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La coke, mon père et moi


Auteur : BAKKAR Amel

Style : Scènes de vie




Il est seul, là, flottant dans l'eau. Maki n'en peut plus. Dans le gouffre du désespoir, il ne comprend pas pourquoi son père lui en veut tant.

D'origine malienne, sa famille et lui ont traversé la Mer Méditerranée pour venir s'installer en France, il y a trente-cinq ans de cela déjà.
Il se souvient encore du jour où son père les avait préparés sa sœur et lui au changement :
" Les enfants : nous arrivons dans un pays inconnu. Notre couleur sera un handicap. Les postes qui nous serons proposés seront destinés aux esclaves.
Je vous demande d'honorer votre famille, et de bien travailler à l'école. Je vous demande d'être des élèves brillants tout en étant fier de porter votre Nom BAKELOULI.
Faites en sorte de ne jamais rien demander à personne. J'attendrai patiemment le jour où vous réussirez, le jour où je pourrais enfin partir en paix. "

Les paroles de son père étaient restées gravées dans sa mémoire, pendant toutes ces années. Pour honorer leur père, Maki et Saya s'étaient construit à eux d'eux une forte personnalité.
Le début fut très difficile. Il fallut, à eux deux, supporter les moqueries, ricanements, et propos racistes de leurs camarades de classe. Le destin avait fait en sorte de les regrouper chaque année dans la même classe. Ils leur étaient ainsi plus facile de subir.

Leur père, Mohamed avait rapidement trouvé du travail.
Une société, Esclavon, une société de fabrication de nettoyants ménagers, était en manque d'ouvriers à l'époque.
Lina, la mère s'était vite imposée en trouvant une place de femme de ménage chez une grande famille du XVIe arrondissement.

Voilà ! Du jour au lendemain, ils passaient d'une maison de 90 m2 au Mali à une petite chambre française de 20 m2 pour quatre. Ils quittaient la sécurité pour un avenir plus qu'incertain. Ensemble, ils découvrent des appartements vétustes, insalubres du XVIIIe arrondissement : quartier de la Goutte d'or infecté de rats humides, un nid en enfer !

Le père culpabilise de jour en jour. Il n'a pas fait d'étude et n'a pas les qualités requises pour leur offrir un meilleur cadre. Il se jure de tout faire pour motiver ses enfants, ne pas finir comme lui. La mère, quant à elle, ne se soucie de rien et ne dit jamais rien. Elle abonde sans rechigner dans le sens de son mari sans aucune contestation

Les années passent, défilent à une allure et tout le monde se conjugue courageusement aux mauvaises conditions de vie.

Mali et Saya sont adultes maintenant. Dans quelques mois, ils auront vingt-huit ans.
Maki gagne son concours et rentre dans la meilleure école de la capitale pour devenir comédien . Le théâtre : la passerelle qui lui permettra de vivre pleinement sa vie, de capturer à travers les rôles joués la peau de parfaits inconnus. Une carte de jeu lui offrant un kaléidoscope d'émotions.

Parallèlement, Saya obtient son diplôme en médecine. Elle se spécialise en chirurgie réparatrice pour les grands brûlés. Elle a toujours rêvé de panser les autres, avaler leur douleur, raccommoder leur âme. Choisir ce métier, c'est s'offrir sa propre thérapie.

Papa et Maman sont de plus en plus usés par la fatigue et comme le veut la tradition, il est temps que les enfants reprennent le flambeau.
Elle a décidé de donner 500 euros de poche tous les mois à ses parents et fait régulièrement les courses. Vieux, harassés, ils arrêtent petit à petit de travailler. Elle leur trouve un appartement en location à Paris, près de Châtelet.
Seul restent à leur charge, les sorties et le lèche vitrine consommée.
Un jour prendre son envol lui traverse l'esprit. Elle s'installe avec son petit ami rencontré récemment à une soirée chez des amis.

Maki verse ce qu'il peut à ses parents. L'argent de poche va de 100 à 500 euros, selon les cachets, selon les rôles qu'on lui propose à la sortie de l'école, diplôme en poche. Il quitte le nid maternel pour se lover dans les bras de sa tendre dulcinée Laura, un ingénieur confirmé rencontré un soir de solitude au cinéma.
Ils s'aiment et décident d'aller vivre dans un chouette petit appartement à Porte Dorée.
Une nouvelle vie commence pour les deux.

Les parents sont fiers. Les enfants l'ignorent. Dans la culture malienne, on ne montre aucun sentiment, tout doit être caché pour me construire sa vie disent-ils de génération en génération.

Un jour, Maki rencontre un agent qui va basculer sa vie.
En quelques mois, la célébrité vient à lui et la presse aussi.


***

Un soir, Maki seul chez lui devant un verre de whisky, il écrit sur les feuilles orphelines d'un cahier qu'il vient d'acheter :

- Avril 2004

Papa devient avare. Il me harcèle au téléphone. Il veut encore plus d'argent de poche. 1500 euros que je lui donne depuis la sortie du film c'est bien…Non ?!
Il n'arrête pas depuis ses derniers temps. Je ne suis plus son fils. Indigne, qu'il m'appelle.
Il m'a tellement énervé que j'ai pris ma Mercedes Coupé hier et je lui ai fait un gros chèque, qu'il a accepté sans broncher.
Je ne comprends pas. J'ai l'impression que papa ne supporte pas de me voir heureux. Il aurait aimé que je galère comme lui peut-être ?
Il est jaloux. Son harcèlement dure depuis des mois.

Saya, je ne lui fais plus confiance. Hier, avant d'aller le voir, je l'ai appelée pour lui raconter. Elle m'a dit qu'il vieillissait et que je me devais de lui pardonner.
Quoi ?! Pardonner à ce vieux con qui me sucerait jusqu'à mon dernier souffle.
J'ai raccroché. Elle ne capte pas que je suis au bord du gouffre. Elle est trop dans la vague de l'amour. Il ne me reste qu'à déverser ma tristesse et mon incompréhension dans les verres généreux en whisky.

Je n'en peux plus. Ma douleur m'est insupportable. Ma femme et ma sœur ne comprennent pas que j'en suis arrivé au point d'en être rongé.
Laura fait des crises depuis trois mois parce que chaque soir, je me traîne jusqu'à la maison ivre mort. Elle me dit que je suis trop sensible et que je devrais passer au-dessus de l'attitude de mon père. Elle m'énerve.
Pour avoir la paix, je lui fais un enfant, un de ses rêves depuis notre rencontre.
Peut-être alors que père, content d'être grand père, me dira qu'il est fier de quelque chose au moins….. !

- Mai 2004

En attendant que Chiny, notre fille arrive au monde, je m'expérimente.
Dans le monde du show-biz, on se came beaucoup. Hier soir, c'était la première d'un film où je joue le rôle d'un camé. Cette fois ci, je suis passé à l'acte.
Johnny, un pote m'en a proposé.
La jouissance de ma première ligne de coke m'a plu. Je suis désinhibé de toutes émotions, je m'en sens comme sur un nuage, mes peurs sont enterrées et j'ai oublié pourquoi je prends de la coke…….Je suis toujours en extase.

- 16 Mai 2004

Je réitère, ce moment délicieux, d'extase sensorielle tous les soirs à la même heure. Ça me rappelle mon enfance, où l'on goûtait tous les jours à 16 heures.

- Novembre 2004

On est à J-2 mois de l'accouchement de Laura. Elle m'a oublié, je n'existe plus.
Elle ne se rend pas compte que je m'éloigne.
J'aurai eu une overdose, elle ne s'en apercevrait même pas.

Putain ! Je lui construis une baraque, ouvre un compte au cas où je serais plus là,
J'en ai marre.

Chiny va bientôt arriver et en face d'elle, elle verra un papa achevé, un papa indigne, un merdeux, un rejeté. Je ne pourrais pas tenir ce nouveau visage dans mes mains.


***

Une semaine après le jour de l'an, il se lève.
Il embrasse comme tous les matins sa femme et son ventre avant d'aller répéter.
Il met son plus beau costume.
Elle pense qu'il a rendez-vous avec la presse pour le prochain film.
Avec ma Mercedes coupée dernier cri, il fait quelques kilomètres jusqu'au Lac Danube. Il sort.
Il hésite, puis il plonge.

Il est là, seul flottant dans l'eau. Les images de sa vie défilent, puis un éclair, le blanc, le néant.
Un homme au visage énigmatique lui dit qu'il n'est pas sur le bon chemin, que son heure n'est pas arrivée, qu'il est un homme bon, que la jalousie de son père ne doit pas l'affecter, que ça passera, que sa femme et son enfant l'attendent.

Puis plus rien.


***

Mon corps est dans une chambre d'hôpital. Je suis pâle et mal rasé.
Le médecin vient d'annoncer à Laura, Saya, Maman et Papa que j'ai de la chance et que j'étais au bord de l'overdose, que j'ai eu beaucoup de chance qu'un chasseur passe dans le coin, que j'aurais pu y rester….
Mais je n'entends pas la fin. ..
Dans la pièce, je flotte étrangement au-dessus d'eux. Personne ne voit mon âme. Papa sort de la chambre. Je le suis dans le couloir, il s'effondre en larmes. Étonné, j'arrive à lire dans ses pensées :

" Merde, maki va peut-être mourir. Il s'est détruit à cause de moi. Sans m'en rendre compte, je suis devenu vénal avec mon propre fils. Ma jalousie l'a tué. Comment faire pour me faire pardonner. Je pensais être un homme bon mais non. Mon âme est sèche. ".

C'est la première fois que je vois pleurer père. Maman est à côté de lui et ne dit rien, ne réagit pas comme d'habitude. Laura et Saya, perdues, culpabilisent et se soutiennent dans les bras l'une de l'autre, noyées dans les larmes.

Euuhh, qu'est ce qu'il m'arrive ?! Je me retrouve d'un coup aspiré vers le bas, entouré par un nid de lumière aveuglante. Je sursaute. Je suis emporté jusque dans mon corps. Je les entends parler. Je ne sens plus mes jambes. Lentement, j'ouvre les yeux. Le médecin prend mon pouls et leur annonce que je reviens comme par miracle à la vie.
C'est le soulagement pour eux et le questionnement pour moi.

Pendant une semaine, à tour de rôle chacun et chacune vont venir occuper mes journées solitaires hospitalières. Chacun va, à tour de rôle, rester à mes côtés.

Ils ont peur. Peur des séquelles que je pourrais avoir, de mon silence devenu effrayant. Je réussis enfin à sortir de ce cauchemar deux mois après, un mardi après-midi, je parle à la vue de ma petite fille qui vient d'arriver au monde.


***

Aujourd'hui après toutes ses agitations, on partage un superbe repas de famille et la vie désaccordée prend vie.

Papa a ouvert la séance du déjeuner par un : " Je suis fier de vous mes enfants ".
Il avait réussi à libérer un atome de générosité.
Nos regards se redécouvrent. Il est gêné. Je le rassure d'un sourire.
Mon père et moi étions en train de traverser le Mékong qui allait nous permettre sur du long terme de nous retrouver.

Pour lever la curiosité, je propose de faire une prière avant de partager notre repas. Puis, je prends ma fille dans mes bras tout émus de voir un visage si angélique. Je lui parle du regard et lui promet d'être toujours présent à ses côtés.
J'embrasse ma femme, Laura, et lui glisse à l'oreille :
" Merci Laura, merci de m'accepter tel que je suis "





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