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Le palais des glaces


Auteur : TROUILLEFOU Clopine

Style : Scènes de vie




Jamais visage humain ne fut scruté comme celui de cette mère-là. Jamais aucun rabbin se penchant sur la Torah, aucun navigateur fixant les étoiles, aucun peintre plongeant son regard dans les yeux de son modèle ne se concentrèrent sur l’objet de leur attention, comme cette fillette le fit du visage de cette mère. La petite fille n’épiait pas : il lui suffisait de lever la tête, et d’interroger intensément cette bouche mince, ce front haut, ces yeux clairs.

Elle avait découvert quelque chose : c’est que sa mère n’arrivait guère à soutenir ce regard. La fillette obtenait « tout », ainsi. Car, dans les yeux bleus, verts, gris, à la couleur indécise et mêlée, qui, en retour, s’abaissaient sur le corps gracile et maigre de l’enfant, se lisait toujours ce même mélange, si incompréhensible, d’attirance et de répulsion, d’agacement et de faiblesse, d’élan et de retenue. C’était une sorte de secret qui expliquait la place singulière qu’on faisait à l’enfant. Elle savait depuis toujours qu’elle était différente, non pas forcément mieux traitée, certainement pas plus aimée, mais décalée, déplacée dans la grande tribu qui composait la famille nombreuse d’où elle était issue. Définitivement autre. A part.

Ainsi, lorsqu’on plantait, à chaque naissance, un cerisier dans le jardin, la fillette avait eu le droit, elle, à un poirier. Lorsqu’on établissait un dortoir collectif, elle devait garder la chambre où elle dormait solitaire. Pire : quand un objet lui plaisait, les autres enfants, qu’ils le veuillent ou non, devaient le lui céder… C’étaient de petits faits insignifiants, qu’on résumait rapidement en disant que la fillette était décidément bien trop gâtée par sa mère. Seules elles deux savaient qu’il n’en était rien. Qu’il s’agissait de bien autre chose. Mais de quoi ?

Un jour, à la fête foraine, les quatre enfants s’engouffrèrent dans ce qu’on appelait un « Palais des Glaces ». C’était un labyrinthe qui, par un jeu de miroirs, était censé vous étourdir au point de vous perdre. Les trois premiers enfants n’en firent qu’une bouchée, et furent dehors en un clin d’œil. La fillette, elle, se perdit vraiment dans ce labyrinthe, pendant de longues minutes, au point de commencer à courir pour trouver une sortie improbable. Elle eut bientôt la respiration coupée, un sentiment d’étouffement, une panique incontrôlable mêlée de nausée. Elle se cogna enfin brutalement à un miroir qui la répétait à l’infini, et, passant sa main sur son front, elle la retira pleine de sang, pendant qu’une étoile rouge, sur la glace, obscurcissait son reflet.

Heureusement, sa mère apparut, comme par magie, et la prit par la main, comme Jean Valjean prenant le seau de Cosette : elle était sauvée. Sans un mot, mais montrant à l’enfant les passages où elle s’était fourvoyée, la mère sortit du labyrinthe avec la petite fille, qui sentit, pour la première fois, son cœur déborder de reconnaissance. Le mystère était toujours là, entier, flottant autour de l’enfant et l’enveloppant d’un certain malaise, comme si on lui demandait de porter un costume qui n’était pas le sien, mais elle savait, elle sentait, qu’au fond sa mère ne l’abandonnerait jamais.


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J’avais la quarantaine, un compagnon, un petit garçon que j’aimais de tout mon cœur, un toit sur ma tête, et j’allais très mal.

Au point de devoir arrêter ma twingo sur le chemin du travail quotidien, d’en sortir, et de vomir copieusement avant de reprendre le volant et poursuivre mon chemin. J’avais aussi des croûtes qui apparaissaient sur ma peau et dont les dermatologues ne savaient que penser, je ne pouvais dormir sans absorber d’abord de l’alcool, je m’apprêtais à quitter l’homme que j’aimais, et je rugissais ou fondais en larmes, pour un oui, pour un non, c’était selon. J’étais poursuivie par un cauchemar, où un grand couteau, toutes les nuits, venait s’enfoncer dans mon dos…

Enfin, un dernier dermatologue, prudemment, suggéra que mes troubles avaient peut-être une origine « psy ». Il était urgent, d’après lui, que je consulte.

La première séance fut un modèle du genre, au point qu’on aurait pu en tirer un film comique, dans la veine de Woody Allen. Non seulement je ne pus, moi si fière habituellement de ma maîtrise du langage, prononcer une seule syllabe, mais encore je trouvai moyen de faire tomber une petite figurine qui était placée sur le bureau de la psychiatre, d’exécuter une sorte de vol plané en cherchant à la rattraper, et de me retrouver par terre, la figurine brisée dans ma main, sous l’œil quelque peu inquiet de la thérapeute.

On ne pouvait dire plus clairement, sans aucun mot prononcé, que j’étais bien bas.

Mais comment m’en sortir, si je n’arrivais pas à parler, tout simplement ? J’étais comme une feuille tourbillonnante dans la tourmente. J’eus enfin une idée, et je proposai à la psy, entre deux sanglots, de lui écrire. Elle réfléchit, puis accepta.

Je suis entrée ainsi dans ce nouveau labyrinthe : une feuille à la main. Et très vite, ces feuilles que je noircissais devinrent comme des cartes, où je pouvais me repérer. Ma mère était morte quelques années auparavant, mais elle avait comme semé des petits cailloux blancs, qui guidaient mes pas. Il me suffisait de me souvenir de sa voix, de ses mots, de ses regards, et d’écrire ; je composais ainsi, comme les artistes romains composaient leurs mosaïques, un portrait qui me ressemblait, que je comprenais enfin. Je n’étais certes pas seule à l’avoir signé, ce portrait. J’avais eu besoin, comme du temps du Palais des Glaces, de l’infinie compassion de ma mère pour trouver mon chemin.

Car il n’avait pas dû être facile pour cette femme, catholique convaincue, de recourir à l’avortement, quand elle s’était rendue compte qu’elle était enceinte de moi. Je ne sais exactement ce qui fit échouer ce projet, mais je pense que le couteau dont je rêvais, la petite statuette que je fis tomber du bureau de la psy, sont autant de signes de ce qui s’était passé. Comme ma mère avait dû avoir peur, quand, après la tentative ratée d’avortement, elle s’était résignée à m’attendre ! C’était bien pour cela que, seule de mes frères et sœurs, j’étais née à l’hôpital : et si j’étais anormale ? Le mystère qui avait entouré mon enfance se dissipait enfin : je comprenais désormais pourquoi , dans cette famille où tous se serraient comme sous une couverture chaude, j’avais été la seule à avoir eu froid. Je pouvais désormais démêler les sentiments de ma pauvre mère, qui n’avait jamais posé les yeux sur moi sans ressentir un vague effroi, des sentiments troubles, partagée qu’elle était entre la culpabilité et la pitié. Ce pauvre et banal secret, elle l’ avait tu, pour me protéger. Car, en plus, elle m’avait aimée.

Elle m’avait guidée autrefois, à la fête foraine, et je pouvais enfin, malgré sa mort, commencer à l’aimer en retour : sans ombre aucune. Je suis sortie de cette épreuve, confortée par les feuilles noircies de mon récit. Banale ou non, cette histoire, mon histoire, m’a pour toujours donné le désir, voire plus, le besoin impérieux d’écrire. Et je n’ai jamais plus cessé de le faire.

Car c’est grâce aux mots, ces mots que l’on écrit, et à ma pauvre mère si belle, que je ne me blesserai plus jamais, dans le Palais des Glaces.





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