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La pendule à remonter le temps


Auteur : COOS Laurent

Style : Fantastique




Par un samedi pluvieux, Willy Kartner franchit la porte de la vieille boutique à l’enseigne défraîchie qui portait le nom de «La Trouvaille» et aussitôt le tintement d’un carillon retentit. Le magasin, sur un étage, n’était pas très grand et un tas d’objets disparates s’entassaient pêle-mêle les uns à côté des autres. Après avoir refermé son parapluie, Willy se mit à parcourir la pièce à la recherche d’un éventuel coup de cœur. Il aimait, lorsque le temps était maussade, parcourir les brocantes dans l’espoir de dénicher une bonne affaire, bien que la plupart du temps il rentrait bredouille. Assis derrière son comptoir, le propriétaire des lieux releva la tête de son magazine et le salua d’un vague signe de la main. Une odeur bizarre, sous- jacente, planait dans la pièce mêlée à celle de tabac froid.

Tout à coup, le regard de Willy se porta vers le mur du fond, sur lequel figuraient une multitude de tableaux. L’un d’eux, de petit format, était une réplique exacte de la Joconde. D’autres représentaient des natures mortes ou des paysages montagneux. Ce n’est pas l’une de ces toiles qui retint son attention, mais un objet insolite d’environ cinquante centimètres de haut posé sur une commode marquetée style Louis XVI. Il s’approcha et se mit à l’examiner. Il représentait un orgue sculpté dans du bronze massif. Le haut de l’instrument de musique était surplombé d’une pendule et un ange enlaçait les tuyaux tout en posant l’une de ses mains délicate sur le clavier. Jamais il n’avait vu d’objet aussi magnifique.

- Elle vous plaît ? demanda l’antiquaire en se levant prestement de son fauteuil.
- Elle est superbe ! répondit Willy.
- C’est une pendule qui vient de Toscane et qui date du XIXème siècle. La grande époque du romantisme.
Willy se mit à dévisager son interlocuteur. Son haleine empestait le Bourbon-Coca et le shit ; son visage était creusé. De plus, avec sa longue tignasse grise qui retombait sur ses épaules et son blouson en cuir noir dévoilant son torse, il faisait penser à un musicien de piano-bar alcoolique que l’on croise parfois dans les profondeurs des anciens troquets des grandes villes. Pourtant, malgré ses cheveux grisonnants, il ne devait guère dépasser les quarante-cinq ans. Willy songea soudain que lui-même approchait à grands pas de la quarantaine. Ce type, qui de prime abord faisait beaucoup plus vieux que son âge, était sans doute à peine plus âgé que lui. Ah ! Si seulement à partir d’un certain moment on pouvait faire reculer le temps ! Vieillir était sa hantise. Il avait beau faire du sport et soigner son apparence, il savait que tôt ou tard les années le rattraperaient. La voix rauque de l’antiquaire l’arracha à ses pensées.
- Et elle fonctionne à merveille, fit-il en glissant une main derrière l’horloge.
- Formidable ! s’exclama Willy, de plus en plus subjugué par cet objet pittoresque. Il le voyait déjà ornant son salon, juste à côté de la cheminée.
- Il suffit de la remonter avec ceci, ajouta le brocanteur en faisant rouler une clé minuscule entre ses doigts effilés.
- Sonne-t-elle les heures ? questionna Willy.
- Uniquement midi et minuit, répondit le marchand avec un sourire espiègle, découvrant des dents irrégulières jaunies par le tabac.
C’est d’ailleurs ce qui fait sa particularité.

Willy se mit à nouveau à examiner l’objet, mais aucun prix n’était affiché. Il décida de se jeter à l’eau :
- Combien coûte-t-elle ?
L’antiquaire réfléchit quelques secondes, comme s’il fixait ses prix à la tête de ses clients.
- Deux mille euros.
Willy sentit le sol se dérober sous ses pieds. Certes, il s’attendait à ce qu’un tel bibelot ne soit pas donné, mais là… Cela représentait pour lui près d’un mois de salaire. Devant la mine dépitée de son client, l’antiquaire enchaîna :
- Savez-vous que cette pendule a une légende ?
- Sans blague ?
- Ouais. Attendez, je vais vous la raconter :

« Tout a commencé en 1832, date à laquelle cet objet fût façonné par Pablo Scarandetti, Horloger et Sculpteur d’un petit village de Toscane. Il l’avait confectionnée avec un soin particulier dans le but de l’offrir, comme c’était de coutume à l’époque, aux parents de sa fiancée le jour de son mariage. Malheureusement, à quelques heures de la cérémonie, un événement tragique est survenu: Sa bien-aimée a fait une chute de cheval, se brisant du coup les cervicales. À l’annonce de la mort de sa belle, Pablo, dans un élan de désespoir, aurait reculé les aiguilles de cette pendule de douze heures en priant le ciel de pouvoir revenir en arrière et changer ainsi le cours des choses.
- Et… ça a marché, demanda Willy, subjugué par ce récit.
L’antiquaire le fixa avec un sourire malicieux.
- Oui. Nos deux tourtereaux se sont mariés comme prévu. Toutefois, personne n’a pu vérifier la véracité de cette histoire, vu que cette tragédie n’a finalement jamais eu lieu. Selon les dires, seul Pablo a conservé la mémoire des événements et les a retranscrits peu avant sa mort, révélant ainsi le secret de cette pendule. Il prétend que quiconque retrouvera l’heure exacte à laquelle il a accompli ce miracle, pourra en faire de même et remonter le temps de douze heures. Ceci indéfiniment, mais toujours pour la même journée. Et si l’heureux élu décide de laisser passer l’heure à laquelle s’opère ce miracle, l’enchantement cessera et il ne sera plus possible de revenir en arrière.
- Avez-vous essayé ? s’enquit Willy.
L’antiquaire se mit à rouler une cigarette.
- Oui, mais j’ai vite abandonné. Pour que la magie opère, il faut retrouver l’heure précise, à la minute près. Or, étant donné que l’horloge comporte 12 heures à 60 minutes, cela offre 720 possibilités. Vous conviendrez qu’il y a très peu de chances de tomber pile du premier coup ! Et pour être franc avec vous, je n’ai pas la patience de procéder à un si grand nombre d’essais.

Willy afficha un petit sourire.
- C’est donc que vous n’y croyez pas vraiment ! Si vous aviez la certitude que cela fonctionne, vous auriez été jusqu’au bout, ne fût-ce que pour gagner à la loterie. Il vous suffirait de regarder le tirage en direct à la télé et de revenir ensuite douze heures en arrière. Ce serait la fortune assurée !
- Peut-être. Mais vous savez, si je devais vérifier le mythe qui tourne autour de chaque objet qui passe dans mon magasin, j’aurais du boulot ! Entre les miroirs ensorcelés et les lampes de Génies… Mais pour en revenir à nos moutons, cette pendule vaut bien davantage que le prix auquel je la vends. Le pourtour du cadran est en or massif ! Aujourd’hui l’or est à son prix le plus bas, je vous l’accorde, mais cela risque bien de changer sous peu. Dès lors, sa valeur a bien des chances de doubler !

Willy marqua un long silence, tout en continuant de contempler l’objet sous toutes ses formes. Ce n’est ni la légende que lui avait raconté cet étrange bonhomme, ni même les dorures qui l’intéressaient, mais cette pendule dégageait quelque chose d’étrange qui le subjuguait ; une sorte de magnétisme très puissant. On aurait dit que l’ange appuyé contre l’orgue était vivant, qu’il allait jouer de la musique sur le clavier d’une seconde à l’autre. Malgré le fait que ses économies avaient fondu comme neige au soleil suite à son déménagement et à l’achat de nouveaux meubles, il prit une décision que n’importe quelle personne censée aurait qualifiée de déraisonnable, voire de complètement loufoque.
- Je la prends ! Acceptez-vous les chèques ?
Le vendeur afficha un sourire triomphant.
- Bien sûr, tant qu’ils ne sont pas en bois !
- N’ayez crainte, je suis comptable et j’honore toujours mes paiements.
- Heureux de vous l’entendre dire ! Bon, je vous l’emballe ?
- Ce ne sera pas nécessaire, ma voiture est garée à deux pâtés de maisons d’ici. Je cours la chercher et nous la chargerons directement devant la porte.

Willy s’empressa d’aller chercher sa voiture et, après avoir chargé précautionneusement son acquisition sur le siège arrière, il sortit son chéquier sous l’œil avide du vendeur. Il se demanda, l’espace d’un instant, si ce type n’essayait pas de le rouler ; si la somme exorbitante qu’il lui demandait ne servirait tout simplement pas à financer sa fumette pour les prochaines semaines. Malgré tout, il signa le chèque sans broncher en se disant que dans la vie chacun à droit à son moment de folie. Et il ne le faisait au détriment de personne, car ayant divorcé récemment, il serait seul à se serrer la ceinture pour boucler ces prochaines fins de mois.

Arrivé à la maison, après avoir transporté ce lourd objet à travers le rez-de-chaussée, il s’effondra sur le canapé et se mit à le contempler. Comme il l’avait pressenti, celui-ci s’accordait parfaitement avec le mobilier rustique du salon, donnant une touche magique à la pièce. Le brocanteur avait pris soin de remonter le mécanisme de la pendule et un tic-tac régulier se faisait entendre.

Willy ferma les yeux en songeant à son étrange récit. Soit cet homme à l’allure baroque venait de fumer un joint de trop avant son arrivée, soit cet objet possédait réellement une histoire hors du commun, aussi fascinante que le conte de Blanche-Neige ou Alice au pays des merveilles. A cet instant, un timide rayon de soleil annonçant la fin des intempéries se fraya un passage à travers la fenêtre et vint illuminer l’ange d’une belle lumière dorée. Willy se releva d’un bond de son fauteuil afin de contempler son acquisition de plus près. La pendule indiquait exactement seize heures trente-six minutes. Puis d’un geste mécanique, sans vraiment savoir pourquoi, il recula les aiguilles de douze heures, à la minute près. Puis il éclata de rire.
« Allons mon pt’it Willy, ne me dis pas que tu prêtes foi à ces fadaises ? Si le type de la brocante te voyait, il serait mort de rire ! »

Soudain, la pièce fut plongée dans l’obscurité la plus totale et son cœur fit un bond dans sa poitrine. Il se précipita aussitôt vers l’entrée de la pièce et actionna l’interrupteur afin d’allumer le lustre. Puis il attendit que son pouls reprenne un rythme normal tout en prenant quelques profondes inspirations.
Comment le jour avait-il pu disparaître ainsi en une fraction de seconde ? Il songea tout d’abord à une éclipse de soleil, mais cela ne collait pas. Ou alors celle-ci était drôlement rapide. On aurait dit que quelqu’un venait d’éteindre l’astre du jour en pressant sur un bouton, comme on éteint une lampe.
À moins que…

C’est alors que l’invraisemblable jaillit à son esprit.
« Oh mon Dieu, c’est pas vrai ! Dites-moi que je rêve ! »
Il bondit vers le téléphone et composa le 3699, le numéro de l’horloge parlante de l’observatoire de Paris, chargée de diffuser en permanence l’heure légale.
Une voix mécanique prononça : « quatre heures quarante-deux minutes… »
Willy sentit le sol se dérober sous ses pieds. La voix n’avait pas dit seize heures quarante-deux minutes, comme il était censé être, mais bien quatre heures quarante-deux minutes. Ces paroles résonnaient irréelles dans son esprit, comme la voix d’un hologramme dans l’espace. Il venait de remonter le temps de douze heures. Il jeta un coup d’œil en direction du buffet où était posée la pendule, mais elle n’y était plus.
« Bien sûr, je ne l’ai pas encore acheté. Bon sang, mais quelle histoire de dingue ! »
Soudain, un sentiment d’euphorie succéda à sa frayeur en songeant à tout ce qu’il pourrait faire grâce à cet étrange pouvoir. Il pourrait jouer au loto express dont le tirage sort toutes les dix minutes et qui permet de gagner jusqu’à cent milles euros. Mais une foule d’autres projets se bousculèrent dans sa tête.

Il décida d’aller faire un tour dehors afin de remettre de l’ordre dans son esprit en fusion.
La nuit était fraîche et les étoiles se frayaient un passage à travers les nuages par cette première journée de printemps. Il se dirigea d’un pas rapide en direction du buffet de la gare, endroit privilégié où il avait l’habitude de boire son café et de lire son journal avant d’aller travailler. Arrivé sur place, il commanda un capuccino à la serveuse, une petite brune aux yeux clairs vêtue d’un tailleur noir.
- Bonjour Willy. Dites-donc, vous êtes matinal pour un samedi ! Vous êtes tombé du lit ?
- Eh bien, pour tout vous dire, j’ai passé une mauvaise nuit et plutôt que de me retourner dans mon lit, j’ai pris la sage décision de me lever.
- Bonne résolution ! On dit que la journée appartient à ceux qui se lèvent tôt.
« Tu ne crois pas si bien dire ma belle ! » pensa-t-il en son for intérieur.

Il se mit ensuite à fixer l’écran statique sur lequel s’affichaient les numéros du loto express, sortit un stylo de la poche de son veston et nota soigneusement les résultats du tirage. À présent, il n’avait plus qu’à aller acheter à nouveau la pendule chez l’antiquaire dès l’ouverture du magasin, d’attendre seize heures trente-six, et de revenir en arrière pour jouer les bons numéros. Ensuite, si cela fonctionnait comme prévu, il pourrait passer à la vitesse supérieure en jouant à des jeux qui lui rapporteraient bien davantage. Pourtant, il avait du mal à se mettre dans la tête qu’il vivait non pas une nouvelle journée, mais qu’il revivait la précédente.
« Et si je revenais tous les jours en arrière, je ne vieillirais jamais ! J’aurais ainsi la vie éternelle… »

Malgré tout, il se dit qu’à la longue ce serait monotone de revivre sans cesse la même journée. Même s’il était capable de modifier le cours des choses, il ferait toujours le même temps, il ne verrait plus défiler les saisons, et les gens autour de lui auraient toujours le même comportement. Le journal afficherait toujours les mêmes nouvelles et la télévision ressasserait les mêmes programmes.
Ce serait la rançon à payer.
Sur ces pensées, il termina son café en vitesse et sortit de l’établissement.

Tout à l’est, le ciel se teintait d’une douce lueur orangée. Rien n’annonçait la pluie pour le moment, mais il savait qu’à partir de dix heures trente les vannes célestes s’ouvriraient. Tout comme il savait que dans moins d’une demi-heure une vieille dame de son quartier se ferait écraser par un camion à l’angle de la rue du vieux pont. Soudain, une idée jaillit à son esprit :
« Et s’il utilisait aussi son pouvoir pour une bonne cause ? »

Il décida de se rendre à l’endroit où allait se dérouler le drame. Il avait encore largement le temps d’aller là-bas avant l’ouverture de magasin de brocante. Il se demanda toutefois s’il n’allait pas se réveiller dans son lit, s’il n’était pas tout bêtement en train de rêver ce qu’il vivait. Mais si c’était un rêve, il était d’une réalité troublante. Il pouvait ressentir l’air froid pénétrer dans ses poumons et entendre le chant strident des oiseaux qui saluaient cette nouvelle journée. Il pressa le pas et il ne lui fallut qu’une dizaine de minutes pour arriver à l’angle de la rue du vieux pont. Il n’y avait pas grand monde, excepté un homme d’un certain âge coiffé d’un chapeau qui promenait son chien de l’autre côté de la rue. Il décida donc d’attendre et alluma une cigarette.
« Voilà encore un avantage de plus, je pourrais fumer éternellement sans attraper le cancer ! » se dit-il.

Au bout de quelques instants, une vieille dame portant un foulard rouge et munie d’une canne pointa son nez au bout de la rue. C’était elle, sans l’ombre d’un doute. Elle était à l’heure du rendez-vous avec la grande faucheuse. À voir la manière dont ses mains tremblaient, elle devait souffrir d’un début de maladie neurologique, genre Parkinson ou autre. Willy attendit qu’elle arrive à sa hauteur, juste à côté du passage piéton, pour l’apostropher.
- Puis-je vous demander l’heure Madame ?
La femme continua sans même relever la tête et s’apprêta à traverser la rue. Les feux clignotaient à l’orange. C’est alors que Willy se rendit compte qu’elle était sourde comme un pot. Il l’agrippa par le bras et elle eut un sursaut de stupeur. Ses yeux s’écarquillèrent, croyant sans doute qu’elle avait affaire à un agresseur qui en voulait à son sac à main. Elle tenta vainement de se dégager au moment où un énorme camion passa devant eux dans un bruit assourdissant. Willy se dit qu’il venait d’éviter le pire, ou du moins le croyait-il. La vieille femme se mit à se débattre de manière plus vigoureuse et Willy relâcha son étreinte. C’est alors qu’elle poussa un petit cri qui faisait penser à celui d’une souris et elle s’écroula par terre, une main plaquée contre sa poitrine. Paniqué, Willy s’agenouilla à côté d’elle et fit quelques vaines tentatives de réanimation, mais il était trop tard. La vieille dame venait de succomber à une attaque cardiaque.
À ce moment là, l’homme qui promenait son chien l’interpella depuis l’autre côté de la rue.
- Vous avez besoin d’aide ? cria-t-il.
- Oui, il faut appeler une ambulance !
- Bougez pas, j’y vais ! fit le vieil homme avant de s’engouffrer dans un immeuble.

Willy savait pertinemment qu’il était trop tard et décida de ne pas attendre l’arrivée des secours. Il fallait à tout prix qu’il se rende à la brocante dès l’ouverture afin d’acheter à nouveau cette fameuse pendule. Il ne voulait pas prendre le risque d’attendre l’après-midi comme la première fois. Il allongea délicatement la vieille femme sur le côté en position de sécurité, puis se dépêcha de quitter les lieux. Il savait qu’un tel comportement était condamnable par la loi, mais il lui suffirait de remonter le temps pour réparer son erreur. Les événements qu’ils venaient de vivre se bousculèrent dans sa tête et il eut soudain l’impression de perdre la raison. Il avait voulu reporter l’heure fatidique de cette malheureuse octogénaire, mais apparemment Dieu n’était pas d’accord. C’était son heure et il semblait que rien ne pouvait changer le cours des choses, sinon qu’elle mourut d’une manière un peu plus propre qu’en éparpillant ses entrailles sur la chaussée.

Quelques minutes plus tard, Willy arriva devant la boutique, mais celle-ci n’était pas encore ouverte. Il marcha de long en large devant la vitrine jusqu’au moment où il entendit un tour de clé dans la serrure de la vieille porte. Le brocanteur venait d’ouvrir depuis l’intérieur, ce qui veut dire qu’il habitait probablement sur place. Willy attendit quelques secondes devant l’entrée, tout en épiant cet étrange personnage à travers la vitrine.
« Voilà. Il vient de faire le tour du magasin sans doute pour contrôler si tout est en ordre, et maintenant il va s’asseoir, allumer un joint, et feuilleter son magazine de cul en attendant ses clients ! »
Willy se frotta les mains et franchit la porte. Le tintement du carillon retentit et le propriétaire releva les yeux de sa revue. Contrairement à la première fois, il le fixa avec un regard perçant. On aurait dit un oiseau de proie.
- Eh bien pour une fois que j’ouvre à l’avance, on dirait que la journée s’annonce bien ! J’ai rarement des clients avant neuf heures. Puis il écrasa maladroitement son pétard qu’il venait d’allumer dans un vieux cendrier en cuivre. Willy fit mine de rien et se mit à parcourir la pièce comme la première fois afin de ne pas éveiller de soupçons. Puis il se dirigea vers la pendule qui reposait sur l’antique commode et semblait l’attendre.
- Elle vous plaît ? demanda l’antiquaire en se levant prestement de son fauteuil.
- Elle est superbe ! répondit Willy.
- C’est une pendule qui vient de Toscane et qui date du XIXème siècle. La grande époque du romantisme.
Le jeune homme décida de ne pas perdre de temps.
- Très bien ; je vous l’achète ! Combien coûte-t-elle ?
L’antiquaire parut agréablement surpris et afficha son petit sourire de coin que Willy n’aimait pas du tout. Mis à part son haleine fétide et ses dents en piteux état, quelque chose d’inquiétant émanait de cet homme, mais il ne s’en était pas vraiment aperçu la première fois, trop subjugué par son achat.
- Trois mille euros.
Le sang de Willy ne fit qu’un tour, mais il s’efforça néanmoins de ne pas laisser transparaître sa colère. Il s’était montré beaucoup trop sûr de lui et le vendeur en profitait pour lui demander mille euros de plus que la première fois.
- C’est cher ! Je vous en offre deux mille euros.
L’étrange bonhomme réfléchit un bref instant avant de répondre.
- Deux-mille-cinq-cents et elle est à vous ! Savez-vous que cette petite merveille a une légende ?
- Ah oui ?
Le vendeur lui conta à nouveau son histoire. Willy attendit patiemment qu’il ait fini en pensant en son for intérieur :
« Bien sûr que je la connais cette légende, pauvre crétin ! J’ai même pu la vérifier par moi-même… Grâce à cette pendule, je vais pouvoir amasser bien plus d’argent que tu n’en as jamais rêvé ! »
Puis il répondit d’une voix doucement ironique :
- Oh ! Vous savez, je suis très terre à terre et je ne prête pas vraiment foi à ce genre de balivernes. Je suis comme saint Thomas, je crois ce que je vois !
Sur ces paroles, il sortit son chéquier sous l’œil avide du brocanteur avant de charger l’objet qui allait changer sa vie dans sa voiture.

Arrivé à la maison, il la déposa à la même place, sur le buffet à côté de la cheminée. Il se mit à songer aux cent-mille euros qu’il allait gagner dans quelques heures. Il pourrait même jouer plusieurs fois dans la même journée afin de gagner encore plus. Ensuite, il pourrait toujours décider de continuer ou pas. Tout à coup, l’idée lui vint qu’il tiendrait un journal dans lequel il relaterait les événements de chaque journée. Avec un sentiment ambivalent d’impatience et d’appréhension, il attendit durant de longues heures que celle-ci affiche seize heures trente-six.
Puis il remonta le temps.


21 mars, deuxième jour.

Aujourd’hui, j’ai gagné cent-mille euros. Tout fonctionne comme prévu. Dès lors, je suis passé à la vitesse supérieure en relevant les numéros de plusieurs tirages. Je suis impatient d’être demain, ou plutôt de revivre cette journée pour voir exploser la cagnotte ! Sinon, je me suis rendu à la rue du vieux pont où j’ai assisté au tragique accident de la vieille dame. Quelle frustration d’assister à un tel drame sans pouvoir rien faire ! La prochaine fois je tenterai à nouveau quelque chose.


21 mars, troisième jour

Bingo ! J’ai gagné trois cent-mille euros ! J’ai cependant un peu peur que les autorités se méfient de quelque chose, car un type qui gagne trois fois dans la même journée, c’est louche ! Par contre, j’ai trouvé le moyen de sauver la vie à Denise, cette brave vieille dame ! On dirait que Dieu a enfin décidé de me déléguer un certain pouvoir…
Mais je pense pouvoir faire mieux.


21 mars, quatrième jour

Une journée encore meilleure que la précédente. J’ai gagné plus d’un demi-million en jouant à différents jeux. Ni vu ni connu. Par contre, je commence à me lasser de voir les gens faire toujours la même chose… Je me surprends aussi à avoir des idées bizarres…


21 mars, cinquième jour

J’ai gagné près d’un million d’euros, mais je me sens presque coupable. Par contre, j’ai sauvé deux vies et cela me procure une joie incommensurable ! Denise et un jeune garçon qui devait tomber d’un échafaudage. En revanche, j’ai eu droit à un cuisant échec en draguant la serveuse du buffet de la gare. Je crois que je vais essayer une autre méthode…


21 mars, sixième jour

Non seulement j’ai gagné plus d’un million d’euros et j’ai sauvé deux vies, mais en plus Christine, la serveuse, a répondu favorablement à mes avances… Comme quoi, il n’y a pas que l’argent qui fait le bonheur ! Par contre, j’ai une idée fixe qui me trotte dans la tête et dont je n’arrive pas à me débarrasser….
Il va falloir que je revive encore au moins deux fois cette journée.


21 Mars, septième jour

La pendule affichait seize heures trente-six et Willy recula à nouveau les aiguilles de douze heures.
Le voyage temporel se déroula sans accrocs et il s’assit dans le fauteuil en fixant le buffet sur lequel se trouvait la pendule quelques instants auparavant. Allait-il aller jusqu'au bout de cette idée délirante qui trottait dans sa tête, attisée par un ardent désir de vengeance ? Que risquait-il après tout ? Rien. Il savait qu’il pourrait annuler cette journée comme toutes les autres. Et il voulait absolument vivre les sensations qu’un tel acte lui procurerait, même s’il devait l’effacer ensuite.

Après avoir pesé le pour et le contre durant un long moment, il sortit de l’immeuble et s’engouffra dans sa voiture. Le jour n’allait pas tarder à se lever mais il savait que Béatrice, son ex-femme, aimait végéter au lit le samedi. De plus, et par un heureux concours de circonstances, leurs deux enfants étaient partis en week-end chez leurs grands-parents.

Il traversa la ville et se rendit dans le quartier aisé où se trouvait la villa dans laquelle il vivait encore quelques mois auparavant avec sa petite famille. Pour une simple incartade de sa part, pour un accident de parcours qui peut arriver un jour ou l’autre à n’importe quel couple, sa femme lui avait fait payer le prix fort en se rendant directement chez son avocat sans autre forme de procès. Depuis, il devait se contenter de vivre dans un minuscule trois pièces et ses enfants lui manquaient horriblement.

« La salope ! Comment avait-elle pu lui arracher le cœur de cette façon ? »

Il gara sa voiture un peu en retrait de la villa de façon à ce que personne ne puisse le voir arriver depuis l’intérieur. Puis il se faufila discrètement le long de la façade, tel un voleur, et ouvrit la porte de derrière avec sa clé. Béatrice ignorait qu’il avait prit soin de faire un double des clés de la maison juste avant leur séparation et elle avait commis la négligence de ne pas faire changer les serrures. Grossière erreur de la part d’une femme qui se vantait d’être prévoyante. Il parcourut à pas feutrés le rez-de-chaussée et une profonde tristesse envahit tout son être en revoyant ce qui était autrefois son salon, sa cheminée, son aquarium, son chez lui. Il se souvint des préliminaires amoureux partagés avec sa femme devant le feu de cheminée, des rires avec ses enfants en regardant les dessins animés sur Cartoon network, des cadeaux de Noël qu’ils avaient échangés dans cette même pièce. Tout cela était fini. Et peut-être que sa femme avait un autre homme qui savourait tout cela à sa place. Une rage intense succéda à sa tristesse ; il monta à l’étage sans faire de bruit. Il longea le petit couloir et s’arrêta devant la troisième porte qui était entrouverte. Béatrice avait pris l’habitude de ne jamais dormir la porte fermée, de garder cette proximité avec ses enfants au cas où l’un d’entre eux l’appellerait pendant la nuit.

Il attendit quelques instants que son cœur reprenne un rythme normal et pénétra doucement dans la pièce qui baignait dans la pénombre. Sa femme, allongée sur le lit, dormait à poings fermés. Le duvet se soulevait au rythme lent et régulier de sa respiration. Le haut de son corps, dénudé, révélait les formes sensuelles de ses seins. Il resta quelques secondes à la contempler avec une brusque envie de se jeter sur elle pour lui faire l’amour. Au lieu de ça, il approcha ses mains autour de son cou. C’est alors qu’il se mit à serrer de toutes ses forces et sa femme se réveilla dans un sursaut, les yeux exorbités. Elle tenta de se débattre dans tous les sens, mais Willy, qui s’était mis à cheval sur elle, ne relâcha pas son étreinte. Après quelques instants, les spasmes diminuèrent d’intensité puis son corps s’immobilisa complètement.

En proie à une sorte d’ivresse, Willy recula contre la paroi en reprenant son souffle. Jamais de sa vie il n’avait vécu de sensation aussi intense, ou toutes sortes de sensations extrêmes se confondaient, se mélangeaient en un sentiment de joie, de désespoir et de fureur. Plus fort qu’un orgasme. Il éclata d’un rire démentiel.
« Ne crains rien ma chérie, je te ferai revivre ! Mais si tu savais comme j’en avais envie… Je vais enfin me sentir libre. »

Puis il sortit de la maison. Dehors, le jour pointait à l’horizon et il jeta un coup d’œil nerveux à sa montre. Il lui restait vingt minutes avant l’ouverture de la boutique. Il avait encore le temps d’y aller tranquillement, d’acheter la pendule et d’attendre seize heures trente-six pour revenir en arrière.
Et il est peu probable que quelqu’un découvre le cadavre de Béatrice d’ici là et que la police remonte jusqu’à lui.

Il mit le moteur en route, un sourire machiavélique au coin des lèvres. Il était probablement l’un des seuls à commettre un meurtre qui resterait à jamais impuni, puisqu’en fin de compte il n’aurait jamais lieu. Il pourrait conserver le soulagement et le sentiment de toute puissance que cela lui avait procuré, sans même avoir par la suite des problèmes de conscience. La meilleure forme de thérapie qui soit. Même sa femme n’en garderait aucune séquelle.

Il traversa à nouveau la ville en chantant et franchit la porte de la boutique peu après huit heures. Le tintement du carillon retentit et l’antiquaire releva les yeux de sa revue. Contrairement aux autres fois il tira une longue bouffée sur son pétard au lieu de l’écraser.
- Bienvenue dans la caverne d’Ali Baba ! déclara celui-ci. Willy fit mine de rien et se mit à parcourir la pièce comme les autres fois. Mais lorsque son regard se posa sur le buffet où reposait la pendule, son cœur fit un bond dans sa poitrine ; il lui sembla que le sol se dérobait sous ses pieds. Il n’y avait plus de pendule. Il s’approcha en chancelant et un bourdonnement d’oreilles annonçait une syncope imminente. À la place de la pendule, neuf petites statuettes en bronze représentant des vampires étaient alignées sur le meuble. Cela lui rappela vaguement l’histoire des dix petits nègres. Le brocanteur, qui s’était levé de son fauteuil, s’approcha de lui.
- Où est-elle ? balbutia Willy.
- De quoi parlez-vous ? demanda l’étrange bonhomme.
- De… De la pendule.
- Elle n’est plus à vendre, fit l’antiquaire.

Willy laissa éclater sa fureur et l’empoigna par le col de son blouson.
- Je veux cette putain de pendule, vous m’entendez ?!
Une lueur inquiétante, démoniaque, se mit à briller dans les yeux du brocanteur.
- Vous êtes bouché ? Je vous l’ai dit, elle n’est plus à vendre.
- Je vous en offre dix-mille euros ! répliqua Willy, paniqué.
- Inutile.
- Vingt-mille, cinquante-mille, cent-mille, tout ce que vous voudrez ! Mais il me la faut! Je vous en supplie, c’est une question de vie ou de mort.
Pour toute réponse, le propriétaire des lieux s’approcha du buffet et s’empara de l’une des statuettes avec un sourire diabolique, dévoilant deux incisives longues et pointues. Horrifié, Willy recula d’un pas.

Le brocanteur se mit à caresser la statuette tout en déclarant :
- Comme vos prédécesseurs, vous n’avez pas pu résister à la tentation ! Cette pendule est destinée à faire le bien et vous avez rompu le charme. Mais connaissez-vous l’histoire de ces statuettes ?
- Non…
- Eh bien la dixième, c’est vous !





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