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Atterrissage forcé


Auteur : BERTORA Jean-Noël

Style : Drame




« Peut être faudrait-il, en effet, que je m’explique. »

Ces paroles, je m’entends encore les prononcer devant l’inspecteur de police qui m’interrogeait.
A ce moment là, ma vie avait déjà basculé dans la déraison mais je ne l’avais pas encore réalisé. Ou plutôt je n’avais pas encore formulé concrètement ce qu’était devenue mon existence.
Mais combien sommes-nous d’individus dans ce cas ? Ne suis je pas encore trop naïf que de croire être un cas particulier ?
Vivre toute une vie, accroché à son quotidien sans se rendre compte du défilement des jours comme un naufragé dans un torrent qui ne voit que la branche qui le soutient, sans apercevoir, ne serait- ce qu’un instant, la rive et ses repères qui s’enfuient.
Alors, quand les murs bien clos d’une prison arrêtent le flot des jours, alors la vérité s’immisce peu à peu dans l’esprit libéré de toutes contingences.
Oh oui !
Mais pour cela, encore fallait-il que j’explique, que je décrive, que je précise à cet inspecteur peu soigné de sa personne, dans un bureau où le désordre gagnait sur le délabrement des lieux, que je lui parle de mon propre délabrement, de mon propre désordre moi qui fut si longtemps un exemple de soin, de méticulosité quasi obsessionnelle.
L’ordre, ce fut une constante, une impérieuse nécessité depuis ma plus tendre enfance. De l’orphelinat où j’ai grandi, de la pension où j’ai appris, à la caserne où j’ai sévi, partout il fallait de l’ordre.
Chaque chose à sa place, une place pour chaque chose, une heure pour se lever, une heure pour manger, une heure pour travailler, une heure pour se coucher, une autorité qui vous commande, des subalternes qui vous obéissent.
Le règlement pour toute philosophie.
J’y ai pris du plaisir. Un, deux ! Et pas plus. Accomplir sa tâche dans le strict respect des consignes, dégourdir ses muscles dans le cadre imposé d’un jeu d’équipe, vider sa semence dans un sexe dûment tarifé, pas d’imprévu, pas d’enjeu, pas de risque, pas de sentiment non plus.
Et puis, et puis un jour il y a comme un big-bang, un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage. Les aiguilles de l’horloge se mettent à tourner à l’envers et de plus en plus vite, toutes les anciennes références disparaissent.


Je sais monsieur l’inspecteur, je sais, je dois aller à l’essentiel, mais pour bien vous faire comprendre, je dois tout vous dire, remonter au tout début pour que cet atterrissage forcé sur l’autoroute de Béziers qui paraît inexplicable pour le moment ne le soit plus.
Voilà, j’ai quitté l’armée en 1995. Pas de reconversion dans le civil, cela ne m’intéressait pas. Enfin plutôt, je n’avais aucune idée de ce que j’aurais pu faire.
Avec ma pension, mes économies assez conséquentes (ma vie étriquée ne m’avait jamais donné l’occasion de dépenser beaucoup), j’avais décidé, enfin je crois avoir décidé, de vivre de mes rentes.
Je ne m’ennuyais pas, non, je poursuivais une vie sans but mais sans contrainte, sans intérêt mais sans question.
J’avais même gardé les horaires de la caserne : lever à 6 heures, coucher à 22 heures 30.
Un peu de lecture, le journal l’Equipe le matin, un programme de télévision le soir. De temps en temps un restaurant, parfois un cinéma, régulièrement une habituée de la rue de la gare.
Je ne m’étais jamais fait d’amis, ni à l’orphelinat, ni à la pension, ni à la caserne. Je n’en avais pas non plus dans la vie civile.
La télévision, comme tout le monde, je l’allumais vers 19 heures, sans la regarder ; plus tard dans la soirée, un match de football retardait quelque fois mon coucher, une légère somnolence pouvait occulter un film sans action.
Si vous avez déjà regardé une ville le soir, vous aurez remarqué l’omniprésence des lumières bleutées aux fenêtres.
L’humanité entière semble attirée vers cette lucarne comme les papillons de nuit par la lumière.
La mienne y figurait ni plus et même peut être un peu moins que les autres.

Mais oui, je m’égare, enfin pas tant que cela.
Car, c’est en regardant la télévision, Monsieur l’inspecteur, que tout a commencé.
Que je sois plus concis également ?
Je vais essayer.
Et pourtant autrefois, j’étais le champion de la concision. J’avais fait mienne la consigne de Georges Clemenceau aux jeunes journalistes de l’Aurore : « Des phrases courtes, je veux des phrases courtes : un sujet, un verbe, un complément d’objet direct, pas plus. Si vous voulez rajouter un complément circonstanciel ou un adverbe, demandez -moi la permission avant »
Je n’avais jamais eu besoin de permission, des phrases sèches ponctuaient une existence sèche, jusqu’à ce soir là, un soir de février, le 20 février 1997 vers 22 heures 50.
C’était un soir donc où je m’étais assoupi sur mon canapé. Quand j’ouvris les yeux ; routine bien rodée : un premier regard embrouillé qui ne perçoit rien, un léger étirement des bras, le corps qui se redresse et enfin un second regard qui distingue une image sur un écran qui a changé le cours ma vie.
Ce devait être une émission historique ou quelque chose du même genre. A l’écran était diffusée une photo, prise de haut en bas, dans laquelle on distinguait une jeune femme blonde qui sortait d’un petit pavillon. Son visage était dirigé vers l’objectif, une esquisse de sourire et un regard triste ne parvenaient pas à masquer sa beauté. On apercevait le toit du pavillon, il était d’une couleur bleu, bleu clair qui tranchait avec les arbres de la forêt avoisinante.
Je l’ai reconnue, Monsieur l’inspecteur, je l’ai immédiatement reconnue.
C’était ma mère.

J’ai été trouvé dans un couffin sur les marches de l’assistance publique. Dans ce couffin, il y avait une photo, le portrait d’une jeune femme blonde, au dos, des mots griffonnés à la hâte : « Je vous confie mon fils Luc ».

A ce moment je me souviens d’avoir sorti la photo de ma poche et l’avoir montrée à l’inspecteur qui n’y a jeté qu’un regard distrait, pour me la rendre aussitôt.
Comment n’avait-il pas pu être sensible à sa beauté si romantique, à son regard si doux ? Je l’ai haï pour cette indifférence. J’ai repris mon récit.


Jusqu’alors, je n’avais jamais cherché à retrouver cette femme qui s’était déclarée ma mère mais qui m’avait abandonné. Je l’ai emmenée partout, tout le temps. Je ne sais pas mais cette présence virtuelle me suffisait.
Elle me rappelait mon origine mais je ne voulais pas en savoir plus. Je la cachais aux autres. C’était mon secret, mon secret intime. Comment et avec qui aurais-je pu partager cette image ? Alors j’ai préféré la garder, seulement la garder, là dans ma poche au-dessus de mon cœur.
Mais ce soir là, le choc fut terrible, des millions de regards rendaient public mon secret le plus secret et d’un coup cette absence m’a paru complètement insupportable. J’ai ressenti un formidable creux dans l’estomac qui depuis ne m’a plus quitté. Sauf à un moment, mais j’y viendrai plus tard.
Alors j’ai décidé de tout faire pour retrouver mes origines, elle ma génitrice, mais aussi cette maison qui aurait pu être mon foyer, cette forêt qui aurait pu être ma terre, ce photographe invisible qui était peut être mon père.
Depuis ce jour, cette heure, je n’ai plus dormi ou très peu ou très mal. Depuis ce jour, ma vie est en désordre ; depuis ce jour, je ne suis plus concis. Sans permission je fais des phrases sans verbe, des verbes sans phrase, j’erre dans les compléments et les adverbes, je me perds dans les appositions et les hyperboles sont mon quotidien.

Les contacts avec la chaîne de télévision furent très décevants voire incompréhensibles.
Les premières personnes contactées m’ont difficilement orienté vers le réalisateur de cette émission. D’une courte conversation téléphonique avec celui-ci (pédant et infatué de son personnage) je n’ai appris qu’un vague renseignement sur la région, le Languedoc, qui aurait pu correspondre à cette photo, dont il ne se souvenait même pas d’ailleurs qu’elle eût pu exister.
A cette époque j’habitais à Grenoble, la première décision que je pris fut donc de déménager à Montpellier.
La deuxième fut d’apprendre à piloter.

J’avais, en effet, rapidement conclu que le moyen le plus évident d’arriver à mes fins était tout d’abord de repérer le lieu qui, ensuite devait logiquement me conduire à un registre d’état civil.
Et comment découvrir cet endroit sans adresse plus précise que celle du nom d’une région, sinon de la survoler pour repérer le pavillon au toit bleu ciel ?
Oui, c’était à la fois rationnel et déraisonnable. Le moyen envisagé était rationnel, le but (un site vieux de plusieurs décennies) complètement déraisonnable. Mais l’élan était pris, je suis allé jusqu’à la limite de mes possibilités.

J’avais loué un appartement au deuxième étage d’une petite résidence au numéro 2 de la rue Lafargue, une rue calme bordée de tilleuls centenaires.

Devant la réaction de l’inspecteur à l’énoncé du nom de la rue je lui ai dit :

Ah! Vous connaissez la rue monsieur l’Inspecteur ?
Non, pourtant il m’avait semblé que pour la première fois vous paraissiez intéressé par mon exposé.
D’ailleurs, mon emménagement n’avait pas fait sensation et c’est aussi discrètement que j’ai commencé ma nouvelle vie.
Des voisins également effacés, retranchés dans leur quotidien, me laissaient totalement indifférents et la réciproque devait être aussi vraie.
Bref, en apparence, rien ne changeait. Sauf que, une semaine après, j’allais à l’aérodrome de Montpellier- Fréjorgues pour m’inscrire à un cours de pilotage.
Mon moniteur était un être très superficiel, le genre blouson de cuir et Ray Ban toute l’année. Sa faconde méditerranéenne, ses logorrhées interminables sur son expérience aéronautique accentuaient encore le caractère antipathique du personnage.
Pourtant une fois le cockpit refermé, cet être insignifiant devenait magnifique. La rigueur des procédures se conjuguait à la virtuosité du geste pour accomplir le miracle du vol.
Vous avez déjà volé, Monsieur l’inspecteur ? C’est merveilleux !
Ce n’est pas seulement le fait de tout dominer. Certes, et c’est un cliché, la vision que l’on peut avoir du monde est différente quand on prend de l’altitude ; certes il est grisant de frôler les nuages d’un bout d’aile rapide, certes embraser d’un seul regard l’immensité du monde est époustouflant, mais pouvoir de ses mains et de sa tête maîtriser une lourde machine pour l’amener à côtoyer les oiseaux, il n’y a rien de plus fantastique.
C’est un miracle, un miracle qui se renouvelle à chaque décollage mais qui reste à chaque fois aussi merveilleux. Quand les roues quittent le sol et que l’accélération en vous collant au siège semble vouloir vous retenir, quand le nez de l’avion se lève vers le ciel, alors, alors Dieu est votre copilote.
Tout devient possible.

L’obtention de mon brevet ne s’est pas fait sans mal, les heures d’apprentissage se sont accumulées tout comme les frais de plus en plus onéreux.
Mais j’ai tenu, j’ai tenu et j’ai eu mon brevet de pilotage.
Durant toute cette période, à l’exaltation ordonnée dans l’avion succédait sans transition la folle confusion de mon esprit une fois redescendu sur terre.
Le visage de ma mère, son regard triste et plein d’amour, l’angoisse de l’abandon, le désespoir de la perte se mêlaient au fol espoir du toit bleu ciel.
Je me souviens de mes nuits sans sommeil, le corps ruisselant de sueur se tournant et se retournant au rythme fou des tourments de mon esprit malade.
Je me souviens de ces journées interminables, où penché sur des cartes j’organisais méticuleusement la reconnaissance aérienne de mon passé.

J’ai commencé le survol méthodique de la région. Carré par carré, jour par jour, je me suis usé les yeux à chercher un petit rectangle bleu, le cœur plein d’espoir au décollage, le corps usé et l’espérance désemparée à l’atterrissage.
Mais à chaque fois, une nouvelle carte dans mon blouson, je repartais convaincu que c’était le jour où, sous l’aile inclinée par un virage, j’allais apercevoir mon coin de paradis.
Tout à mon obsession, je ne m’étais pas préoccupé des contingences matérielles ou plus exactement financières.
L’heure de vol coûte cher, très cher. Au bout de quelques mois de vols quasi quotidiens, mes économies se sont volatilisées (si j’ose cette approximation de langage).
J’ai dû alors contracter des prêts, plusieurs prêts consécutifs. Des courriers que j’ignorais se sont accumulés, mon banquier m’a laissé des messages, puis une lettre recommandée, puis le propriétaire m’a menacé d’expulsion pour loyers impayés, puis l’huissier, puis une première saisie sur salaire, puis, …
Tant que j’ai pu maintenir les vols , je me suis accommodé de tout cela, mais le jour où je me suis trouvé dans l’obligation d’interrompre la location de l’avion alors ce jour là, je n’ai pas de mots pour traduire la détresse que j’ai ressentie.
Comment vous expliquer ? Ce n’était pas qu’une détresse morale mais c’est tout mon corps qui était en déliquescence.
Mon visage, déjà marqué par le manque de sommeil, s’est mis à ressembler aux décombres d’une ville après un tremblement de terre.
Que dire de ma démarche comme attirée vers ce sol que je ne pouvais plus quitter, de mes mains agitées de tremblements incessants.
Alors que j’avais vécu aussi bien tant d’années sans aucune raison de vivre, voilà qu’à présent, j’avais cette raison mais sans plus pouvoir la vivre.
J’ai voulu et c’est logique en finir. Le suicide s’est imposé à moi comme le seul devenir possible. L’espoir de retrouver dans l’au-delà ce qui m’avait échappé toute ma vie.
Oui, je sais, ce n’était pas plus raisonnable mais je puis le dire à présent pas moins déraisonnable que ma quête inachevée.
C’est en montant l’escalier vers mon appartement, avec dans la main un sachet contenant des somnifères et de l’alcool achetés avec mon dernier billet de 20 €, que j’ai croisé Madame Joly, ma voisine du dessous.
Comme je vous le disais, je n’avais jamais jusqu’à présent prêter la moindre attention aux habitants de la résidence.
Mais, ce jour là, mon regard s’est posé sur cette vieille dame aux cheveux blancs et aux yeux bleus marqués par le temps et me semblait-il aussi par les drames de la vie.
Mon aspect devait être bien misérable car c’est elle qui me demanda :
« Bonjour Monsieur, mais vous paraissez bien mal, puis-je faire quelque chose pour vous ? »
Sa voix était douce et réconfortante, j’en oubliai mon sac et je me fis conduire dans son appartement.

Je me souviens que c’est à ce moment- là que l’inspecteur m’a interrompu, s’est levé, est sorti du bureau puis est revenu peu de temps après avec un autre policier, plus âgé.
L’inspecteur m’a présenté son supérieur, le commissaire Dupuis, en m’indiquant seulement que celui- ci était intéressé par mon histoire et il me pria de bien vouloir continuer mon récit.


L’appartement de Madame Joly avait l’aspect d’un appartement d’une dame âgée et solitaire, mais il m’a apporté comme un immense soulagement.
Les volets fermés du salon maintenaient une fraîcheur agréable, les bibelots et napperons sur les tables et commodes étaient rassurants. Tout était ordre et quiétude. Une légère odeur de bonbon acidulé parachevait la sensation de bien- être que j’ai ressenti, aussitôt entré.
Elle me fit asseoir et, en buvant une tasse de thé, j’ai libéré, pour la première fois de ma vie, tout ce que j’avais enfoui toutes ces années et plus particulièrement durant les derniers mois écoulés.
Je lui ai montré combien cette frustration originelle avait pesé sur mon existence. Je lui ai avoué le manque profond d’amour récemment ressenti. J’ai pleuré devant cette inconnue en lui parlant de ma détresse et de mon désespoir.
Quand les derniers mots furent sortis de ma bouche, quand j’eus essuyé les dernières larmes de mes yeux, quand je pus redresser la tête, je vis le visage bouleversé de mon auditrice.
Nous restâmes un long moment sans parler, alternant des regards fuyants et des attitudes gênées par ces deux solitudes soudain confrontées, par ces deux chagrins à présent accrochés, par des sentiments maintenant partagés.
Pour la première fois de ma vie, j’avais en face de moi quelqu’un qui participait à mes émois, quelqu’un pour qui je n’étais plus un inconnu, quelqu’un qui se préparait peut être à m’aimer.
Je revins souvent voir Madame Joly. J’étais en train de m’apaiser. J’avais retrouvé un visage humain. Ma vie se forgeait de nouvelles habitudes. Un rythme régulier scandait mes journées.
Nous avons beaucoup parlé, toujours de moi, dans nos tête à tête au salon, dans nos lentes promenades au coucher du soleil, au cours de repas improvisés dans sa cuisine.
J’ai même commencé à écrire des poèmes que je lui dédiais, comme celui la par exemple.
«  Alors que perdu, malheureux et solitaire,
J’ai trouvé, dans un monde de pierres,
La douceur d’une simple pétale de fleur
Qui depuis, suffit à mon bonheur. »

Cette période harmonieuse, où la relation avec Madame Joly (que je n’ai jamais pu appelée autrement même au plus fort de nos rapports) endormait paisiblement mes désirs inassouvis, a duré tout cet été.

Et puis un jour, un mâtin, au réveil, brutalement, comme cela, d’un coup, le malaise est réapparu. J’ai bondi sur les cartes topographiques, sur mes instruments de navigation et j’ai recommencé à quadriller des parcours de reconnaissance.
La frénésie de cette quête impossible a de nouveau tout absorbé. Je suis resté deux ou peut- être trois jours sans sortir, sans presque manger, sans me laver, hors du temps, hors du monde, hors de tout, même de Madame Joly.
C’est elle qui, inquiète de mon absence, est venue frapper à ma porte.
Je me souviens de sa frêle silhouette courbée d’inquiétude, sur le seuil de l’entrée, de son air stupéfait de me revoir dans cet état de délabrement en me disant :
« - Mais que se passe t il mon petit Luc ? »
A ce moment –là, je me suis effondré comme un gosse incompris.
« - Quoi, quoi votre petit Luc ? je veux retrouver ma mère, je veux voir mon toit bleu ciel, je veux pouvoir voler, je veux… »
Je ne pus finir ma diatribe, j’éclatai en sanglots. Madame Joly ne dit rien, ne me regarda point, et en m’écartant légèrement de son passage, elle pénétra dans mon appartement.
Je me suis écroulé dans un fauteuil tandis que, sans un mot, elle a longuement nettoyé et rangé le désordre des deux pièces de mon logis.
Quand elle eut terminé, elle s’assit près de moi, et toujours sans me regarder elle me dit :
« J’ai mis de l’argent de côté pour mon enterrement, c’était idiot, à quoi bon puisque personne … Enfin, si tu veux, tu peux en disposer pour reprendre ton exploration. »
C’est comme cela que je repris mes investigations aériennes. Ce fut une période étrange, surtout dans mes rapports avec Madame Joly.
J’avais retrouvé mon allant du début. J’étais de nouveau enthousiaste et, le soir, je venais longuement lui relater mes recherches. Je lui détaillais le parcours entrepris, les multiples petits évènements du vol. Je lui parlais également de mes espoirs, du vol du lendemain…
Bref, tout à ma passion, j’en oubliai de regarder Madame Joly. Je n’ai pas vu son regard triste, je n’ai pas perçu son chagrin, je n’ai pas été attentif à son profond désarroi.
Elle n’avait pas dû prévoir un enterrement bien luxueux car très rapidement je me suis retrouvé dans la même situation d’incapacité de financer la location de l’avion.
Ce fut terrible. Le formidable espoir soulevé, l’exaltation qui imprégnait de nouveau chacun de mes gestes, chacune de mes actions, la moindre de mes paroles, explosèrent littéralement en plein vol lorsque avant hier soir…

Nous étions debout tous les deux dans sa cuisine. Tout en buvant le café qu’elle m’avait préparé, je lui exposais l’état de mes recherches :
«  Vous voyez, Madame Joly, toute cette zone hachurée, c’est là j’en suis sûr maintenant, c’est là que je vais trouver mon petit paradis. 
Toutes les recherches que j’ai faites jusqu’à présent étaient mal orientées. Je m’en rends compte.
Ce ne pouvait pas être trop à l’ouest, il n’y a pas assez de forêts. Je n’ai pas été assez cohérent.
C’est ici, dans cette zone, de Montpellier vers les Cévennes qu’il faut maintenant que je me focalise pleinement.
Demain, j’ai consulté la météo, en décollant tôt dans la matinée je pourrai voler au moins trois heures avant la pluie. L’avion est réservé.
Demain soir, Madame Joly, demain, préparez le champagne ! Je le sens mon grand jour est arrivé. Demain, Madame Joly, demain… »
Et je me suis précipité pour l’embrasser.

Dans un mouvement de recul elle s’est écriée :
« Arrête Luc, arrête, je n’ai plus un sou ! Tu es fou, je ne te supporte plus. Laisse -moi ! Laisse- moi tranquille ! Va- t- en ! »
Comprenez- moi Monsieur l’Inspecteur, comprenez ma stupéfaction. Je tombais des nues, je n’avais rien vu venir et puis, elle n’avait pas le droit de me dire ça.
Elle ne pouvait pas me rejeter dans la foule anonyme, m’abandonner à son tour.
J’étais sur le point d’aboutir, et cette vieille femme égoïste tuait d’une réplique tout mon avenir.
La rage, une rage folle s’est emparé de moi et a tout balayé, j’ai hurlé :
« De quel droit tu me dis ça ? Espèce de vieille peau, tu vas m’aider, tu m’entends ! Tu vas continuer à me donner ton fric vieille conne ! Tu m’entends, dis, tu m’écoutes ? »
Elle ne voulait pas entendre alors je l’ai prise par les épaules, je l’ai secouée pour qu’elle me regarde, je l’ai frappée pour qu’elle m’écoute, je l’ai jetée à terre pour effacer l’obstacle qu’elle représentait à présent.
Elle est tombée.
J’ai cru apercevoir en partant précipitamment sa tête rebondir sur le carrelage de la cuisine.

A ce moment de mon récit, le commissaire a fait un geste vers l’inspecteur qui s’est levé pour sortir du bureau.
Mais, ne sortez pas, Monsieur l’Inspecteur, je n’ai pas fini, j’en viens seulement maintenant à expliquer les causes de mon atterrissage forcé.
Et je repris mon récit sous le regard interloqué de mes auditeurs.

Après avoir passé une nuit sans dormir, je fus de très bonne heure à l’aéroport et j’ai décollé aussi vite que possible.
C’était, et je m’en rendais compte même confusément, le vol de la dernière chance du moins pour une période de temps encore indéterminée.
L’expérience acquise au cours de tous ces vols m’a permis de rejoindre sans anicroche le point de départ fixé pour ma reconnaissance.
Jamais je n’ai été aussi attentif, jamais je n’ai été aussi précis dans l’exécution du parcours, jamais je ne fus aussi efficace que durant le vol de ce matin.
Cependant toute mon attention, toute mon intelligence, toute ma pratique furent complètement absorbées dans l’exercice de cette quête forcenée.
J’ai laissé passer les heures, je suis allé au-delà des points de repère prévus, j’ai scruté à l’infini la plus petite tache de couleur claire, sans résultat, Monsieur l’inspecteur, sans résultat…
L’orage que la météo avait prévu est arrivé au même moment où la lumière rouge et le klaxon d’alerte m’informaient que j’avais consommé l’intégralité de mon réservoir de carburant.
J’ai appliqué sans réfléchir les consignes : contrôler l’axe de descente afin de maintenir une vitesse suffisante pour éviter le décrochage, virer lentement vers une zone dégagée.
J’ai aperçu la longue ligne droite de l’autoroute, sous la pluie qui commençait à tomber violemment, j’ai présenté mon avion face au vent et par miracle je me suis posé en évitant tous les véhicules.
Je suis sorti de mon cockpit les jambes flageolantes, j’ai pu aller jusqu’à une glissière de sécurité. Je me suis assis par terre. La pluie battante a ruisselé sur mon visage sans toutefois chasser complètement le flot intarissable des larmes venues du plus profond du plus terrible désespoir jamais éprouvé.
C’est là que vos collègues m’ont trouvé, c’est de là qu’ils m’ont amené jusqu’à vous.
Voilà, vous savez tout.
A présent, Monsieur l’inspecteur, je suis fatigué, terriblement fatigué.

C’est ainsi que j’ai terminé mon récit. Et c’est là que je me suis rendu compte que l’intérêt porté par ces policiers ne concernait pas mon atterrissage forcé sur l’autoroute mais bien la chute de Madame Joly dans sa cuisine.
C’est comme cela que j’ai appris aussi qu’elle était morte.
C’est le facteur, venu pour lui remettre une lettre recommandée de sa banque, qui a poussé la porte d’entrée entrouverte et qui l’a découverte allongée sur le carrelage de la cuisine, ses cheveux blancs baignant dans le rouge de son sang.
Déféré devant un juge d’instruction, celui- ci, à la simple lecture du procès verbal, sans plus m’entretenir, m’a signifié mon inculpation pour meurtre (sans intention de donner la mort) et mon incarcération immédiate.


Voilà maintenant 6 mois que je suis derrière les barreaux. Au cours de mes premiers moments d’incarcération, je fus au bord de la folie.
Des cauchemars épouvantables me laissaient presque sans vie au petit matin. Je voyais le visage de ma mère jeune baignant dans son sang sur le carrelage de la cuisine. L’horreur indicible d’avoir tuer ma mère s’est emparée de tout mon être.
Comment ais-je pu survivre à cette douleur incommensurable ? je ne le sais toujours pas.
Je crois que ce sont les entretiens avec mon avocate (commise d’office) qui m’ont peu à peu fait remonter de l’enfer.
Mon avocate est douce et délicate. Elle ne m’a jamais contraint à dire ce que je ne voulais pas dire, elle ne m’a jamais forcé à taire le flot incohérent de mes remords.
Elle m’a écouté longtemps, puis elle m’a parlé patiemment. Elle m’a dit que mon obsession était le résultat d’un manque profond d’amour. Elle m’a fait comprendre qu’inconsciemment j’avais voulu rattraper tout de suite un temps perdu depuis si longtemps.
Elle m’a assuré que j’étais moi aussi une victime et qu’une victime était souvent un bourreau en puissance.
Mon avocate m’a fait partager sa foi dans l’homme, dans sa capacité à tirer les leçons du passé, aussi horrible qu’il fût. J’ai appris que le verbe être se conjugue aussi au futur.

Madame Joly n’était pas ma mère, les tests ADN sont formels, mais elle aurait pu aimer jusqu’à la fin de ses jours le fils qu’elle n’avait jamais eu.
J’aurais pu l’aimer comme la mère qui me fit si cruellement défaut.

J’attends le jugement. Mon avocate m’a proposé de plaider l’irresponsabilité due à une surcharge émotionnelle au moment des faits.
Quand j’ai refusé, elle m’a sourit avec tendresse de voir que je voulais assumer pleinement toutes mes actions, toutes mes erreurs, toutes mes absences.

Cet atterrissage forcé sur l’autoroute de Béziers c’était aussi la chute d’une vie ratée, d’une vie sans amour.
Alors je veux payer, pleinement payer pour peut être, plus tard, venir pleurer sur la tombe de madame Joly et graver sur la stèle ces quelques vers :

Il y a dans la vie, des jours
Parfois très courts,
Toujours trop courts.
Ce sont les jours d’amour.

Cet amour tu me l’as donné,
Madame Joly de Montpellier.
Tes cheveux blancs furent le berceau
Qui me fit, dans le passé, tant défaut.

Je serai toujours là, à présent,
Pour te chérir à travers le temps.
Toi qui fut juste un moment,
D’adoption, ma petite maman.





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