand même pas des barbares. On n'est plus à la préhistoire. Il n'y a que les chasseurs pour vouloir des solutions pareilles ! me dit l'homme.
-Ça je suis bien d'accord avec vous ! ajoutai-je. Et les castors il y en a beaucoup ?
-Non, non. Ils sont très rares. Il y en avait un à une dizaine de kilomètres en amont, mais il a été retrouvé mort, truffé de plombs.
-Regardez ! dis-je. Le castor vient de remonter sur la berge !
Mais à peine avais-je fini ma phrase qu'il avait déjà disparu dans les hautes herbes.
Le soleil commençait à décliner. Je retournai voir mon père. Je lui dis que j'avais vu le castor. Il me demanda où. Sans même le vouloir je mentis. Je lui indiquai une île qui n'était pas la bonne. J'étais gêné d'avoir menti, mais soudain j'avais eu peur qu'il veuille le tuer.
-Papa, tu tirerais sur un castor ?
Il fut gêné par ma question et me regarda bizarrement.
-Ça va pas ! dit-il enfin. Les castors ils sont protégés. On n'a pas le droit de les tuer. Et celui qui en tue un risque une forte amende !
-Papa, on s'en va bientôt, je commence à avoir froid ?
-Encore une demi-heure ; quand il n'y aura plus de soleil ! me répondit-il.
-Et Mirko il est où ? demandai-je.
-A côté de la voiture, il dort. Il est crevé. Il a tellement couru que tout à l'heure il m'a bu la moitié de l'eau du seau des poissons, me dit mon père en souriant.
Je m'approchai du seau et vis qu'il n'y avait plus que deux poissons.
-Papa je peux remettre les deux qui restent à l'eau ?
-Non, non, je les garde. On voit bien que c'est pas toi qui te donnes du mal pour les attraper.
-Allez, papa, pour me faire plaisir.
-T'as qu'à en attraper toi. Après tu pourras en faire ce que tu veux.
Je connaissais mon père et n'insistai pas. S'il avait bien voulu, il aurait dit oui tout de suite, mais maintenant il n'y avait plus aucune chance. Un des deux petits goujons avait une nageoire légèrement esquintée. Je les regardais tourner en rond dans leur prison, tandis que leur petit frère était accroché au bout de l'hameçon en guise d'appât. Je mis un doigt sous ma langue et essayai d'imaginer ce qu'on pouvait bien ressentir accroché à un hameçon.
-Peut-être que sur une autre planète il existe des bêtes qui pêchent en accrochant des hommes au bout de leurs hameçons, me dis-je. Je voulus demander à mon père si c'était possible, mais je m'abstins, car il m'aurait sans doute traité d'idiot. Le bouchon de mon père plongea d'un seul coup.
-Ça y est, j'ai une touche. J'étais sûr qu'il y avait un brochet ou un sandre par là. Tout à l'heure il y avait des chasses. Mon père ne ferra pas tout de suite, car souvent les brochets gardent leur proie dans leur gueule avant de l'avaler. Au bout d'un moment il se décida à ferrer. Puis il tira sur la canne et commença à mouliner.
-Il est pris, je le sens ! Ça a l'air d'être un gros ! s'exclama mon père. Cours me chercher l'épuisette dans le coffre de la voiture. Dépêche-toi !
-C'est ouvert ? demandai-je.
-Non, prends les clefs dans ma poche. Et dépêche-toi, cours !
Je courus jusqu'à la voiture et ramenai l'épuisette.
-Il s'est pris dans les herbes. Je n'arrive pas à le ramener, s'exclama mon père.
Mirko s'était réveillé. Il avait compris qu'il se passait quelque chose. Mon père desserra le frein du moulinet, afin de laisser du fil au poisson pour qu'il se dégage de lui-même des herbes. Puis il se remit à mouliner.
-Il doit être énorme, s'exclama mon père. Aïe ! il essaie de prendre le courant !
Mon père desserra à nouveau le frein et laissa partir le poisson, car il craignait qu'il saute et casse le fil. Au bout de vingt minutes mon père n'avait toujours pas réussi à sortir le poisson. Le soleil était maintenant couché et j'avais froid.
-Regarde ! On l'aperçoit ! Il approche. C'est un monstre ! Je crois que je n'en ai encore jamais pris un aussi gros. Il doit bien faire vingt à vingt-cinq livres.
J'aperçevais en effet maintenant la gueule énorme du poisson que mon père maintenait hors de l'eau. Le poisson n'était plus qu'à environ deux mètres du bord. Mon père commença à descendre dans l'eau avec ses bottes. Il glissa l'épuisette dans l'eau afin de le prendre par en dessous. Mais au moment où l'épuisette toucha le poisson, celui-ci sauta brusquement hors de l'eau et se libéra.
-Merde ! il a cassé, cria mon père.
Mirko qui avait assisté à toute la scène semblait lui aussi déçu.
-Merde ! Merde ! continuait de dire mon père.
Quant à moi, je ne pus m'empêcher de laisser paraître sur mon visage un petit sourire béat.
-Qu'est-ce que t' as ? Tu rigoles ? Qu'est-ce qui te fait rire comme ça ?
-Non, non, je ne rigole pas.
-C'est parce que le brochet s'est décroché que tu rigoles ? C'est ça qui te fait rire ? T'es vraiment con !
Et à ce moment mon père leva le bras et me frappa si fort que je tombai à la renverse dans l'eau. Mon père me tendit la main pour m'aider à sortir, mais il ne s'excusa pas.
-Tu vas mettre une couverture sous toi pour pas mouiller la voiture. Et t'as intérêt à dire à ta mère que t'es tombé tout seul !
-Oui papa !
-C'est quand même pas possible d'avoir un fils aussi con. Qu'est-ce j'ai fait pour avoir un fils pareil !
La joue me cuisait. Je devais avoir la marque des doigts de mon père, et j'espérais bien que ma mère les verrait et qu'elle comprendrait. Assis à l'avant de la voiture, à côté de mon père, je ne disais mot. Je me mis à souhaiter qu'on ait un accident, et que nous mourrions tous les deux. Plus tard je compris qu'à cet instant j'aurais à la fois eu envie de tuer mon père et de me suicider.





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