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Des machines et des hommes


Auteur : BAILLAT Christophe

Style : Historique




Des machines et des hommes est un extrait du roman Le neveu de l’abbé Morel


Préface


Dans ses motivations, l’arrêt du Conseil d’Etat du roi du 5 septembre 1759 prévoyait d’encourager les nouveaux établissements industriels sans toutefois préjudicier les anciens.
Cependant, à la fin du XVIIIe, le commerce de la laine et du coton avait relâché et commençait à inquiéter les autorités du royaume. Il était donc à propos de mieux connaître l’état de la production d’indiennes si on voulait venir au secours des fabriques traditionnelles. La direction du Commerce confia cette mission à l’inspecteur général des manufactures Morel, avec le soin de rédiger un Dictionnaire de la géographie industrielle.

Joséphine s’activait à la préparation des bagages. Elle portait un tablier d’incarnat en toile de Jouy, cette toile « bon teint » fabriquée près de Versailles. Nicolas Morel achevait de déguster son repas, regrettant déjà la chère bonne et saine que Joséphine savait lui faire. Ses apprêts furent bientôt faits : 30 chemises, 20 caleçons, 60 mouchoirs de batiste, 13 paires de bas de coton, 2 peignoirs, 3 robes de chambre, 2 paires de pantoufle, 1 gilet de soie piqué, 2 culottes de soie noire, 3 paires de culottes blanches. A cela s’ajoutaient plusieurs gilets d’hiver ou d’été, un manteau de drap gris, un chapeau rond, un écritoire d’argent et une canne épée pour le cas d’une mauvaise rencontre. Sous le porche, le postillon mit les chevaux au brancard puis chargea les malles. Il enfila pour se protéger les jambes de lourdes bottes et fit tourner bride à ses chevaux. Nicolas Morel se pencha par la portière et lança à Joséphine un amical « A vous revoir ». Il partait visiter les principaux centres d’indiennage en France

Certains fabricants comptaient sur sa visite pour hisser leur réputation. Tel fut le cas à Troyes où il marqua une première étape. Une concurrence de plus en plus vive y conduisait les entreprises à se renverser les unes les autres. L’entrepreneur qu’il devait rencontrer avait à se plaindre d’un défaut de débit de la marchandise. Il devint intraitable avec ses ouvriers, exigeant d’eux des ouvrages sans défaut. Son erreur fut d’évoquer la visite de l’inspecteur général des manufactures. Tous voulurent discuter le prix de la journée s’ils devaient améliorer la qualité. Comme on leur refusait 10 sous d’augmentation, les plus décidés entrainèrent les autres au cabaret. Ils furent bientôt soixante qui prirent l’engagement de quitter le travail s’ils n’obtenaient pas satisfaction. Pour rendre plus sages ses ouvriers tout disposés à se mutiner, l’entrepreneur demanda plusieurs lettres de cachet qui le priveraient de quelques talents mais rangeraient dans leur devoir les compagnons séditieux. La police arrêta ceux qui avaient ameuté et excité les autres. Chacun rentra à l’écurie, goûta de nouveau à ses travaux et plus personne ne se conduisit indûment. Le manufacturier laissa faire la quête en faveur des ouvriers enfermés et parvint à réduire tout son monde à une discipline à laquelle ils n’étaient plus accoutumés. Il pria néanmoins l’inspecteur général de bien vouloir reporter sa venue.

Nicolas Morel quand il était accompagné de l’inspecteur des manufactures de la généralité était rarement accueilli avec un fond de bonté. A Rouen pourtant, l’accueil dans la manufacture d’indiennes fut excellent. D’importantes subventions approchant les vingt mille livres lui avaient été accordées sur le fondement des lettres élogieuses de l’inspecteur en résidence. Ce fonctionnaire compétent et précieux ayant présenté son supérieur au manufacturier, celui-ci le reçu avec bonnes grâces, fier de lui montrer les balles estampillées et sa main d’œuvre machinale. Grâce à cette confiance vite établie, Nicolas Morel put observer les différentes étapes de la fabrication des toiles. Une fois l’apprêt ôté, les toiles lessivées, il fallait préparer des mordants avec de l’alun, de la potasse et de la craie, ainsi que de la gomme pour épaissir le mordant imprimé. Des pièces de tissu attachées bout à bout étaient introduites dans la chaudière, contenant un mélange d’eau et de poudre de garance. Une apprentisse de sept ans actionnait un moulinet pour maintenir les toiles en mouvement dans une enceinte où la température dépassait les 40°. Le fond des toiles de maculait de rouge aux endroits mordancés. La visite se conclut par un aperçu de l’application au pinceau des couleurs, à laquelle s’adonnaient une quarantaine de femmes assises à des tables rangées les unes derrière les autres. En repartant, Nicolas Morel se vit offrir un tissu aux belles granulations mauves.

Le soir venu, quand la cloche sonnait l’arrêt des travaux des ouvriers, Nicolas Morel prenait congé et s’en allait dormir dans quelque auberge. A chaque étape, il craignait davantage que des rôdeurs apostés en embuscade ne s’attaquent au chargement. La voiture ressemblait en effet de plus en plus à un magasin bien assorti, avec quantité d’échantillons de toutes sortes, des mouchoirs de toutes espèces, une toile d’Orange et même des toiles des Indes pour robes qui avaient du mal à loger dans le coffre. Avec la tombée du jour, une seconde journée commençait pour notre voyageur. Il entretenait une correspondance avec M Marmont, directeur du Mercure et les maîtresses des salons les plus réputés de Paris. Il s’astreignait aussi à noter ses observations le jour même, se donnant bien du mal pour des croquis souvent approximatifs. Rencontrant une difficulté de compréhension, passé l’enthousiasme de la visite et privé de son guide, il se plongeait dans les rapports des inspecteurs. La façon dont ils détaillaient les techniques trahissait leur amour du travail bien fait. La lecture des procès-verbaux de visite édifia Morel sur un point : la dangerosité de certains mécanismes. Presses, calandres, moulins, maillets de lavage, représentaient autant de dangers pour les plus jeunes travailleurs. Plusieurs accidents mortels étaient consignés avec leur cause probable et les moyens d’y remédier. La lecture de l’un d’eux frappa sa mémoire. En voici la description, telle que rapportée par l’inspecteur.

Après avoir passé une toile destinée à l’ameublement dans un bain de bouse de vache, afin de fixer les mordants, un jeune garçon de douze ans voulant de nouveau la laver s’était juché sur une échelle pour atteindre le haut de la cuve et y faire tomber son tissu. Un barreau dont le bois devait être pourri, céda sous son poids, pourtant peu élevé. Déséquilibré, l’enfant plongea dans ce bain rose clair en ébullition, constitué d’une décoction de racines de garance. On s’était aperçu de l’accident grâce au * pompon bleu de son bonnet qui flottait en surface mais personne n’avait remarqué sa disparition.

Alors que Nicolas Morel était à Bordeaux et se livrait à une autopsie du travail dans un atelier d’impression, il reçut un billet par une Berline de messagerie. C’était une invitation à se rendre chez le docteur Rossellini. Ce médecin hygiéniste, à qui étaient parvenus les échos de son entreprise, l’invitait à se rendre chez lui à quatre heures pour y dîner. Comme il avait de plus en plus de mal à supporter la solitude du voyage et la crapule des cabarets, la lecture de ce billet fut une délivrance. Morel s’interrompit aussitôt et remit au lendemain son travail d’observation pour rentrer dans sa chambre. Là, il s’apprêta pour la soirée qui s’annonçait sous un jour favorable. Il prépara son habit vert, un gilet blanc et une culotte blanche afin d’avoir la plus aimable apparence, au lieu que d’habitude, il restait en robe de chambre ou avec un pet en l’air. Il arriva avec l’appétit que l’on a toujours quand on a voyagé. Le docteur Rossellini lui parut franc, sans souci, avec une grande taille et une physionomie qui prévenait. Il portait un beau gilet mordoré, d’une teinte entre le vert et le jaune, orné de broderies magenta. Son ton et ses manières étaient amicales et sans aucune affectation. Il prévint Nicolas Morel qu’il le recevait sans y mettre plus d’appareil que s’il eut dîné seul. S’en suivirent quelques propos légers sur les premiers restaurants qui ayant pour mission de recevoir n’y montraient guère de dispositions, sans parler des pièces défectueuses qu’on y servait parfois. Le mobilier de la grande pièce dans laquelle ils se trouvaient était composé d’une armoire à deux corps en noyer, avec colonnettes et arabesques, d’une chaise à bras garnie de damas vert et d’un secrétaire au ton acajou aux formes légères. Ce meuble était doté d’un écritoire qu’un mécanisme permettait de dissimuler. Le contact s’établit presque aussitôt entre les deux hommes, Morel étant avide de retrouver une société et le médecin ravi de recevoir à sa table. Il vouait sa vie à la dénonciation des usages pernicieux dans les ateliers des grandes manufactures. C’est l’émotion qu’il avait toujours ressentie à voir travailler de très jeunes enfants qui l’avait poussé à la recherche des maladies qui détruisent la santé. Le docteur remettait non seulement en cause les conditions pénibles de leur tâche mais aussi l’âge d’accès au travail. Humble malgré l’importance de ses travaux, sa seule fierté était d’avoir imaginé un prix pour encourager les découvertes et les inventions qui permettraient de rendre les opérations des arts mécaniques moins malsaines et moins dangereuses. D’une nature ample et riche, il était doué d’un grand appétit qu’il ne cherchait pas le moins du monde à dissimuler. Il était à ce point intarissable sur la gastronomie que Morel se demanda si sa science culinaire ne dépassait pas sa science médicale. Il possédait sur toutes les choses de la table les notions les plus variées et les plus fines. Son œil qu’il avait bleu brilla en présentant le pâté à Nicolas Morel auquel il confia qu’il ne connaissait rien de pareil comme excitation de l’appétit. La table avait de quoi affrioler. La croûte était d’un noir vernissé, toute imprégnée de sucs d’une gelée. Rossellini disséqua lui-même la pièce. Les tranches tombèrent sous le couteau, en laissant échapper un puissant fumet, mêlant le parfum des truffes à celui des herbes de haut goût. Ce fut un régal pour les deux convives, les morceaux tendres et succulents affectaient agréablement la langue. Dégustateur bien papillé Nicolas Morel, gourmant mais délicat, lorgnait déjà la litière de cresson sur laquelle reposaient de fines lames de jambon à chair rose. Une carafe de bon vin vieux acheva de délier les langues.

Les deux hommes discutèrent librement de toutes matières car le docteur accordait autant d’importance à faire les frais de la conversation qu’à offrir une bonne table. Rossellini exposa sa méthode de travail à Morel qui trouva intéressant d’avoir un point de comparaison après avoir été seul pendant une longue période. Le docteur Rossellini mettait beaucoup de soin à ses enquêtes, suivant l’ouvrier depuis son atelier jusqu’à sa demeure, y entrant même avec lui afin de l’observer au sein de sa famille. Son travail l’ayant amené à voyager, il avait pu comparer les mérites des maisons vouées à la cuisine flamande, celles vouées à la cuisine normande ou provençale. Il décerna finalement ses lauriers à la cuisine lyonnaise et vanta les mérites de la dinde farcie aux marrons. Il poursuivit son exposé avec beaucoup d’esprit et de conviction mais sans jamais que son discours paraisse apprêté. Il avait foi dans son propos et rayonnait quand il parlait de la chaleur insupportable observée à proximité d’étuves ou de séchoirs ou de la respiration des particules causées par les meules. Il s’emporta pour fustiger ces primes d’insalubrité offertes pour maintenir les ouvriers à des postes dangereux. Ses propos rejoignaient les constats de Nicolas Morel. Le docteur avait dès longtemps dépassé la simple analyse des causes de ces souffrances pour développer une véritable théorie de l’emploi de la main-d’œuvre. Morel était encore envahi d’une multitude d’images qui l’empêchaient de saisir l’ensemble et de prendre le degré de son importance. Le reste du repas, un opulent dindon farci de saucisses de Nancy, fut consacré à une approche comparée des mérites de la viande rôtie et bouillie. D’après le médecin, si la première a plus de goût que la seconde, c’est que dans les rôtis, la viande conserve encore tout son suc. Lorsqu’elle est bouillie, l’eau agit comme un puissant dissolvant. Morel ne put le suivre sur ce terrain mais il félicita son hôte pour les petites saucisses, qu’il jugea beaucoup meilleures que la cochonnaille de Troyes. Après le dessert, composé de figues blanches et sucrées ainsi que de raisins dont les grains avaient une belle couleur d’ambre, le besoin d’expansion les suivit jusqu’au salon où ils prirent le café. Une boisson très claire, mais délicatement parfumée, préparée à la Dubelloy. La poudre est mise dans un vase de porcelaine qui est percé de petits trous. L’eau bouillante versée sur le café s’écoule lentement en passant sur la mouture. On obtient ainsi une première décoction que l’on chauffe pour la faire bouillir avant de la repasser une seconde fois. Rossellini se défiait des opinions négatives sur les propriétés sanitaires de cette boisson et n’en voulait retenir que ses vertus qui méritaient, à l’entendre, tous les éloges.

Semblable aux juristes qui cessent parfois de se cantonner dans la technique du droit pour défendre des idéaux, Morel venait en quelques heures, l’espace d’un repas, d’acquérir comme un troisième œil. Grâce à l’approche humaniste qu’il avait découverte, il se sentit désormais capable d’élargir les limites de son champ d’action. Il goûta fort cette impression intense et toute neuve qui le conduisait à se sentir plus complet pour poursuivre son enquête. Il ressentit au plus profond de lui, comme une jouissance, ce dépassement de soi, ce saut que peu d’élus sont capables de franchir. Cet élargissement de son champ de vision dont il sentait les effets, ajoutait encore à l’excitation due à la fatigue qu’il avait accumulée. Il avait cette sensation agréable mais troublante de pouvoir palper la métamorphose que venait de provoquer en lui le docteur Rossellini. C’était comme si le troisième œil demandait à trouver une place. Comprenant l’origine de ce changement, il balançait entre l’envie de remercier le médecin et celle de conserver le secret de cette transformation. La pudeur l’emporta. Il ne dit rien au docteur mais lui garda toujours sa plus profonde estime.

Son travail qui était bien avancé redevenait œuvre à faire car il comprit qu’il devrait réécrire son Dictionnaire de la géographie industrielle. Ce que lui avait dit Rossellini s’était mué en un besoin d’adopter un angle d’étude différent, tant il est vrai que l’œil de l’observateur fausse l’observation. Malgré les apparences, ce bouleversement n’était sans doute pas arrivé subitement mais après une lente évolution personnelle dont il venait seulement de prendre conscience. Probablement était-il tout près de cette évolution avant de rencontrer Rossellini. Leur rencontre avait été comme la découverte qui surprend le chercheur. Il serait empêché maintenant de poursuivre dans sa froide analyse des situations de travail sans dénoncer les abus manifestes. L’ampleur de la tâche était immense, mais il était habité d’un tel feu intérieur, d’une telle énergie, que rien ne lui semblait hors de sa portée. Ses travaux ne seraient plus exclusivement savants, mais aussi sensibles, en introduisant des considérations sur les personnes et plus seulement sur l’état de la technique ou du commerce.

La nuit qui suivit le jour où cette transformation s’opéra, Nicolas Morel connut une grande agitation qui provoqua une insomnie pénible. Dans un premier temps il la mit sur le compte du café, avant de comprendre ce qui était en train de se produire. Il marmottait seul au fond de son lit, quelque part dans Marseille. Incapable de se calmer, secoué parfois de spasmes, comme s’il eut été touché par la révélation ou comme si un processus biologique était à l’œuvre, le fouaillant à l’intérieur, il sentait qu’il franchissait un palier et sa joie était à son comble.

Nicolas Morel se rendit chez sa sœur à Grenoble. De là, il comptait mettre cinq jours pour rentrer à Paris, en empruntant le coche d’eau à Lyon jusqu’à Chalon-sur-Saône puis la diligence et rentrer enfin se reposer chez lui. Il expédia par la poste aux lettres le billet qui suit à Monsieur Marmont.

« Jai beaucoup voyagé et beaucoup appris, mais plus encore sur moi que relativement à l’objet de mon étude. Ne vous méprenez pas, Monsieur, j’ai pris tant de notes sur les manufactures qu’il me faudra bien une année pour rédiger l’ouvrage que l’on m’a commandé, à condition de n’être pas distrait. Je suis d’ailleurs résolu à chercher à m’établir loin de l’agitation de Paris afin de mettre toute mon ardeur nouvelle au service de cette entreprise. Mais Paris repoussant toujours ses limites, il est possible que malgré mon éloignement, jamais je n’arrive à quitter cette maudite ville où l’air est corrompu. Je dis ardeur nouvelle alors que vous pourriez penser qu’après un tel voyage je serai fourbu. Il n’en est rien et vous pouvez le faire savoir à tous nos amis. J’aurai seulement besoin de trois ou quatre jours de grands repos avant de fréquenter de nouveau les salons, si l’on ne m’a pas oublié et si je n’ai pas été supplanté. J’ai de quoi étonner les plus avertis par l’importance de plusieurs découvertes. Ces découvertes ne sont pas seulement d’ordre technique ou commercial, j’ai rencontré le célèbre docteur Rossellini, un homme fort civil qui m’a fait bénéficier du fruit de ses recherches. Mais j’aurai bientôt l’occasion de vous dire tout cela, puisque je suis à l’avant dernière étape de mon « expédition ». Donnez-moi plutôt des nouvelles du Mercure. Je rends encore visite à ma sœur avant mon retour même si je suis impatient de vous revoir. Je compte y passer deux ou trois jours. Transmettez je vous prie mes amitiés à Mme de la Brenetterie. »

Comme il voyageait de nuit pour économiser la caisse du commerce, ce fut miracle si la voiture ne tomba dans quelque précipice. Dans une pente glissante, les chevaux firent un brusque écart avant d’être entrainés vers le bas. Le postillon qui n’était peut-être guère plus éveillé que son passager tomba et roula par terre. Les chevaux furent ainsi, la bride sur le cou, emportés dans la descente. Fort heureusement, cette course folle s’interrompit après une vingtaine de pieds, lorsque les montures ne purent franchir d’épaisses broussailles. Nicolas Morel eut quelques contusions mais la voiture ne perdit pas même un boulon. Quant au postillon, par la faute duquel cet écart s’était produit, il en fut quitte pour réinstaller le chargement qui avait versé et eut toutes les peines du monde à trouver un gilet propre. Le sol meuble à cet endroit lui avait sans doute évité de se rompre le cou.

Morel trouva sa sœur installée devant son bureau à cylindre où elle passait le plus clair de son temps, occupée à quelques travaux de traduction qu’elle affectionnait particulièrement. Posséder une autre langue, c’est posséder une seconde âme, lui disait-elle souvent. Elle le trouva amaigri et fatigué, ce que Morel démentit, annonçant au contraire une forme tout à fait éblouissante. C’était confondre son allant pour le travail et sa santé. Il lui offrit une série de mouchoirs de batiste et une champenoise, au verre épais, d’une belle couleur verte, qui provenait de l’abbaye d’Hautvillers. Ils goûtèrent ensemble ce vin effervescent dont on disait dans tout le pays le plus grand mal et après deux verres de ce vin frais, à l’écume pétillante, la discussion s’anima. Ils retrouvèrent une agréable complicité. Elle le tint informé de l’affaire de Vizille et des nouvelles du pays. Nicolas Morel sembla ne pas y prêter grande attention, préférant évoquer sa rencontre avec Rossellini et la nouvelle orientation de ses travaux. Sitôt après le déjeuner il se retira pour dormir et ne réapparut ensuite que quatorze heures plus tard. Il annonça une faim terrible que sa sœur, qui possédait une délicatesse du goût singulière, s’empressa de satisfaire.

Morel partit le lendemain matin après avoir donné à sa sœur un baiser qui traduisait une affection sincère. Il la laissa assise à son bonheur-du-jour, dans les tiroirs duquel elle rangeait ses différentes sortes de plûmes, son cornet ainsi que les encres de couleur pour les corrections. Le rideau vert faisait derrière elle un fond charmant dans lequel jouait la lumière douce du jour qui commençait à peine. « Mandez-moi la sensation que ces choses feront à Paris » le pria-t-elle.

A son arrivée, Joséphine lui prépara un bouillon. Elle l’interrogea sur une question de ménage qui intéressait la salle d’étude et qui avait dû la préoccuper tout ce temps. Morel lui répondit avec le souci du détail et en accordant à cette menue question une importance sans rapport avec son habitude. Le sourire qui éclaira le visage de la domestique lui en fit prendre conscience et il se demanda quand sa transformation serait achevée car il la sentait toujours gronder secrètement en lui. Dès le lendemain, Morel se rendit à la direction du Commerce pour remettre sa brochure. Par le passage que je rapporte on, peut bien juger des idées qu’il y développait.

« Plusieurs accidents graves sont survenus dans les fabriques que j’ai visitées et on peut penser que là où je n’ai pu aller les ouvriers n’ont point été épargnés. J’ai appelé l’attention des inspecteurs de la circonscription desquels elles se trouvaient et quelques-uns d’entre eux m’ont fait état de remarques que je juge utile de vous faire connaître. Les voici.
L’inspecteur en résidence à Marseille, Charles François Fontanes, a fait connaître aux industriels qu’ils doivent adresser des recommandations particulières aux enfants placés sous leurs ordres. Ceux-ci sont en effet des ouvriers non seulement inexpérimentés mais aussi hardis et étourdis, de sorte de sorte qu’ils se livrent à bien des imprudences qu’il faut absolument rendre impossibles. Un autre inspecteur, Pierre Marcellin Lamarque en résidence à Melun, procède régulièrement à des enquêtes pour chaque enfant blessé dans sa circonscription et a pu constater que les accidents y sont moins nombreux.

Ces initiatives sont louables et devraient sans doute être imitées par leurs confrères des autres régions. Mais ce travail me paraît hors de la portée de vos agents qui ont déjà fort à faire à contrôler la qualité et le nombre des étoffes, à refaire les statistiques des bureaux de contrôle, sans compter qu’ils doivent faire face aux malfaisants qui infectent les chemins. En même temps, ces initiatives qui vont dans le sens de la préservation des ouvriers méritent sûrement d’être soutenues. L’administration récompense déjà certains industriels qui font preuve de génie. Elle pourrait donc orienter ses récompenses vers des systèmes fonctionnant sans effort et propres à atténuer les accidents du travail, notamment vis-à-vis des bras non exercés. Nul doute que les industriels les plus frileux ne se prêtent à ces enquêtes d’un genre nouveau si elles doivent amener pour eux des mesures bienfaisantes.

Le roi désirant savoir ce qui se fabrique de pièces d’étoffe dans le royaume tout en luttant contre un esprit d’oubli des règles, on voit que la mission des inspecteurs est toute tracée : maintenir la bonne fabrique et lutter contre la friponnerie de ceux qui trichent sur les étiquettes. S’ils concouraient en même temps à l’amélioration de la santé de l’homme quel progrès décisif. »


L’accueil qu’il reçut ne fut pas celui qu’il avait espéré. L’air du bureau n’était pas favorable à ses idées. Il fallait en ce temps là pour intéresser le directeur savoir combiner la science et l’industrie au profit du royaume.
- Enfin parmi nous monsieur Morel !

Ce fut par ces mots que Pierre-François Alexandre accueillit son inspecteur général. Pour le décrire de la tête aux pieds, je dirai qu’il portait une perruque à catogan et des souliers à boucle ainsi qu’une veste et une culotte de beau drap bien fin, tout uni et doublé de soie rouge.
- On dit que vous avez parcouru plus de mille lieues ! S’il vous reste encore quelque énergie, que d’enseignements vous allez pouvoir tirer après un tel voyage !
Morel était tombé en faiblesse mais n’en laissait rien paraître.
- Pour ce qui est des enseignements, vous voyez juste mais vous n’imaginez pas à quel point ce voyage m’a enrichi.
M Alexandre le regarda plein d’admiration et le questionna sur l’état d’avancement du Dictionnaire de la géographie industrielle.
- Avec le temps que j’y ai déjà consacré, si je ne devais tout reprendre, il me suffirait de trois ou quatre mois à ma table de travail pour que je puisse vous présenter un sommaire très détaillé. Ensuite, il ne resterait plus qu’à mettre un peu de chair sur le squelette.
- Quelque souci viendrait-il ombrager ce plaisant tableau ? interrogea M. Alexandre en fronçant les sourcils comme à on habitude quand il devinait un mauvais présage.
- Disons que je dois repenser l’ensemble avant que de vous le présenter et la couleur n’en sera plus la même.
Les sourcils du directeur se rapprochèrent de nouveau.
- Je crois de mon devoir de vous éclairer sur mes intentions. Vous ressouvenez-vous du docteur Rossellini dont je vous ai parlé ?
- Il me souvient que vous m’en disiez le plus grand bien. Un homme de grande valeur qui vous a reçu fort honnêtement et vous a influencé.
- Influencé ! Je reviens transformé. J’ai découvert ce que je n’étais pas allé chercher.
- Fort bien, fort bien. Quelque nouveau procédé imité sur les Anglais ou les Hollandais moins freinés que nous par les règlements. Vous me faites mourir de curiosité !
- Vous n’y êtes pas. Le docteur Rossellini dont la réputation dépasse nos frontières m’a fait découvrir une réalité vivante tandis que j’avais auparavant une admiration purement intellectuelle pour les techniques. La technique ne m’intéresse plus, qu’autant qu’elle me permet d’approcher les hommes.
- Je crains que vous n’ayez pas su mener cette enquête comme on doit mener une affaire.
- Comprenez, pendant longtemps, les machines et les procédés ne me parlaient que de technique et tout s’arrêtait là. Les machines qui me cachaient la vie les hommes au travail me l’ont soudain révélée. J’ai donc pensé enrichir mon étude en tenant compte des effets du travail sur la santé.
- Nous reprendrons cette discussion Monsieur. Les médecins ont leur rôle à jouer mais leur action n’est pas la nôtre. J’espère que vous ne les aurez pas confondues. J’attends le travail auquel vous vous étiez engagé et non pas je ne sais quelle théorie humaniste.
Morel regardait le directeur du Commerce qui se tenait dans un fauteuil bas, assis en contre-jour. Son bureau était couvert de papiers, écrits d’une écriture large et nette, avec toutes les lettres bien formées bien qu’il eût la réputation d’écrire tout d’une haleine. Un imposant bronze vert en marquait la limite. Un buvard, un encrier en verre et des plumes d’oie formaient tout son équipement.
- Comment, s’écria Nicolas Morel, avec un haut-le-corps, l’insensibilité de l’administration l’amènerait à négliger la santé qui est le bien le plus précieux.
- Bien que vous ayez eu tout le temps de réfléchir à la question, vous avez oublié un point essentiel. On peut penser et vous ne pourrez rien m’objecter là-dessus, que le mouvement des industriels ne se fera pas d’un seul coup. Si vous admettez cela, vous admettrez alors le second point qui en découle : on peut craindre que les ouvriers se détournent des machines qui ne leur offriraient aucun bien-être. Voilà pourquoi je ne peux vous suivre malgré toute l’estime que j’ai pour vos travaux. Quand le Dictionnaire sera achevé, veillez je vous prie à me l’instruire.

Les deux hommes se quittèrent froidement, Nicolas Morel soulagé d’avoir fait cette étrange confession, M. Alexandre, inquiet au sujet de la nouvelle tournure d’esprit de son inspecteur général. Morel éprouva alors le besoin de sortir et de marcher au grand air. Méditant au Palais-Royal, il se décida dès ce moment à mobiliser les amis avec lesquels il était en société.

M. Marmont chez qui il se présenta d’abord ne voulut pas le recevoir. Il lui fit dire par son domestique qu’il était malade. Aussi insista-t-il mais M. Marmont ne descendit en robe de chambre que pour l’accabler de reproches. L’objet de l’enquête roulait à présent sur une matière que le gouvernement ne trouvait pas de son goût. La suite de l’entretien ne fut guère plus favorable à Nicolas Morel.
- Vous vous plaignez souvent du bruit dans notre ville. Voudriez-vous en la mettant en sourdine en freiner le développement ?
- Le bruit, est-ce là un progrès ?
- Il faut que vous m’en croyiez, vous allez avec votre théorie, au devant de polémiques. Les manufacturiers ne veulent améliorer la sécurité des ouvriers qu’il ne leur en coûte. Vous devez tenir compte de leur opinion. Sans eux vous ne pourrez initier aucun mouvement. Quand il serait vrai que l’usage des machines augmente les risques d’accident, il faut mettre en balance ce mal avec la chute totale des fabriques si on leur refusait la mécanisation.
- Je ne la leur refuse pas, mais je ne mets rien en balance avec la santé de l’homme. Entendez-moi bien, je suggère pour le moment de protéger les enfants par l’usage de machines appropriées à leur taille, à leurs forces et surtout à leur degré d’inconscience.
- Je ne suis pas d’accord, car j’entends d’ici l’argument qui vous serez opposé. Ce serait leur faire courir un risque bien plus grand encore, quand arrivés à l’âge adulte, ils ignoreraient tout du caractère dangereux des machines. L’accident est le risque que courent les gens de main d’œuvre comme la faillite est celui des actionnaires.

A cours d’argument et fatigué, Nicolas Morel s’en alla en fabriquer de nouveaux. Il tira malheureusement assez peu profit de cette discussion car il écartait, comme chacun de nous l’aurait fait, les arguments qui ne renforçaient pas ses nouvelles convictions. Aussi reprit-il son bâton de pèlerin pour rallier à ses thèses le plus grand nombre possible de ses amis. Madame de la Brenetterie était de ceux-ci. Bien caressée par la nature, subjuguant par sa fraicheur autant que par ses diamants, elle vivait sur un grand pied et recevait des admirateurs de plus en plus nombreux depuis qu’elle était veuve. Monsieur avait été un riche financier avec des intérêts au Mercure et avait jusque-là restreint leur société à quelques dames et à un petit nombre d’hommes âgés. Elle organisa un souper à la demande de Nicolas Morel.

C’était l’un des salons aristocratiques les plus gais du faubourg Saint-Germain. L’assemblée choisie par Morel était toute acquise à la préservation de la santé des ouvriers. Elle devait parvenir à convaincre le directeur du Mercure si elle dissimulait suffisamment sa volonté de persuasion sous le manteau de la courtoisie. De son côté, Mme de la Brenetterie avait invité une fille de l’opéra fine et spirituelle et son protecteur du moment, dont elle recevait des soins empressés et qui la logeait dans un quartier neuf et élégant, rue Basse du Rempart. On attendit M. Dupin médecin éminent, grand connaisseur des travaux de Bernardini. Comme il n’arrivait pas, il fut le principal objet de la conversation. Il aimait à rappeler les origines de la préservation, qu’il faisait remonter à quatre mille ans, lorsque le médecin d’un pharaon décrivit dans la papyrus d’Imhotep le lumbago d’un esclave travaillant à la construction des pyramides. Deux heures plus tard, on envoya savoir de ses nouvelles tandis que les convives musaient. La cause de son absence fut rapportée par un des domestiques de Madame de la Brenetterie. Le docteur Dupin avait d’abord été retardé par un embarras, provoqué par un accrochage entre une charrette de tonneaux de vin et une autre, chargée de foin, près du marché aux chevaux de la rue Saint-Marcel. Principal témoin de la scène, il avait été pris à partie par l’aubergiste dont la marchandise gisait par terre devant chez lui. Les tonneaux de vin s’étaient à moitié vidés de leur contenu et, à leur couleur sur le pavé, l’aubergiste en avait déduit que le vin avait été coupé avec de l’eau. Pour le vérifier, il avait versé le contenu d’un tonneau dans une bassine, dans laquelle surnagèrent vite de petits poissons de Seine. L’affaire prit un vilain tour quand l’aubergiste traita de fieffé fripon le malheureux cocher. L’aubergiste le frappa à coups de canne au point qu’il en fut meurtri. Le cocher ne voulut pas en rester là et pour défendre son honneur, annonça qu’il porterait plainte au Châtelet. L’aubergiste proposa de vider cette affaire sur l’heure au Bois de Boulogne. Lorsqu’il fut question d’épée, Dupin fit état de sa condition de médecin. Il les conjura de parler plus bas et de ne pas en arriver à ces extrémités. Dieu sait comment, il fut entendu et pour sceller leur réconciliation, l’aubergiste les retint dans son établissement.

Ayant enfin rejoint les autres convives, Le docteur Dupin capta facilement l’attention autour de cette table opulente encombrée de charmantes inutilités. Il expliqua d’abord le succès de son entremise. Il avait vite compris à quels hommes il avait affaire : l’aubergiste était un très mauvais payeur, toujours sans le sol. Le cocher ne se contentait pas de transporter les tonneaux et tous deux étaient poltrons autant que fripons. Il parvint à conserver cet auditoire attentif en avançant un problème nouveau, qu’il qualifia de problème de société : l’impossibilité à laquelle se heurtaient les ouvriers d’accéder à la maîtrise, tant celle-ci devenait un monopole, par une sorte de roulement organisé au sein des familles. Comme la table dispose à l’entente, Nicolas Morel obtint que le journal de M. Marmont fit écho à ses thèses humanistes qui l’intéressaient davantage que l’esprit nouveau. Son combat se poursuivit donc dans les colonnes du Mercure et le bruit allait s’en répandre de Paris jusque dans les campagnes. Férocement attaqué, Morel à qui on reprochait de voir en France une misère qui n’existait qu’en Angleterre, fit paraître article sur article, dénonçant tous les maux qui le révoltaient. Pouvait-on laisser des enfants de quatre ans effectuer un travail continuel dans des lieux clos où la température était fébrile et capable de tuer les plus jeunes. Pouvait-on les laisser aussi longtemps dans des postures douloureuses, tout gras de l’huile des métiers, les jambes gorgées et ulcérées. Pouvait-on tolérer le manque d’aération des ateliers d’impression, les conditions de travail hideuses ou nauséabondes provoquant des affections respiratoires.

Quand il ne se livrait pas à l’étude, Nicolas Morel était tout entier tourné vers l’arrangement de sa nouvelle demeure, rue Saint-Denis. L’endroit contrastait avec l’ancien boyau sombre qu’il avait quitté. Tout proche du palais, il croisait désormais les maîtres des requêtes et les conseillers en robe noire ou encore de riches bourgeoises exhibant leur mouche et leurs paniers. Son logis était dans un quartier vivant et gai, où le va-et-vient des gens ne cessait que lorsqu’un carrosse brinquebalant précédé d’un grand fracas, faisait le vide sur son passage. Afin de passer ses vieux ans dans un peu de confort, il avait établi un colleur de chez Révelon, cette belle manufacture de papier peint du faubourg St-Antoine, un tapissier, un maçon et un menuisier dont il goûta fort l’ouvrage. Ces travaux furent bientôt interrompus car la manufacture Révelon entra à son tour dans l’agitation. S’il avait su combien de temps il pourrait jouir de sa propriété, il y a bien peu de chances qu’il se fût lancé à si grands frais dans ces aménagements. Mais n’enjambons pas sur l’avenir.

Chez Morel comme partout, on discutait du seul remède proposé à la nation : les états généraux et de la forme à leur donner, identique ou différente de celle de 1614.Lorsqu’il était question de mettre à bas l’ordre ancien, Nicolas Morel se montrait moins un défenseur de la République qu’un réformateur prudent. Il convenait volontiers avec ses hôtes que tant que l’édifice des finances était chancelant, le moment n’était pas favorable à l’introduction de grandes réformes. Mais à force de se montrer obstinément hostile aux violences du peuple, il en fut déduit qu’il était en faveur du maintien des privilèges. Ce jugement porté sur lui se rependit si vite qu’il faut bien envisager que le bruit fut colporté par de zélés propagateurs. Et Morel ne put s’empêcher d’y voir l’œuvre du peintre de chez Révelon. Celui-ci logeait dans un garni place de Grève, côté port, et du jour où la manufacture fut en désordre, on ne le revit pas plus que chez Monsieur Morel. On ne le revit plus nulle part d’ailleurs, car découvert ivre dans la cave de son patron, avec d’autres employés, il fut mis au pilori et marqué au fer rouge avant d’être envoyé aux galères. Cet exemple de sévérité pouvait seul mettre un terme aux habitudes de dissipation.

Les travaux de Nicolas Morel en faveur de la préservation de la santé des ouvriers auraient dû lui amener l’estime d’une partie du Tiers Etat. Mais il demeurait incurablement aristocratique. La sédition d’abord dressée contre Révelon, pour les salaires honteux qu’il prônait, mais qu’il avait la sagesse de ne pas pratiquer lui-même, se dirigea brutalement contre Morel, par une de ses acrobaties dont les foules ont le secret. Si le procès de l’affaire Révelon devait être fait un jour, je salue d’avance l’avocat qui démontrera que les sept cents ouvriers de ce marchand papetier ne pouvaient se sustenter avec les quinze sols par jours qu’il leur accordait. Mais sans doute y aura-t-il des arguments qui m’échapperont car on voit bien que l’époque change et que les bienfaiteurs ne sont plus les mêmes. Je reviens à la rumeur qui avait fait son chemin et avait soulevé et excité une foule d’enragés. Elle fit mouvement vers la maison de l’inspecteur général au cri de « A bas les aristocrates ! ». Plus elle approchait du but, plus son nombre grossissait, augmentée d’ouvriers et de miséreux qui s’étaient joints aux marchands, aux colporteurs, aux garçons et filles de boutique. Un afficheur fermait la marche avec son échelle sur l’épaule. Le lieutenant de police alerté fit protéger la maison qui était menacée par une foule si compacte que lorsqu’une tuile fut lancée du toit, elle n’arriva pas à terre. Dans un premier temps les gardes-françaises firent reculer les rébellionnaires comme de la valetaille, mais les tuiles, les pavés et des morceaux de cheminée eurent bientôt raison de leurs efforts. Sentant que la force était du côté du nombre, les manifestants galvanisés firent un cercle autour de la maison pour que le coupable ne puisse leur échapper. Aidés par une poussée violente de la cohue, les plus hardis s’engouffrèrent par la porte du bas. D’après le rapport de police qui m’a permis d’en connaître le détail, il y avait parmi eux un marchand de lanterne et un savetier. Quand on les vit ressortir avec du pain, le reste de la foule se précipita à son tour. Mais ne trouvant plus rien à emporter elle s’acharna sur les meubles et le papier peint. Pendant que tout ceci se passait au-dehors, au-dedans, on peut imaginer les affreuses angoisses de Nicolas Morel qui fut averti que sa vie était en danger par l’extrême fureur du peuple. Il se barricada dans son bureau mais ne devait pas en ressortir. Il n’eut pas le temps de percer un trou pour accéder dans la maison voisine. Les assaillants après avoir mis à sac la maison, mirent ensuite le feu avec les lanternes, avant de repartir. Une gerbe de feu s’éleva trente coudées au-dessus du faîte. Tout s’apaisa le soir mais tout recommença le lendemain.

Nul ne sait comment Nicolas Morel aurait vécu les tragiques événements qui ont suivi la réunion des états généraux à Versailles et les exactions violentes qui marquèrent les années suivantes. Il fut enterré à l’église Saint-Roch au 286 de la rue Saint-Honoré. Du troisième étage de la cour carrée, les cloches sonnèrent pour que sa mort n’emporte pas l’oubli de sa mémoire.





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