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Cinquante minutes


Auteur : PATTYN Fred

Style : Scènes de vie




Mardi 08h00.

Pour la dernière fois, ce matin, je quitte la maison. J’ai évidemment la gorge serrée et les pensées qui vagabondent à une vitesse folle. En manoeuvrant la voiture, je vois la fenêtre de la chambre de Paul, il dort encore. Dans quelques minutes, il se réveillera. Comme tous les matins, il se préparera, descendra prendre son pain grillé et son verre de jus d’orange, regardera un peu la télé. Il mettra son manteau, prendra son cartable et sa mère l’amènera à l’école. J’arriverai au travail. Comme d’habitude. Sauf que ce soir je ne rentrerai pas.

Hier soir, j’ai chargé mes dernières affaires dans la voiture. Du moins les affaires indispensables pour pouvoir m’installer dans mon nouveau logement. J’ai préféré le faire quand il était couché. Déjà, le week-end dernier, il me regardait préparer les cartons et les sacs, et ça le rendait un peu bizarre. Moi aussi par la même occasion, et on n’a vraiment pas besoin de ça.

Samedi dernier, alors que sa mère était sortie, nous avons enfin eu une conversation tous les deux. Je lui avais déjà dit qu’elle et moi allions prochainement nous séparer, que bien évidemment ce n’était pas de sa faute, que c’était des histoires de grands, qu’il aurait sa place dans les deux foyers, et patati et patata … On a beau dire, ces phrases toutes faites, elles ont certes l’avantage d’être toutes faites, mais justement, elles sont beaucoup trop banales et générales pour que l’enfant comprenne tout de suite la réalité des choses, qui pourtant le concernent très directement. J’avais les larmes aux yeux, déjà. Je voyais bien à ses réponses qu’il avait besoin de comprendre. Il pensait que je prenais un appartement pour être plus près de mon travail. Il n’avait pas tort dans un sens. Mais quand il posait la question « Mais vous n’allez pas divorcer ? », je sentais bien à la fois ses peurs, mais aussi ses espoirs. Je comprenais bien l’importance de cette crainte, mais je ne pouvais pas partir en lui laissant croire l’impossible.

Nous avons donc discuté samedi soir, pendant plus d’une heure. Et il a enfin réalisé que sa vie serait différente. A huit ans, on comprend vite. On va tout de suite à l’essentiel et on voit tout de suite ce que l’on va perdre : les vacances tous les trois, les fêtes de famille, les histoires que je lui lisais le soir, les parties de jeux et de fous rires. Et quand sa petite voix craignait de m’oublier, et que je l’oublie aussi, et disait que tout le temps il ne pensait qu’à deux personnes, sa mère et moi, comment ne pas pleurer avec lui ? Au moins, il a vu que je ne partais pas la fleur aux dents, et qu’il me manquerait beaucoup. Cette heure passée était indispensable pour nos relations futures. D’ailleurs, nous étions beaucoup plus sereins le lendemain. Nous nous étions compris l’un et l’autre.

Allez, il est 08h10, je quitte le quartier. Les mêmes maisons depuis sept ans, les mêmes plaques d’égout qui font du bruit, les mêmes voisins qui partent en même temps que moi. Je ne les verrai plus désormais que pour venir chercher Paul, un week-end sur deux et pour les vacances. J’ai réfléchi à ces allers-retours. Je me dis que ce sera bien galère. Mais c’est marrant, je considère ça un peu comme un sacrifice, un dû, le coût de ma culpabilité paternelle, peut-être ? Je me rappelle une émission télé, où un homme disait qu’il se rappelait son père, faisant trois cents kilomètres pour venir le chercher, et qu’il lui en était reconnaissant à vie. J’espère que Paul aura cette image aussi quand il sera plus grand, même s’il n’y a qu’une heure de route entre nos deux villes...

Ca y est, je passe le feu (« Papa, je te dis quand c’est vert », « Vert ! »), et je prend la voie express. Maintenant, ligne droite...
Direction le boulot, ma nouvelle vie, l’inconnu...

Ces derniers jours, j’ai bien repensé au pourquoi, au comment, à ce qu’il fallait faire. J’en ai parlé un peu avec des amis. Personne dans ces cas-là n’a de solution miracle, ou n’ose en tout cas faire la leçon. De toute façon, personne n’a toutes les clefs pour juger. Les clefs ? Ou bien la clef, celle qui débloque tous les verrous, qui ouvre les portes et montre l’avenir ? Ma propre clef, unique, la réponse à mes interrogations les plus intimes et profondes. Car la plupart des vraies questions restent souvent sans réponse. Parce qu’il ne s’agit que d’un choix que l’on essaye de faire, à un instant donné, en fonction d’un passé à la fois objectif et subjectif, et qui marquera les cinquante prochaines années. On a voulu me rassurer : « Tu sais, dans dix ans, tu te demanderas encore si tu as fais le bon choix ». Merci... Pourquoi quitter quelque chose qui n’est pas désagréable en soi  et qui apporte même beaucoup de bonheur ? C’est idiot... Peut-être tout simplement parce que je suis en quête de l’absolu et que le relatif ne m’intéresse pas. Ce doit être ça. C’est peut-être ça. En tout cas ça m’arrange d’y croire pour me dire que je ne me trompe pas.

Bon, plutôt que de penser une énième fois à ces choses-là, je mets un peu de musique. Penser à autre chose, ne plus rien ressasser. Le hasard fait-il bien les choses ? Je tombe sur un tube du moment, que j’adore en plus, et dont les paroles me vont directement au coeur, « Listen to your heart », du groupe belge DHT :

« Listen to your heart when he’s calling for you
Listen to your heart, there’s nothing else you can do
I don’t know where you’re going and I don’t know why
But listen to your heart before you tell him goodbye »

Ecoute ton coeur quand il t’appelle (j’imagine Paul dans la cuisine, devant ses toasts, en train de se dire qu’il ne me verra pas ce soir). Il n’y a rien d’autre à faire que d’écouter ton coeur, de toute façon, il cogne tellement fort, je l’entends même si je ne l’écoute pas. Je ne sais pas où je vais et je ne sais pas pourquoi. Ben ça, y’a pas besoin de le préciser. Mais écoute ton cœur avant de lui dire au revoir. Cette dernière phrase m’interpelle : dois-je écouter mon coeur pour lui dire une dernière fois au revoir, ou l’écouter justement pour ne pas à avoir à partir ? Ca me rappelle une chanson de Michel Sardou, qui me faisait frissonner d’émotion quand je n’avais pourtant qu’une dizaine d’années. Je ne m’en rappelle plus très bien, mais ça donnait quelque chose comme ça :

« Mes chers parents, je pars, je vous aime, mais je pars
Vous n’aurez plus d’enfant, ce soir, je pars
Mes chers parents, je vole, sans fumée sans alcool... »

Je me dis que je dois être un homme de départ… C’est tellement plus facile de fuir la réalité en partant, de laisser les autres gérer les débris d’une histoire que l’on est seul à vouloir finir. Mais ça va pas non ? Ces réflexions, je les ai déjà faites, elles ne servent à rien. Il faut voir le côté positif des choses ! Ces situations-là sont aujourd’hui la norme. Dans un dernier sondage, près de la moitié des Français vivent séparés, ou ont refait leur vie. Sur la moitié qui reste, combien ont l’envie de partir mais ne le font pas ? Et puis Paul aura des copains et copines qui auront aussi deux maisons, ou même une seule mais avec un seul parent. L’essentiel est qu’il prenne le rythme, qu’il comprenne bien qu’il n’y est pour rien, que ses parents l’aiment toujours autant, si ce n’est plus, et qu’il aura sa place, ici et là. D’ailleurs, j’ai tout fait pour. J’ai choisi un appartement où il aura sa chambre. Et j’ai réussi le tour de force de tout aménager en une semaine. Quand je dis aménager, c’est acheter, déménager et monter les meubles. J’avoue que c’est dans ces moments-là qu’on apprécie les amis. Et puis je n’avais pas le choix. Tout devait être prêt pour le week-end prochain, pour que Paul puisse venir, comme promis. C’est tout juste s’il n’a pas sauté de joie quand je lui ai dit qu’il aurait sa chambre, avec son lit, son armoire, ses jouets … Je pense qu’il se rendra compte rapidement que ce n’est pas un jeu, mais que c’est tout simplement « comme ça ». Parfois, ça fait du bien d’être fataliste… même si la période n’est pas propice. Mais y a-t-il une bonne ou une mauvaise période ? C’est Noël dans deux semaines. Pour la première fois de sa vie, Paul vivra deux Noëls : un avec moi, dans son nouvel appartement, et un avec sa mère, une semaine plus tard. Au moins, qu’il ne croie plus au Père Noël depuis quelques semaines arrange un peu les choses...

Encore une demi-heure de route avant de me changer les idées au travail.

Mais au fait… Et moi dans tout ça ? Comment ne pas douter de l’avenir en ce moment ? Comment ne pas me poser des questions fondamentales sur la possibilité de reconstruire un jour quelque chose avec une autre femme ? Oh bien sûr, j ’ai des qualités et des défauts comme tout le monde, et le pouvoir de séduction est bien souvent le résultat d’un état d’esprit. Si je pense ne pas vouloir rencontrer quelqu’un tout de suite, pour gérer l’atterrissage en douceur, et surtout ne pas dégrader une situation intermédiaire qui ne sera certainement pas simple à vivre, je ne connais rien de ma capacité à vivre seul très longtemps.

Une chose est sûre : je posséde la clef. Celle de ma nouvelle vie : reprendre confiance.
Cette clé va m’accompagner et me donner cette force. Celle-là même qu’il me faudra avoir ce soir, quand j’aurai terminé le travail et que je rentrerai me poser « chez moi ». Nouvel appartement, nouvelle vie, nouvelle partition… Quand la personne de l’agence immobilière est partie en me laissant les clefs, et que je me suis retrouvé seul dans cet appartement complètement vide, je me suis vraiment demandé ce que je foutais là. Il ne me restait plus qu’à écrire une à une les notes d’une nouvelle composition.

Je ne sais pas comment je vais me sentir, au départ et après. Certainement à mi-chemin entre la déprime profonde et l’euphorie totale. Je ne sais pas comment je vivrai l’absence de Paul. Certainement entre la culpabilité et la joie intense des retrouvailles et de ces nouveaux moments partagés. Je ne sais pas non plus si un jour je trouverai le bonheur parfait avec un être qui me sera cher, qui recevra et donnera tout ce que je voudrai donner et recevoir. Je sais par contre que ce départ est ma décision, et que je décide de l’assumer.

Il est 08h50. Je me gare sur le parking, pratiquement à ma place habituelle (tiens, j’ai du rouler un peu moins vite ce matin…).

Mardi 08h50
Une nouvelle journée
Une nouvelle musique
Je dois garder confiance





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