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L'ours


Auteur : HESSE Rémi

Style : Réflexion




- La varicelle, tu sais, ce n'est pas bien grave, ce qui est surprenant c'est que tu ne l'aies pas eu plus tôt. A neuf ans généralement c'est loin derrière.
Le grand-père s'assit au bord du lit, carressa le front de son petit-fils, lui tendit un paquet soigneusement emballé.
Un livre!
Le gamin arracha le papier, feuilleta rapidement le livre sur les ours.
- Dis papy, en vrai, t'en a déjà vu toi un ours?
- Oui! Oui une fois c'était il y a quelques années en... Attends que je me souvienne. Je n'étais pas encore à la retraite... Je crois que c'était en 2006, mais je ne te garantis pas l'année.
J'étais chez ma mère, ton arrière grand-mère; par une journée d’automne fraîche et ensoleillée, le temps était doux. Un temps idéal pour aller à la pêche...
Le petit chemin descendait, abrupt et malaisé, quelques branches à écarter et ma petite place habituelle m’apparut. Trois ou quatre fois par an je venais là. Un effondrement de la rive lors d’une crue avait aménagée une petite crique de quelques mètres carrés, bordée d’un petit banc de terre. Cette rive bien plate au ras du Tarn permettait de s’installer à l’aise, loin de tout, du bruit de l’activité avec pour seuls voisins un écureuil et quelques pics-verts, parfois une poule-d'eau.
Voilà j'étais arrivé, l’eau était assez haute, un courant fort roulait des eaux boueuses en raisons de fortes pluies, les jours précédent en amont sur les Cévennes.

L'homme se caressa la barbe, ses yeux semblaient perdus dans le vide, un petit sourire égayait son visage. Le garçon regardait son grand-père en attendant la suite. Le vieil homme allongea ses jambes, secoua la tête comme s'il voulait revenir sur terre après un long rêve. Il posa la main sur l'avant-bras du garçonnet et repris la parole.
- Quelques minutes d’installation et je fus prêt, ma ligne à l’eau, rapidement une touche et une première prise un petit gardon. Ça commençait bien !
Je suivais distraitement le bouchon des yeux, tout en cherchant a localiser les pics-verts ils étaient trois ce jour là, à marteler les troncs alentours. Un cormoran passa au ras de l’eau. Le plus appréciable, c’était la paix qui se dégageait de cet endroit. Je ne me lassais pas d’admirer le kaléidoscope de couleurs que formaient les arbres enchevêtrés sur la rive. Quelques uns étaient encore verts, d’autre jaunes, roux, en face, sur la rive opposée, un arbre rouge émergeait d’un amas de lianes brunes.
Une petite heure s’était écoulée et déjà quatre poissons, dont une jolie petite tanche tournaient en rond dans mon seau.
Soudain un bruit de branchages écartés sans ménagement, troubla ma quiétude. Qui donc venait me voir avec cette grâce d’éléphant ? Les buissons remuaient et ma grande stupeur arriva un ours. La bête s’arrêta soudain se dressa sur ses pattes postérieures. J'étais mort de peur les griffes étaient énormes sa gueule entrouverte laissait voir des dents acérées. L'animal ainsi debout, mesurait plus de deux mètres et devait peser dans les cent kilos.
J'étais tétanisé, que faire ? Il n’y avait aucune possibilité de fuite le seul chemin était occupé par le fauve, de l’autre côté le Tarn large, profond au courant fort. Je n'étais pas assez bon nageur pour me jeter à l’eau c’était sans issue.
Que dire je ne parlais pas l’ « ours », encore moins le slovène car de toute évidence il s’agissait de l’ourse Slovène qui venait d'être relâchée, quelques semaines plus tôt dans les Pyrénées et dont on avait perdu la trace.
Après quelques instants de flottement, avec l’énergie désespoir, j’arrivais à bredouiller : « Bonan maneton » (bonjour) … L’ourse marqua une certaine surprise et répondit « bonan tagen » (bonjour). Ouf … elle parlait l’Espéranto …on allait pouvoir communiquer. Nous nous jaugeâmes quelques minutes. La sueur ruisselait sur mon visage et sur mon dos. J'essayais de dominer le tremblement de mes mains. Je ne voulais pas laisser paraître ma peur, mais, avec le recul, je suis persuadé qu'elle n'était pas dupe.
Que fais tu là, je te croyais perdue en Ariège ?
- Oui, ricana-t-elle, ils me croient tous en Ariège. J’ai eu un mal fou à me débarrasser de leur foutu bracelet GPS. Mais c’est fait, je l’ai jeté dans un cours d’eau en Ariège… et à moi la liberté ...

Elle se remit sur ses quatre pattes, et regarda nonchalamment l'eau couler.
De plus en plus d’abeilles tournaient autour de nous avec agressivité. J’en chassais une ou deux d’un revers de la main.
- D’où sortent toutes ces abeilles ? dis-je à la cantonade, pour meubler le silence pesant.
- Je viens de « chambouler » quelques ruches répondit-elle .
- Et pourquoi ?
- Cette question ! pour manger le miel tien !
- Mais ces ruches ne t’appartiennent pas !
- La propriété c’est le vol ! Dis-elle avec vigueur, tu n’as pas lu Proudhon ?
Elle est anarchiste pensais-je, on devrait s’entendre… Je poussais un discret soupir de soulagement.
- J’ai lu Proudhon... mais depuis 1840, de l’eau est passée sous les ponts …
- ça c’est bien un réponse d’homme! Vous les hommes, vous êtes marrants, quand vous n’avez pas d’arguments, vous avez une batterie de petites phrases toutes faites qui ne veulent rien dire !
Je trouvais prudent de ne pas répondre.
- Elles sont à toi ces ruches ?
- Non elles sont à l’apiculteur qui habite le long du chemin à sept huit cent mètres.
Un apiculteur... scanda-t-elle en séparant bien chaque syllabe.
D'un coup de patte dans le vide, elle sembla chasser une vision stupide. Sa gueule allait de gauche à droite, comme si, intérieurement elle se disait : «  non non ce n'est pas possible , » Elle me fixa et repris la parole en haussant le ton :
- Et bien ! Moi je passe, une fois dans ma vie, j’ai faim, je mange le miel. Quoi de plus normal ? Tu sembles en faire une affaire d'état ! Ton apiculteur, lui, c’est à longueur d’année qu’il pille le miel des abeilles et qu’il les exploite ! Et ça, ça ne te choque pas ?
Je restais muet.
Je voyais mon bouchon qui bougeait, mais de peur qu’elle n’interprète mal un mouvement brusque, je feignais de ne pas m'en apercevoir.
- Tu as une touche me dit-elle.
- Ah oui … et je sortis un petit gardon.
- Tu le veux ?
- Oh oui !
Je lui tendis le poisson, elle n’en fit qu’une bouchée.
- Tu en veux un autre ?
- Oui
Je lui donnais tour à tour trois autres gardons que j’avais pris avant son arrivée en prenant soins de garder la tanche dans mon seau.
- Je préfère la truite dit elle !
- Il n’y en a pas dans cette partie du Tarn, en amont oui mais, pas ici.
- Qu’en sais-tu ?
- Je n’en n’ai jamais vu !
- Et ça veut dire qu’il n’y en n’a pas ? Et puis il faudrait que tu sois un peu plus attentif pour pécher la truite.
- Une touche, je relevais ma ligne un peu hâtivement, le poisson retomba
- Raté ! dit elle
- Nouvelle touche, nouvel échec
- Encore raté !
Elle m’énervait avec ses réflexions. Mais il n'était pas question pour moi de répondre, un fond de peur m'habitait toujours.
- Mais comment es tu arrivée ici ? Lui dis-je.
- J’ai décidé de rentrer chez moi !
- En Slovénie ?
- Oui en Slovénie
- Et pourquoi ?
- Tu admettrais, toi, d’être déporté, pour le plaisir de quelques imbéciles qui trouvent qu’un ours c’est joli dans un paysage de montagne. Et puis je veux retrouver mon fiancé. Ajouta-t-elle en arrangeant du bout de ses griffes les poils autour des oreilles.
- Mais c’est loin la Slovénie, et ça va être ta période d’hibernation.
- J’y arriverais, tu ne t’imagines pas ce que peux faire une ourse amoureuse ! rétorqua-t-elle en donnant du volume aux poils de sa nuque.
Je vais aller cette nuit à Toulouse, je veux voir le Capitole et puis je me mets en route. Y a-t-il autre chose à voir à Toulouse ?
- Oui l’église St Sernin et puis, moi j’adore le pont neuf. Il est est magnifique et le soir lorsque éclairé par la pleine lune il se reflète dans la Garonne, c'est d'une poésie... Je ne put finir ma phase elle me coupa la parole :
- Sous le pont Mirabeau coule la Seine...
- Tu connais ce poème ?
- Ah quand même ! Certes nous ne sommes pas très cultivés, nous autres ours du fin fond des montagnes Slovènes. Mais tout de même Apollinaire ! J’irai voir ton pont !
Elle s’était assise à côté de moi et surveillait le bouchon. Nous étions installés comme deux copains, côte-à-côte. Je tâchais de m'accommoder de son odeur de fauve.
Soudain, au loin, des cris, une voix rocailleuse nous parvinrent. Quelques mots parfaitement audibles : fusil, gendarmes…
- Je crois que l’apiculteur a vu ses ruches...
- Oui, dit-elle dans un rire. Il va falloir que je parte. Je ne supporte pas ce qui porte l’uniforme, les gendarmes, militaires, policiers, garde-chasse et autres gardiens de zoo.
- Je vais partir aussi avant l’arrivée des gendarmes, je n’ai pas de carte de pèche.
- De carte de pèche ?
- Oui de permis en quelque sorte.
- Vous m’étonnerez toujours vous les hommes. Il vous faut donc un permis pour pécher un poisson.
Elle se leva.
- Je vais partir à la nage.
Lorsque tu sortiras de l’eau, préfère l’autre rive, tu éviteras la ville et donc le risque d’être vue.
- Tu es un père pour moi ricana-t-elle. Donne moi donc ton dernier poisson avant que je parte.
Je lui tendis ma tanche.
- Jolie pièce ! Tu t’étais bien gardé de me la donner.
- Euh … J’ai une famille à nourrir...
Elle émit un petit grognement, arbora un sourire dubitatif, puis en deux bouchées avala la tanche.
- Excellent !
Elle se lécha les griffes, se mit à l’eau, m’adressa un signe de patte, et partit à la nage en fredonnant une chanson de Michel Bühler en slovène.
Pour ma part je rangeais rapidement mes affaires et je remontais le petit chemin en chantonnant une chanson de Michel Bühler ... en français.

Le grand-père soupira d'aise et tourna la tête vers son petit fils. L'enfant dormait, son nounours dans les bras.





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