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Le dernier bus


Auteur : COOS Laurent

Style : Fantastique




Par une nuit d'hiver glaciale et brumeuse, André attendait comme tous les soirs le dernier bus qui devait arriver à vingt-trois heures trente. Il travaillait depuis de nombreuses années comme agent de sécurité dans un grand centre de distribution de produits de luxe, et son service commençait en début d'après-midi pour se terminer tard dans la soirée. Son travail consistait à surveiller un moniteur relié à des caméras qui contrôlaient les allées et venues de tous les bâtiments. Parfois, lorsqu'il voyait quelque chose d'anormal se produire, ce qui malgré tout était assez rare, il devait intervenir en se rendant immédiatement sur les lieux. Comme par exemple le jour où un malheureux électricien s'était trompé en cherchant les toilettes, et avait pénétré par mégarde dans une zone interdite où étaient stockés des bijoux dont la valeur dépassait allègrement le million d'Euros. En dehors de cela, son travail était plutôt tranquille et il ne lui restait plus que deux ans à tirer avant la retraite.

André jeta un coup d'œil furtif à sa montre et prit place sur le vieux banc en bois de l'abribus. Plus que dix minutes à attendre avant l'arrivée du bus. Il frotta ses mains glacées l'une contre l'autre afin de les réchauffer tout en tapotant le sol gelé avec ses pieds. La température frôlait les dix degrés en dessous de zéro et il se sentit d'un seul coup tout engourdi. La ville tombait progressivement dans un profond sommeil, seules quelques fenêtres des immeubles d'en face étaient encore éclairées. Juste au dessus de l'abribus, un grand chêne laissait tomber au travers de ses feuilles quelques flocons de neige qui virevoltaient dans la nuit avant de s'écraser sur le sol.

Soudain, il ressentit une douleur lancinante derrière le sternum et, l'espace de quelques secondes, sa vue se brouilla. Puis il reprit peu à peu ses esprits et fit quelques pas avant l'arrivée du bus en prenant de profondes inspirations. Il savait que sa santé n'était plus au top, car depuis quelques années il cumulait cigarettes et kilos en trop. De plus, son médecin lui avait dit de se méfier de son diabète et de renoncer aux barres chocolatées qu'il prenait quotidiennement à la pause. Heureusement pour lui que sa femme veillait comme un ange gardien sur son régime !

Quelques instants plus tard, il distingua deux gros phares qui perçaient à travers la brume, suivis du ronronnement d'un gros diesel. Bizarrement, l'autocar qui en temps normal était plutôt en retard, semblait avoir aujourd'hui quelques minutes d'avance. L'autobus mit son clignoteur et s'arrêta sur la longue bande jaune à moitié recouverte de neige. Les portes pneumatiques s'ouvrirent dans un chuintement et André s'engouffra prestement à l'intérieur du véhicule. Aussitôt, il fut imprégné par la douce chaleur qui régnait à l'intérieur. Le chauffeur, un vieillard, l'accueillit avec un sourire bienveillant sans même lui demander son ticket.

André prit place à l'arrière, sur le dernier siège, et le bus redémarra lentement dans la nuit. Il ressentit soudain une impression bizarre. D'ordinaire, dans ce dernier bus de la soirée, il était pratiquement seul. Or, ce soir là, il y avait une dizaine de passagers, dont la plupart étaient des personnes âgées. Que pouvaient-ils bien fabriquer dehors à une heure aussi tardive ? De plus, ce n'était pas le chauffeur qu'il avait l'habitude de côtoyer, et celui-ci devait avoir largement dépassé l'âge de la retraite.
Bercé par le bruit du moteur, André ferma les yeux quelques instants et se plongea dans ses pensées. La première chose qu'il ferait en arrivant chez lui, après avoir enlevé ses souliers, serait d'embrasser sa femme. Ensuite, ils grignoteraient quelque chose ensemble devant le dernier journal télévisé avant d'aller se coucher. Au moment où il rouvrit les yeux, il vit le contrôleur qui se tenait debout au milieu de l'allée centrale. C'était un homme très grand, vêtu d'un costume impeccable et d'une casquette. Ses yeux étaient gris comme de la roche et son regard perçant scrutait tour à tour les passagers qui demeuraient immobiles comme des statues. Le bus ralentit et André jeta un coup d'œil inquiet par la fenêtre. Malgré la buée qui recouvrait les vitres, il semblait que l'autobus était sorti de la ville, car il ne pouvait distinguer aucune lumière. La nuit était aussi noire que de l'encre et aucune étoile ne brillait dans le ciel. Le bus s'arrêta, et le contrôleur fit signe à une vieille dame de descendre. Elle se mit aussitôt à geindre, mais malgré ses protestations, le contrôleur l'agrippa par le bras pour l'entraîner dehors. Au moment où les portes s'ouvrirent, une vague de froid balaya le bus, puis les portes se refermèrent brutalement sur la vieille femme.

Le bus redémarra aussitôt et une chaleur agréable envahit à nouveau le compartiment. Curieusement, les autres passagers demeuraient figés, sans même jeter un regard autour d'eux. Après avoir essuyé avec son mouchoir la buée qui recouvrait la vitre, André regarda à nouveau dehors. Il semblait bel et bien que le bus roulait en dehors de la ville, sur une longue route droite qui semblait mener nulle part. Sa gorge se serra et un nœud se forma dans ses entrailles.
C'est alors qu'il remarqua un jeune homme assis à l'avant du bus, vêtu d'un épais manteau et portant des écouteurs sur les oreilles. Bizarrement, il ne l'avait pas remarqué lorsqu'il était monté à l'intérieur du véhicule. Celui-ci dodelinait légèrement de la tête, sans doute plongé dans sa musique. Mais ce qui l'intriguait le plus, c'est que ses cheveux semblaient imprégnés d'un liquide rougeâtre, semblable à du sang. André voulut en avoir le cœur net et se leva d'un bond. Lorsqu'il arriva vers le jeune homme, il vit avec horreur que la moitié de son visage ensanglanté était atrocement mutilé. Il voulut lui demander ce qu'il lui était arrivé, mais une main aussi puissante qu'un étau le retint par le bras. C'était le contrôleur.
- Je vous prie de regagner votre place, Monsieur !
Ses yeux ressemblaient à deux billes et les traits de son visage exprimaient une grande rigidité.
- Ah vous tombez bien ! répliqua André. Pouvez-vous m'expliquer ce qui se passe ici ?
- Que voulez-vous dire ?
- Eh bien j'aimerais tout d'abord savoir où nous allons… Pourquoi avons-nous quitté la ville ?
L'espace de quelques secondes, une lueur d'étonnement brilla dans les yeux du contrôleur.
- Tout d'abord, j'aimerais voir votre ticket !
André poussa un soupir d'exaspération et sortit son portefeuille.
- Tenez, je n'ai pas de ticket, mais un abonnement ! Je prends ce bus tous les jours et…
- Cet abonnement ne vaut rien ! Coupa le contrôleur. Savez-vous qu'il vous faut un ticket pour voyager ici ?
- Mais je…
- Je vous prie de bien vouloir vous asseoir en attendant que nous soyons arrivés au terminus.
- Pas avant de savoir où nous allons et ce que signifie cette mascarade ! Je vous préviens, je suis agent de sécurité et…

Tout à coup, de profonds sillons se gravèrent sur le front du contrôleur et il se mit à hurler d'une voix qui semblait provenir d'outre-tombe.
- Asseyez-vous et fermez-la !

La mine défaite, André s'empressa de regagner son siège, et, quelques instants plus tard, le bus marqua un second arrêt. Ce fut au tour d'un vieil homme au dos courbé de descendre, sous le regard de glace du contrôleur. André observa le vieillard s'éloigner dans la nuit avant que le bus ne redémarre. Soudain, il vit avec horreur des créatures, dont la forme faisait penser à des petits singes, se jeter en hurlant sur le vieux bonhomme. Même à travers les vitres et malgré le bruit du moteur, il pouvait percevoir leurs jappements aigus. Ils lui arrachèrent son chapeau et le malheureux commença à gesticuler dans tous les sens. Le bus redémarra comme si de rien n'était et André se mit à crier sous le regard médusé des autres passagers.
- Bon Dieu, mais arrêtez ce bus ! Vous ne voyez pas que cet homme vient de se faire sauvagement agresser ?

Le contrôleur le fusilla du regard et lui fit à nouveau signe de se taire. L'autobus continua ainsi sa route à travers la nuit, faisant descendre à chacun de ses arrêts un autre passager. A chaque fois, ils étaient accueillis à la sortie du bus par ces créatures immondes. Puis lorsqu'il ne resta plus que trois personnes à l'intérieur, le contrôleur descendit à son tour, et fut remplacé par un homme vêtu d'une tunique blanche, dont le visage exprimait une grande bonté. Malgré sa tenue légère, il semblait que le froid n'avait aucune emprise sur lui. Le bus redémarra et s'engouffra cette fois-ci dans un long tunnel obscur. Celui-ci semblait sans fin, jusqu'au moment ou l'autocar se rapprocha d'une magnifique lumière qui brillait à son extrémité.

Lorsque le bus arriva à l'autre bout du tunnel, il déboucha au sommet d'une magnifique vallée. Le soleil brillait de tous ses feux dans un ciel aussi bleu que celui d'une carte postale. Des fleurs de toutes les couleurs parsemaient de vastes prairies, et à l'arrière plan se trouvait un grand lac entouré de montagnes ou de nombreux animaux venaient s'abreuver. Jamais de sa vie André n'avait vu de décor aussi féérique. Des oiseaux et des papillons voltigeaient dans le ciel et tout ce panorama n'était que pure beauté.
Arrivé au cœur de la vallée, le bus marqua un ultime arrêt et les derniers passagers descendirent du car, accueillis avec euphorie par des connaissances ou des membres de leur famille. Au moment où André s'apprêta à descendre à son tour, émerveillé par l'ambiance des lieux et ne cherchant même pas à comprendre où il se trouvait, l'homme à la tunique blanche lui demanda son ticket.
- Mais enfin, de quel ticket voulez-vous parler ? demanda André.
L'homme à la tunique blanche posa une main sur son épaule et le gratifia d'un sourire radieux, empli de compassion
- Dans ce cas, je crois que vous n'êtes pas encore destiné à venir en ces lieux.

Sur ces paroles, la vue d'André se brouilla à nouveau et lorsqu'il ouvrit les yeux, il était étendu sur un lit d'hôpital. Sa femme, qui se tenait à son chevet, vint lui déposer tendrement un baiser sur le front.
- Que… Que s'est-il passé ? balbutia-t-il.
- Tout va bien mon chéri ! Tu as fait un coma diabétique, mais à présent tu es tiré d'affaire. C'est un passant qui t'a retrouvé inconscient sous l'abribus et il a immédiatement appelé les secours... Heureusement qu'il est passé par là !
- Bon Dieu, je n'en reviens pas !
- De quoi mon chéri ? demanda sa femme intriguée.

Les larmes aux yeux, André esquissa un sourire.
- Eh bien je n'avais pas mon ticket pour le dernier bus !





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