nouvelles persos
nouvelles persos


Partagez cette nouvelle sur Facebook


Impact


Auteur : RIVAYRAN Fabienne

Style : Drame




Naima n'aurait jamais pensé que ce voyage serait possible. Elle était pourtant bien là, dans la Clio de Selim. La radio laissait filer le journal de huit heures. Un soleil paresseux pointait quelques rayons dans la mousse grise des nuages et la main de Sélim tâtonnait à la rencontre d'une paire de lunettes noires. Bercée par les kilomètres, Naima savourait toutes les minutes de ce voyage. Heureuse. Rien ne pouvait gâcher son plaisir de se trouver aux côtés de ce garçon au profil charmant, qui lui adressait un sourire tranquille. Non, rien ne pouvait altérer son plaisir, même pas la petite voix du remord qui parlait de mensonge. Oui, pour être ici et maintenant avec Selim, elle avait menti. Pas sur un coup de tête, pas à la légère. Un mensonge prémédité, un mensonge mûrement réfléchi. Depuis deux mois. Sélim avait juste dit, en lui montrant le faire-part de mariage couleur sépia :
- On a fait nos études ensembles, ça fait quatre ans qu'on se connaît. Je vais y aller.
Puis, il avait ajouté, un peu plus tard, comme ils s'arrêtaient devant une boutique de cadeaux :
- Un jour, on ira, toi et moi, ensemble.
Naima avait rougi. Et l'idée était venue presque tout de suite. Selim ne lui aurait jamais fait une telle proposition. Jamais osé.
Elle avait su très vite comment agir. N'en avait parlé à personne. Elle avait pesé le pour et le contre. Mesuré les risques. Evalué les sanctions possibles. Elle ne se faisait aucune illusion. Si son mensonge venait à être découvert, la réaction de son père, de sa famille, serait terrible. Mais il fallait bien qu'elle prenne certaines décisions seule. Surtout ce genre de décision. Malgré le risque encouru.
C'est avec Sélim qu'elle ferait sa vie. Et personne, pas même son père, n'y pourrait rien changer.
Ce garçon qui conduisait calmement, sans chercher à l'impressionner, elle l'avait choisi. Ce n'était pas un frimeur, Selim, ni un bavard. Depuis treize mois qu'ils s'étaient rencontrés, Naima voyait bien qu'il correspondait à ce qu'elle attendait d'un homme. Sérénité, complicité, compréhension. Et respect. Oui, Selim faisait toujours preuve de respect à son égard. Elle avait apprécié qu'il donne le temps à leur relation de trouver la bonne mesure. Ni trop vite, ni trop lentement. Les mots, les regards, les gestes, tout était venu au bon moment, en accord partagé. A chacune de leurs rencontres, le mardi et le samedi, après les cours de Naima, ils avaient tissé les fils d'une relation solide, profonde. Elle avait su, après quelques mois, que sa vie pourrait se faire avec ce garçon là. Parce qu'elle le souhaitait, et lui aussi. Pas de projets précis, pas de date fixée. Le moment n'était pas encore venu. D'abord finir ses études, trouver un travail. Se sentir forte. Car la colère de son père, lorsqu'elle lui présenterait Selim, déclencherait forcément un séisme dans la famille. Que l'une de ses filles viennent contrecarrer ses projets, voilà qui n'était pas possible
C'est pourquoi, une fois sa décision prise, Naima avait menti. Triché avec la réalité. Disons qu'elle avait profité d'un concours de circonstances. Le trois juin, le collègue de Selim se mariait à Toulouse. Le deux juin la classe de Naima effectuait une visite du grand hôpital général, à Toulouse, avec la possibilité de rester sur place pour assister aux gardes de nuit. « Maman, c'est important. » Le père n'avait pu refuser à sa fille l'autorisation de partir avec ses camarades de classes. Surtout au vu des bons résultats de Naima. Voilà, c'est tout. Il avait suffit de téléphoner discrètement hier soir à sa professeur pour se plaindre d'une indisposition. Oui, c'était dommage de manquer cette visite. Oui, elle allait se soigner pour être en forme lundi, en cours. Voilà, c'est tout. Naima avait préparé son sac, acquiesçant aux conseils de prudence de sa mère. Dans le ventre une petite vrille d'angoisse. Ce matin elle avait pris son bus, comme d'habitude, mais c'est dans la voiture de Selim qu'elle était montée.
Selim, qui, au départ avait repoussé son idée avec fermeté. Puis voyant la détermination de Naima, voyant la tournure que prenait leur relation, voyant le regard tranquille de celle qu'il rêvait de tenir dans ses bras ailleurs que dans un café ou sur un banc public, il avait hésité. Alors Naima avait parlé de ce cousin par alliance, gentil, travailleur, choisi par son père depuis…Et Sélim avait cédé, prévenu son collègue qu'il viendrait accompagné, ce samedi trois juin, à la cérémonie de mariage et à l'apéritif qui suivrait. Non, pas au repas. Il fallait être rentré au plus tard à huit heures le lendemain soir. Une heure raisonnable pour ne pas éveiller les soupçons familiaux. Mais entre-temps, ils avaient devant eux trente six heures à partager, trente six heures dont une nuit. Leur première nuit. La première mais certainement pas la dernière.


***

Karl n'aurait jamais pensé que Romain le quitterait comme ça, du jour au lendemain. Il n'avait rien vu venir. Le sourire de Romain paraissait toujours sincère, ses gestes toujours aussi tendres, sa voix aussi câline. Le Romain du début. D'il y a six mois, qui l'avait séduit au premier regard. Pourtant Karl n'était plus un garçon irréfléchi, à tomber dans les bras du premier venu. Non, les aventures faciles, il avait donné. A trente ans passés, il aspirait à se poser, à construire quelque chose. Et ça lui avait paru possible avec Romain. Alors pourquoi se retrouvait-il seul, ce vendredi deux juin, à huit heures, à filer vers son poste d'adjoint au grand hôpital général ? Pourquoi Romain n'était-il pas collé derrière lui, sur la moto, les mains plaquées sur son torse, comme s'ils ne faisaient plus qu'un sur la machine ?
Une fois à Toulouse, Romain aurait attendu en flânant que Karl quitte son bureau à treize heures. Il aurait chiné des bricoles originales pour le nouvel appartement, celui qu'ils allaient habiter ensemble, le mois prochain. Karl avait signé tous les papiers mercredi dernier. Champagne pour fêter ça, normal. Pourquoi n'avait-il rien vu venir ?
Et jeudi matin Romain était parti travailler comme d'habitude. Karl n'était pas encore levé. Jour de repos, grasse matinée. Un baiser de Romain sur la nuque et il s'était rendormi jusqu'à dix heures bien sonnées. Avait passé la journée à ranger l'appartement, commençant même à emballer de la vaisselle et du linge, des bouquins. Cartons fermés, étiquetés, empilés. Pas d'appel de Romain dans la journée. Rien d'inquiétant. Il assurait une formation sur Toulouse, avait dû passer la journée avec ses élèves.
A l'heure du dîner, il aurait dû être là. Vingt heures, personne. Karl avait composé son numéro. Le portable avait sonné près de Karl, dans le tiroir de la console. Quel idiot, oublier son portable ! Vingt et une heures. Quoi ? Un pneu crevé, une panne ? Qui appeler ? Vingt deux heures, toujours personne. Les cent pas dans le salon. Réfléchir, s'agacer. Marcher, marcher, s'inquiéter, s'affoler. Karl avait peur depuis le début de la soirée, peur de l'accident, l'accident stupide, imprévisible, que l'on redoute pour les êtres qui nous sont chers.
Et soudain il avait eu peur pour une autre raison. Tout aussi douloureuse. Alors il avait cherché des preuves, dans l'appartement, des preuves qui confirmeraient ses craintes. Et il avait trouvé. Ou plutôt il n'avait pas trouvé. Le passeport. Celui de Romain, rangé avec le sien, dans le tiroir, depuis qu'ils avaient fait ce voyage au Maroc. Le passeport n'était plus là. Alors il avait compris, avait été certain de ne pas se tromper. Il ne s'agissait pas d'un accident, non, il s'agissait d'une rupture. Sans préavis. Plus de dîner en amoureux, plus de ballades à moto, plus d'appartement à retaper, plus de caresses, plus de baisers, plus rien. Un grand vide, partout, tout le temps. Le matin, le soir, la nuit. Que du vide !
Maintenant aussi, alors qu'il roule en direction de la sortie treize, du vide, que du vide. Et le froid qui fait perler des larmes à ses paupières.


***

Gisèle n'aurait jamais pensé faire un jour cette route toute seule au volant de sa voiture. Pourtant elle connaissait bien ces quinze kilomètres d'autoroute qui la séparaient de Toulouse. Mais d'habitude elle occupait le siège du passager tandis que Louis conduisait tranquillement. Ce n'était pas un nerveux, Louis. Code de la route respecté, conduite souple, on ne brusque pas la boite de vitesse. Non, ce n'était pas un nerveux. Du haut de son mètre quatre vingt douze, il posait sur la vie en général et sur Gisèle en particulier, son doux regard de myope et occupait l'espace avec souplesse et sérénité. Tout le contraire de Gisèle, petit bout de femme à la parole facile, aux gestes rapides. Toujours quelque chose en train. Cuisine, ouvrage, cours de ceci, cours de cela. En ce moment c'était psycho et russe. Enfin jusqu'à mercredi dernier, jusqu'au malaise de Louis. Tombé d'un seul coup ! Plouf ! Au milieu du massif de rhododendron. Comme une marionnette abandonnée par son manipulateur, parti déjeuner Voilà pourquoi aujourd'hui Gisèle faisait seule le trajet jusqu'au grand hôpital général. Pour voir Louis en réanimation. Un Louis immobile, silencieux et pâle. Dans le coma. Des fils partout. Des bips, des lumières. Lui qui n'aimait pas l'électronique et ses bruits artificiels, il était servi. Plus de chants d'oiseaux à son réveil, plus de bruissement dans les branches des palmiers, plus de chuchotement d'eau à la fontaine.
Mardi, le médecin avait tout même conseillé à Gisèle de lui parler. Peut-être entendait -il. Certains témoignages disaient que, même dans le coma…
Mais parler dans le vide, comment faire ? . Lui parler de quoi ? Du journal télévisé qu'il manquait depuis trois jours ? De madame Pambrun, venue prendre des nouvelles pour, finalement, passer son temps à parler de ses bobos ? Du rendez-vous chez l'oculiste, annulé en dernière minute ? Gisèle ne voyait pas bien, se creusait la tête. Parler toute seule, sans attendre de réponse, ça devait être bizarre. Pourtant, elle tricotait des phrases à longueur de journée, Gisèle. Et puisqu'elle n'avait pas d'enfant, elle parlait à Louis. Et Louis écoutait, et répondait. Parfois. Au moins il écoutait, ça se sent quelqu'un qui écoute, on n'est pas tout seul avec ses mots. Mais là, dans cette chambre lessivée de blanc, avec son Louis allongé, pas bouger, presque pas respirer…
Surtout ne pas manquer la sortie treize. Non, on était seulement à la dix. Elle, c'était la treize. Elle avait dû demander à monsieur Paradis, le voisin, pour être sûre. Il avait pianoté trois minutes sur Internet et avait même imprimé le trajet, sur une feuille qu'elle avait laissée dans son sac, sur le siège du passager qu'elle n'occupait pas aujourd'hui. Alors évidemment pas question de regarder le paysage. Pas question de faire des commentaires sur l'ouverture de tel magasin, là, qui était encore en chantier le mois dernier ou bien sur la qualité des nouvelles plantations, sur le bord de la route. Encore de l'éleagnus, ça manque de couleur.
Aujourd'hui, les deux mains plaquées sur le volant, les yeux rivés sur le ruban gris, Gisèle s'attache à ne pas manquer cette fichue sortie treize. La circulation est encore fluide à cette heure. Pas mal de camions, bien sûr, comme celui qu'elle suit depuis maintenant plus de cinq minutes, un gros, rouge, avec de grandes lettres en italiques.
Au premier crissement de pneus, Gisèle vient de réaliser qu'elle a oublié le bouquet de roses cueillies pour Louis dans le jardin.


***

Un autre véhicule de secours. Le quatrième. Hypnotisé par le signal clignotant, Selim n'entend pas les mots. Ceux du pompier en habit bleu qui s'inquiète.
- Monsieur ? Monsieur ? Ça va ?
Selim tourne la tête, lentement, et le voile de stupeur qui couvrait ses yeux se déchire.
- Oui, oui, ça va. Je n'ai rien.
- Vous avez vu ce qui s'est passé ?
Voir ? Voir quelque chose ? Selim a senti le regard de Naima, sa main sur la sienne, chaude, légèrement pressante. Il a senti la douce chaleur du désir. C'est pour ça qu'il a ralenti, pour savourer ce moment. Puis des pneus ont crissé. Très fort. Coups de klaxons affolés. Crissements, chocs de ferrailles. La moto, au sol, qui glisse dans un cri
horrible. La Citroën bleue précipitée contre le rail de sécurité. Et le poids lourd, celui qui s'est déporté à gauche d'un coup, provoquant la catastrophe, les freins du poids lourd crissent à en crever les oreilles, crissent, crissent, jusqu'à ce que la remorque finisse par basculer, presque au ralenti, comme dans un film.
- Vous avez eu de la chance, monsieur. Vous vous en rendez compte ?
Selim est secoué d'un violent frisson.
- C'est votre femme, là-bas ? La petite dame dans la Citroën lui doit une fière chandelle. Elle s'en sortira. Mais c'est grâce à votre femme.
- Elle est infirmière. Enfin, bientôt.
- Elle fait déjà du bon boulot. Je vais chercher le formulaire, pour le rapport.
Selim regarde Naima, assise sur le talus. On lui a mis sur les épaules une couverture brillante qui renvoie la lumière en flashs courts et soudains. « C'est votre femme ? » a dit le pompier. Selim n'a pas besoin d'une cérémonie pour reconnaître les sentiments qu'il éprouve à son égard. Surtout depuis qu'elle a voulu venir avec lui au mariage. Tranquille, déterminée, heureuse. Lui ne voulait pas, non, pas comme ça, pourquoi ne pas en parler aux parents, c'est mieux. Mais Naima ne voulait rien savoir. Elle avait fini par parler de ce cousin avec qui son père…D'accord, elle avait le droit de choisir, c'était sa vie, elle décidait, elle assumait. Elle parlerait à ses parents, plus tard, après les examens. Elle prendrait le temps, avec sa mère puis affronterait son père. C'est une fille sensée, Naima, pas une gamine inconsciente qui s'agite dans le vent. Il la voit, là, fragile, chiffonnée par l'accident. Pourtant il l'a vue, tout à l'heure, affairée autour de la voiture. Des gestes sûrs, professionnels, malgré les larmes qui coulaient sur ses joues. Pour le motard elle n'avait rien pu faire. Elle savait que le choc avait été trop violent. Elle n'avait aucun matériel avec elle, il valait mieux ne pas le toucher. Elle avait ordonné à Selim d'appeler les secours en gardant son calme. Il avait peur du sang. Ne s'était pas trop approché. Mettre les feux de détresse à la Clio, il y avait pensé. Les voitures s'arrêtaient toutes et déjà un bouchon se formait, ça klaxonnait, les gens descendaient, pour voir, Selim racontait, un peu. Les pompiers étaient arrivés. Et les gars de la sécurité de l'autoroute aussi. Gilets fluos, balises, barrières, beaucoup de bruits, de mouvements.
Comme ses jambes flageolent un peu, Selim s'appuie contre la portière de la Clio. Elle n'a rien, seulement une grosse rayure sur le côté droit, quand il a touché la barrière de sécurité. Heureusement qu'il n'y avait pas trop de circulation. Des larmes viennent soudain mouiller ses yeux. Il renifle.
- On va remplir les papiers, monsieur. Je peux vous trouver un café si vous voulez.


***

- Naima, ça va ?
- Oui, ça va, Selim, ça va.
- Tu trembles !
- C'est normal, c'est le contre coup. Ce n'est pas grave.
- Tu veux que j'appelle quelqu'un ?
- Non, je t'assure.
Leurs mains se sont trouvées. Ils se regardent en souriant.
- Tu as du noir, là, dit Selim en passant le doigt sur la tempe de Naima.
- Toi aussi, là, sur le front.
Selim frissonne à nouveau.
- Tu as le contre coup toi aussi, tu vois.
Naima ajoute, regardant la petite silhouette que l'on extrait de la Citroën :
- Je crois que je vais quand même aller à l'hôpital, aujourd'hui, je lui ai promis. Elle a son mari là-bas déjà. Tu vois, c'était écrit.





nouvelles persos lecture aleatoire
lecture aléatoire




Multipanda - B'Resto Buro - Infoquizz - Refina - Solution Piscines - Solutions Banque - Yaca-Sudoku -