Les amants de la Chaise



Nouvelle écrite par Christian LAROZE dans le style Drame



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Juillet 2005, près du menhir de La Chaise

- Ils ont recommencé ! Ils ont recommencé ! Je vous le dis, ils ont recommencé ! Insiste Jules, interrogé par le brigadier-chef. Oui, comme en 44, ils ont recommencé ! Ils ont tué aussi le petit-fils ! Son grand-père a été tué de la même façon en 44 : contre le menhir, un couteau en plein coeur. Quand j’ai découvert, au petit matin, cette scène, j’ai cru que je devenais fou : la même scène, le même homme…
- Le même homme ?
- Oui, enfin, Jean ressemblait beaucoup à son grand père…
- Continuez, monsieur Jules, continuez.
- J’avais dix huit ans à la libération de la région et depuis cette époque-là, régulièrement je pense à cette scène : monsieur le comte attaché au menhir. Je revois souvent cette scène. Alors quand, à l’aube, j’ai revu ce tableau, je suis resté pétrifié. Vous comprenez, un cauchemar ! Le comte Henri en 44 et aujourd’hui, le comte Jean.


Juin 1944

C’est le 6 juin, le jour même, que nous avons appris le débarquement des alliés en Normandie. Gabrielle de La Verrade, la fille du comte Henri, est arrivée à la ferme en hurlant de bonheur : « Ils ont débarqué, ils ont débarqué, nous sommes libres, nous sommes libres ! ». Au château, ils avaient la chance d’avoir la radio. Nous étions tous attablés, j’avais envie de me jeter dans ses bras, de l’embrasser, mais nos parents n’étaient pas au courant de notre liaison. Les yeux de Gabrielle brillaient de bonheur, nous devions nous voir le plus vite possible. C’était le moment de la fenaison, alors il me faudrait attendre tard ce soir, après la traite, pour la rejoindre dans la carrière, à deux pas du menhir, là où ce mégalithe fut extrait. C’est un endroit magique, un lieu propice pour cacher notre amour. Jusqu’à la tombée de la nuit, nous avons dansé autour du menhir. Il a toujours été notre totem, le témoin de notre liaison : nous l’appelions notre gros nounours car, vu sous un certain angle, il avait l’allure d’un ours dressé sur ses pattes arrière. Nous nous asseyions à ses pieds, protégés. Pour distraire Gabrielle, je l’escaladais parfois, et de là-haut j’étais le roi du monde. Je faisais semblant de perdre l’équilibre, elle tressaillait. J’ai réussi plusieurs fois à la faire monter tout en haut et alors nous restions des heures à contempler les environs et à surveiller le troupeau. Nous étions fous, nous étions heureux. Quelques fois lorsque nous étions enlacés, nous entendions un léger bruit. C’était certainement le vent dans le feuillage, une vache qui se déplace… Gabrielle disait que c’était notre nounours, notre sentinelle qui nous prévenait de l’arrivée d’un intrus. Alors nous reprenions une position plus sage, mais personne n’arrivait. Mais, ce 6 juin 44 ! Nous étions jeunes ! La France sera libérée ! Nous serons libres ! Une nouvelle ère ! Une nouvelle vie ! Nous dansions en faisant des projets. Gabrielle riait. Je riais. L’avenir était à nous ! Nous nous sommes embrassés en nous roulant sur l’herbe, nous étions amoureux, amoureux, alors insouciants nous avons fait l’amour pour la première fois. Et alors, tout a basculé.


Août 1944

Début août, Gabrielle m’apprend qu’elle est enceinte. Elle attend un enfant, notre enfant. Sur le coup je suis surpris comme elle le fut elle aussi quelques heures plus tôt lorsque le médecin le lui avait certifié. Nous sommes restés sans voix quelques instants. Puis nous avons éclaté de rire, nous riions de bonheur, nous étions amoureux, c’était formidable ! Evidemment c’était peut-être un peu tôt, nous étions sûrement trop jeunes, avec ses dix sept ans et moi mes dix huit. Mais nous nous connaissions depuis tellement longtemps que la naissance d’un enfant ne pouvait pas entraver notre avenir. J’ai aussi pensé au 6 juin, le jour où nous avons fait cet enfant, ce jour où des jeunes de notre génération venaient, de l’étranger, se faire massacrer sur les plages normandes. Aurions-nous l’âge de mourir mais pas celui de procréer ?
Deux mois et demi après le débarquement en Normandie, la région gâtinaise était libérée. Sous les ovations des habitants, une importante colonne de chars américains passa sur la grande route. Aux glorieux alliés s’étaient joints les valeureux hommes de l’ombre, les maquisards des divers réseaux qui pendant ces années d’occupation avaient résisté à l’envahisseur. Et à la grande surprise de la population, le comte Henri de La Verrade, debout dans la jeep de commandement saluait la foule. Alias Rino, il était le chef du réseau de Mâchefeuille. Cet homme que l’on soupçonnait d’être le responsable des détournements de parachutages destinés aux maquisards avait pendant toutes ces années, au risque de sa vie, commandé Mâchefeuille. Quand je l’ai vu, fier sur la jeep, passer sur la route nationale, j’ai été pris d’une angoisse, j’ai vomi et j’ai pris aussitôt la direction de la ferme. J’étais seul sur le chemin et les clameurs de la nationale s’étouffaient au fur et à mesure que je m’en éloignais. Quand j’ai traversé le grand bois, j’ai crié, j’ai hurlé. C’était des hurlements de joie et de haine mélangés. Je me suis assis sur une vieille souche. Aucun bruit. Les oiseaux s’étaient tus.


Septembre 1944

Dans la première semaine de septembre, accompagné de mon père, le petit jour me voit arriver avec mon joug sur les épaules, mes deux bidons et mon seau pour traire les cinq vaches dans le pré de la Chaise, le pré du menhir. Un léger brouillard plane sur les champs. J’aperçois, comme chaque jour, la grande pierre se dessiner au fur et à mesure que nous avançons. Mais, ce matin-là, elle a l’air plus grosse, plus épaisse, comme si… Mon dieu ! C’est mon père qui réagit le premier :
- Un animal y est attaché ! Non, ce n’est pas un animal ! C’est une forme humaine ! Un homme ! Non, ce n’est pas possible ! Et cet homme… monsieur le comte, attaché au menhir ! Monsieur le comte, un couteau en plein cœur ! Monsieur le comte, ce héros !
Lorsque les gendarmes arrivent sur les lieux, Je suis assis près de la pierre, regardant cet homme immolé. Les yeux dans le vide, je pense à Gabrielle, à son enfant, à notre enfant…


Août 2005

- Père Jules, me dit le brigadier, je vous présente une convocation du juge de Montargis. Vous devez vous présenter au tribunal, à dix heures demain. Ça ira ? On peut vous y emmener si vous le voulez !
- Non ! Non ! Ça ira ! J’y s’rai à dix heures pétantes !
- Bon, alors ça marche ! Vous avez découvert le corps du comte Jean, alors monsieur le juge a besoin de quelques renseignements complémentaires, dit le gendarme en réajustant son képi.
- Bien ! Bien ! J’y s’rai, j’y s’rai !

Le lendemain, à dix heures, je suis dans le bureau du juge.

- Monsieur Jules M…, me dit le juge, je vous remercie d’être venu car j’ai besoin de quelques précisions concernant les deux meurtres de la Chaise. Figurez-vous que mardi dernier, il y a tout juste quatre jours, j’ai reçu un message de la gendarmerie de Paimpol m’annonçant qu’un certain Marcel G…, ancien boucher à La Selle sur le Bied, retiré depuis quelques années en Bretagne les avait prévenus, suite à la lecture du journal Le Gâtinais auquel il est abonné, que le crime de l’autre semaine ressemblait étrangement à celui de 1944. A cette époque, déclare-t-il, on lui avait volé son couteau alors qu’il négociait l’achat de bestiaux avec le comte Henri de la Verrade. Il avait alors pensé que des maquisards s’en étaient emparé. Lorsqu’en septembre 44, on l’a retrouvé planté dans le cœur du comte, il a cru que c’était l’œuvre du voleur des parachutages ; la peur d’être découvert. Alors, lorsqu’il a vu dans le journal la même scène, il a prévenu les gendarmes de Paimpol. J’avoue que depuis la découverte du corps, l’enquête n’a pas progressé. Mais vous, Monsieur M…, que pensez-vous de tout cela ? Ce témoignage de l’ancien boucher devrait faire avancer les choses, n’est-ce pas ?
- Oui, bien sûr, lui répondis-je, mais je n’ai pas vraiment d’avis…
- Pas d’avis, pas d’avis ! Ce crime, à deux pas de chez vous, ne peut pas vous laisser insensible ! Alors, s’il vous plaît, donnez-moi votre avis ! Me lance le juge.
- Mais monsieur le juge …
- Après la lecture de ce message, je pense que vous savez quelque chose, vous n’êtes pas étranger à ces deux crimes !
- Etranger à ces deux crimes ? Mais monsieur le juge, je ne sais rien…
- Vous ne savez rien ! Vous ne savez rien ! Vous pensez peut-être que nos services restent inactifs ! Nous savons, d’après les archives communales, que le comte Henri avait deux enfants, un garçon Edouard décédé en 1998 et une fille Gabrielle, décédée en mars 1945, en Auvergne où son père l’avait envoyée dès le mois de septembre 44…
- Oui, lui répondis-je, son père l’avait envoyée chez sa sœur, une vieille fille, la comtesse Agnès de la Verrade…
- Mais pourquoi d’après vous ?
- Certainement pour la protéger, c’était la libération. Il avait beaucoup à faire, il était le chef des résistants. On a dit plus tard qu’il avait peur que sa fille soit prise en otage par la Gestapo Française. Mon père m’a appris sa mort en mai 45, quelques mois après.

Une heure plus tard, j’étais de retour à la ferme. Je n’avais pas la conscience tranquille. Le juge m’a dit que je serai sûrement reconvoqué dans quelques jours. Allait-il me tendre un piège ? Tout cela me faisait peur. Qu’allais-je faire jusqu’à la convocation ?

Dans la cour de la ferme, une voiture était garée près des silos. Un enquêteur ! Déjà ! Il ne perd pas de temps, le juge ! Pensais-je. J’entrais ma voiture dans le garage et lorsque je pénétrais dans la cour, une femme d’une soixantaine d’années vint, souriante, à ma rencontre. Soupçonneux, je la regardais s’avancer !
- Vous venez visiter le menhir ? Lui dis-je.
- C’est déjà fait ! Me répondit-elle. Je suis là depuis deux bonnes heures et en vous attendant j’ai rendu visite au mégalithe.
- Il est imposant, n’est ce pas ? Plus de quatre mètres de haut, le plus beau de la région ! Venez, je vous offre à boire ! J’ai du bon cidre maison !
Cette femme venait de me faire oublier cette difficile matinée avec le juge.

- J’ai remarqué, me dit-elle, que le menhir ressemble, quand on le regarde d’un certain côté, à un grand ours dressé.
- Oui ! Et alors ! Peut-être ! Je n’ai jamais fait attention ! Lui répondis-je, surpris et inquiet !
- Monsieur M…, voulez-vous lire cette lettre, s’il vous plaît ? J’en ai d’autres, écrites il y a bien longtemps, mais celle-là est la plus intéressante.

Une lettre un peu jaunie, datée de mars 1945, écrite par Gabrielle, m’apprenait qu’elle était très fatiguée et ne savait pas si, un jour, elle me reverrait. Elle venait de mettre au monde un bébé, une fille.

- Et alors, qu’est-ce que j’ai à voir avec ce courrier ? Lui dis-je, en rougissant.
- Continuez sa lecture, et vous comprendrez ! Je suis le bébé en question !
- Vous êtes le bébé ! Vous êtes la fille de Gabrielle ! Vous êtes… Non ! Ce n’est pas possible ! La mère et l’enfant sont morts en mars 45.
- Continuez de lire et vous comprendrez ! Insiste-t-elle.

Une écriture tremblante donnait des détails très précis. Elle parlait de notre nounours, du 6 juin 44… Je reconnaissais sa façon d’écrire. C’était forcément Gabrielle qui l’avait écrite.

- Elle est décédée trois heures après l’avoir écrite, ajoute-t-elle.
- Ma fille, mon enfant… soixante ans après ! Pourquoi viens-tu si tard ?
- Je suis simplement au courant de cette aventure, de votre aventure…
- Et aussi de la tienne alors, si vous êtes… si tu es ma fille ! Rajoutai-je, en tremblant.
- Oui, de notre aventure, que depuis deux mois, depuis le décès de ma mère adoptive. Elle m’avait demandé d’ouvrir ces lettres seulement après sa disparition. J’ai toujours pensé que c’était un testament ordinaire. J’ai respecté sa décision et nous voilà, tous les deux aujourd’hui, Jules, mon père, et moi, Juliette…
- Juliette ?
- C’est ma mère qui le demandait, tu verras dans un autre courrier ! Jules ou Juliette, suivant le sexe ! Depuis son départ d’ici, elle a eu le temps d’écrire ! Nous avons retrouvé du courrier qui t’était destiné, mais qui n’est jamais parti. La comtesse…
- Oui, la sœur du comte Henri…
- Avait l’ordre de surveiller étroitement ses faits et gestes. Pendant son séjour en Auvergne, elle n’est jamais sortie de la propriété…
- Mais, ta naissance ! Tu étais morte, tu es vivante ! Tu… mais qui me dit que tu es bien la fille de Gabrielle ?
- Regarde ! Et ma mère adoptive l’a écrit dans une de ces lettres, regarde mon épaule gauche ! Me dit Juliette, en se retournant.
- Une petite tache rouge ! La tache de Gabrielle ! Alors, tu es bien notre fille ! En effet, tu es bien… Juliette ! Une fille de soixante ans ! Mettons-nous à table, tout en bavardant, lui dis-je, j’ai faim et cette matinée… Ah ! Oui ! Quelle matinée ! Les questions du juge et…
- Du juge, tu as rencontré le juge ? Pourquoi ? Oui, pourquoi le juge ?
- Tu n’es pas au courant ? Tu ne sais pas que le comte Jean, le dernier des La Verrade a été retrouvé mort, près du menhir, il y a quelques jours ? Au fait, il est… enfin il était ton cousin ! Mais, c’est vrai, tu es une La Verrade !
- Non, je ne le pense pas ! Par Gabrielle, ma mère, du sang des La Verrade coule bien sûr dans mes veines…
- Et alors quoi ?
- Mais ma naissance a été plutôt bouleversée !
- Bouleversée ?
- Ah oui, bouleversée ! La sage-femme s’occupait de deux futures mamans. Le même jour, Gabrielle, ma mère, mourait et l’autre maman perdait son enfant…
- Bon, ça va ! J’ai compris, elle a échangé les bébés ?
- Oui, avec la complicité de la comtesse ! Ça arrangeait bien les choses ! La libération de la France et ses désordres… Gabrielle cloîtrée… C’était facile !
- C’est peut-être mieux ainsi, nous en garderons le secret ! Et pendant soixante ans, nous ignorions tout cela. La comtesse, la femme du comte Henri, avait dit à mon père que Gabrielle et son enfant, notre enfant, étaient décédés en mars 45. Mon père, sans connaître nos relations, me l’avait appris au mois de mai. Je ne lui ai jamais dit que j’étais le père. Tu penses, en 45 ! Quel scandale ça aurait fait !
- Oui… mais alors ! Me reprit Juliette, revenons à ton juge ! Tu étais ce matin chez le juge…
- Oui ! Il recherche bien sûr le coupable, l’assassin qui aurait tué le comte…
- Et alors il pense que tu sais quelque chose ? Remarque, c’est un peu normal, tu habites à côté du lieu…
- Oui, pas loin du menhir, là où on a retrouvé le corps du comte Jean et en 44, le corps du comte Henri…
- Du comte Henri ? Le père de Gabrielle, le père de ma mère ?
- Oui, ton grand-père ! Et pratiquement dans les mêmes conditions, un couteau, celui du boucher du coin, en plein cœur.
- Et alors, qu’as-tu à voir avec ces crimes ?
- Dis donc ! Le juge ce matin et puis toi maintenant ! Bof ! Après tout, tu es ma fille, tu as le droit de savoir et aussi le droit de garder un secret, n’est-ce pas ?
- Oui, bien sûr…
- Alors, écoute-moi bien : pour la mort du comte Jean, récemment, je n’y suis pour rien, pourtant j’avais juré que je tuerais tous les La Verrade, et puis avec le temps, on change !
- T’avais juré de tuer tous les...
- Ne me coupe pas la parole s’il te plaît, c’est déjà assez compliqué comme ça !
- Continue, papa, je t’écoute.
- Papa ! Tu as dit papa ! C’est la première fois, à soixante dix neuf ans qu’on m’appelle papa ! Quelle journée ! Pour le comte Henri, ce n’est pas pareil. Mes parents n’ont jamais été au courant de mes relations avec Gabrielle, ta mère, la belle Gabrielle aux yeux bleus… comme les tiens. Depuis qu’elle avait dix ans nous devenions chaque jour de plus en plus amoureux. En juillet 44, Gabrielle est enceinte, mais qu’importe, nous nous aimons, nous avons des projets. Nous décidons de parler de notre situation à son père pensant qu’il comprendrait. Mais il eut peur du scandale. Malgré cette nouvelle ère de paix qui s’annonçait, notre situation l’irrita. Il décida de présenter Gabrielle à une faiseuse d’anges, puis il se ravisa et alors il décida d’envoyer ta mère chez sa sœur, en Auvergne. Il promit que nous serions, mes parents et moi, expulsés de la ferme dès l’automne prochain. Le comte Henri a brisé ma vie, a brisé notre vie. Pourtant nous avions des ambitions, des projets. Avec Gabrielle tout serait facile, nous étions courageux et cet enfant nous aurait donné encore plus de tonus. Mais le comte a tout brisé. Depuis, ma vie a basculé. Je suis resté seul. Je ne voulais pas d’une autre femme. J’ai décidé alors de me venger… et j’y suis arrivé. J’ai éliminé le comte Henri…
- Le comte Henri ? Tu as…
- Oui, je l’ai tué ! C’était facile, c’était la guerre, et je le croyais du côté des Allemands, moi aussi…On disait que quelqu’un volait les parachutages… Je pensais, comme beaucoup de gens, que c’était lui… Pourtant je l’ai vu en Août 44, sur la nationale, dans la jeep américaine, oui, je l’ai vu, j’y étais moi aussi sur la grande route, comme tout le monde, à applaudir nos libérateurs. Qu’est-ce que tu crois, j’agitais comme beaucoup un petit drapeau aux étoiles. Et après tout, il pouvait très bien jouer un double rôle… Il rentrait souvent très tard au château… En Septembre 1944, quand on l’a retrouvé saucissonné contre le menhir, on disait que c’était une vengeance des collabos. Tu parles ! En pleine nuit, lors de son retour au château, je l’ai poignardé sur le chemin qui passe près du menhir, ce chemin qu’il empruntait régulièrement lorsqu’il revenait, seul. Le lendemain matin, j’ai demandé à mon père de m’accompagner pour la traite prétextant je ne sais quel souci avec une des vaches. Je voulais qu’il découvre le cadavre avec moi. Nous avons appris plus tard que cette nuit-là, sa dernière nuit, il venait de participer à l’arrestation de deux gros bonnets de la Gestapo Française réfugiés dans un château voisin. Mais c’était trop tard… De toute façon, je l’aurais tué, ça n’avait rien à voir avec la guerre… C’est vrai que la libération, avec tout son désordre…
- Avec tout son désordre, oui bien sûr, avec tout son désordre, la libération avec tout son désordre, comme pour ma naissance d’ailleurs ! Mais bon sang, papa, c’est horrible ! Tu as tué mon grand père…
- Mais Juliette, je ne voyais pas en lui ton grand père, je voyais un étranger, oui, un salopard qui brisait nos vies. J’avais dix huit ans et les nerfs à vif. J’avais peur qu’il nous chasse de la ferme…Tu comprends ! Mes parents dehors, à cause de moi, à cause de notre erreur, à cause de notre bonheur ! Le comte Edouard, le fils du comte Henri, est décédé en 1998 de sa belle mort. Le comte Jean était fils unique et célibataire lui aussi, le dernier des La Verrade…
- Mais lui, tu ne l’as pas… m’interrompt ma fille.
- Ah, non ! Je ne suis pas son assassin. Aujourd’hui, je suis vieux, j’ai soixante dix neuf ans et je n’ai pas l’intention d’avouer le crime de 44 à ce petit juge. Je ne veux pas finir ma vie, ce qui reste de cette vie de valet de ferme, dans une geôle. A dix huit ans, j’étais déjà mort ! J’ai passé soixante ans en prison, oui ! Soixante années, ma petite Juliette ! Soixante ans de prison dans cette ferme, emprisonné dans mes pensées, dans mes cauchemars, à travailler quinze heures par jour pour oublier mon misérable geste, à me tuer à la tâche pour expier le seul vrai crime que j’ai commis : celui de ne pas avoir eu le courage d’aller sauver ta mère, de l’avoir enlevée des griffes de sa tante et d’avoir fui avec elle et toi au bout du monde. Alors, j’ai payé, non ? Maintenant je suis libre ! La preuve : tu es là ! Tu viens me sortir de ma geôle ! Dieu t’a ramené vers moi ! Je suis libre, Juliette, libre ! Tu m’entends ? Mon calvaire est fini !
- Tu as raison, me dit Juliette en séchant ses larmes, nous aurons un secret de plus à garder.
- Tu trouveras, dans l’armoire de ma chambre, une petite pierre en forme de menhir…
- Ou d’ours…, m’interrompt Juliette.
- Si tu veux, oui, en forme d’ours, enroulée dans un grand mouchoir blanc. J’aimerais que ces deux objets m’accompagnent un jour dans la tombe.
- D’accord, papa, mais y’a pas urgence, nous verrons ça plus tard ! Nous avons tellement de temps à rattraper !
- Dis-moi, Juliette, il est bon mon cidre, hein ?
- Oui papa, mais le tien est bourré de larmes ! »


Un mois après, on apprenait, par la presse régionale, que l’autopsie du corps du comte Jean révélait qu’il était atteint d’une maladie grave. Il s’était suicidé, attaché au menhir.
Le dossier de l’assassinat du comte Henri resta sans suite.

Quelques années plus tard, Juliette déroula le mouchoir sur lequel Jules avait écrit à l’encre rouge : Gabrielle, pardonne-moi ! Je te rejoins enfin !



En hommage :
- Aux forces alliées du 6 juin 1944.
- Aux réseaux de Résistance de la région qui ont permis d'arrêter les deux nazis français, Bonny et Lafont, à Bazoches/le Betz.
- Au plus grand menhir de la région Centre qui, à la Libération, a failli être détruit par un groupe local de Résistance qui n’avait pas épuisé tout son stock d’explosifs.

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