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Le chat noir


Auteur : ADEL Nora

Style : Action




Je m’étais pourtant bien entraîné n’hésitant pas à tout sacrifier pour le décrocher : foot copains et télé. Le jour de l’examen, niché sous les escaliers telle une damnation sur le front d’un nouveau-né, il m’attendait.
Quelques heures plus tard, glacé d’horreur, je vis deux yeux vert-or percer la coupe de l’œil de la copie des sciences naturelles. En maths, la directrice de la parabole s’est couverte de poils hérissés en faisant de drôles de spirales. Et pendant que les chiffres s’additionnaient aux griffes, le stylo miaulait en donnant la tremblote à mes mains. J’aurai dû étrangler l’horrible félin.
À l’annonce de mon échec au bac, ma mère me lança d’une voix caverneuse les mains claquant sur les joues :
- Je le savais, prunelle de mes yeux, c’est elle, puisse Dieu lui envoyer tous les maux de la terre ! Cette ogresse a mangé la tête de son mari et maintenant, elle veut la tienne. Noé est mort, mais moi, mon lion, je sais où trouver le bois de l’arche qui te sauvera de cette calamité.

Rapidement la nouvelle fit le tour du quartier : ayant fini avec les femmes, le balai de la sorcière menaçait désormais les hommes. Il fallait illico dresser le bûcher. Mais personne ne voulait se brûler les doigts. Vomissant des anathèmes à faire pâlir de jalousie une pythie maboule, ma génitrice se précipita au poste de police.
L’homme en uniforme, l’œil fixe, la moustache drue, le front fuyant, imprima à ses lèvres le rictus d’une hyène avant de glousser :
- Un chat anti-bac ?!... On ne peut pas interdire à quelqu’un d’élever des chats tant qu’ils ne se mettent pas à aboyer et à transmettre la rage.
- Fils, la vipère non plus n’aboie pas. Depuis que ces maudites bestioles sont là, c’est la fin du monde. La fille de Saliha, ma voisine, a été répudiée avec trois enfants. Le fils de Si Omar, l’émigré, a eu un accident, heureusement qu’il portait un talisman. L’enseignante du dernier étage est tabassée tous les jours par son mari allergique à ces démons. Et le vieux du palier n’ose plus pêcher à l’aube depuis qu’il a failli se briser le cou dans les escaliers pollués par les maléfiques miaous. Cette p… a lancé un sort à ma fille pour faire fuir les prétendants pendant que sa bâtarde, plus dévergondée que les soixante-dix filles de Satan, n’a que l’embarras du choix.
- La plainte c’est contre les chats ou la fille de l’étrangère ?
- Les deux, mon fils, les deux. La baraka c’est qu’elles aillent au diable fissa.
- Il faudrait la signature des locataires…
- Les locataires ? ! Tous des hypocrites, en face de cette diablesse, ce n’est que blabla et paillasson.

Anastasia m’accueillit comme d’habitude avec une joie d’enfant éveillé et niais à la fois. Le temps a épargné l’essentiel : les yeux et la voix. Pour se rattraper, il s’est vengé sur le reste. La peau, une ruine ; le cheveu, rare et gris. Un corps comme rongé de l’intérieur.
- Momo, mes chats n’ont jamais griffé personne. Grâce à eux, il n’y a plus de rats dans la cave.
- Tu connais ma mère, c’est la reine des superstitieuses et ma sœur Yamina est jalouse de ta fille.
- Pauvre plouc, même pas fichu d’encaisser seul ton échec, croassa Anissa qui vernissait ses ongles assise dans l’embrasure de la fenêtre.
Pour une fois, mon amie laissa sa fille m’injurier sans réagir. Elle fixa d’un air absent Alexandre, un chat gris qui batifolait sous la table de la télé avec Alice, une adorable boule de neige. Sa thérapie depuis ce jour où devenue veuve à cause du cancer, elle a marché en somnambule jusqu’à la limite : la mer. Mais comment mourir dans l’errance, s’était-elle demandée, loin du Testament du poète Tarass Chevtchenko : « Quand je mourrai enterrez-moi - En dressant ma tombe - Au cœur des steppes infinies - De ma chère Ukraine - Ne m’oubliez-pas et accordez-moi une bonne, une douce parole… » Un vent sibérien sifflait broyant le sable calciné de larmes. Sa Malorossie (Petite Russie) veillait sur elle avec une caresse là où les nerfs se rejoignent en une imperceptible vibration avant l’apaisement. La douce fourrure dénouait les nœuds. La pesanteur s’annulait à chaque effleurement. Il avait un collier en cuir autour de son frêle cou. Il s’était blotti dans ses bras et tout à coup, ô Sainte Mère de Dieu, la douleur lâcha prise.
En digne héritière slave se mirant dans l’utopie communiste, elle réussit à calmer mes inquiétudes en répliquant :
- Merci de m’avoir averti, mais tu vois, je n’ai aucun chat noir. J’ai préparé des varénikis, des gâteaux fourrés aux fruits et fromage blanc, tu restes goûter ?
- Momo ne rate aucune occasion pour faire la fête. Il a le truc pour bouffer de la merde avec une tête décapitée.
- Anissa, ça suffit. Parlons plutôt de tes prouesses. Depuis que tu as fait la connaissance de ce cancre, tu as trouvé le truc toi pour transformer tes félicitations en avertissements. Bravo la championne.
- Connasse ! cria la diablesse avant de sortir perchée sur des hauts talons telle une star sur un tapis volant emporté par la brise.

Anastasia poussa un soupir en se laissant tomber sur la chaise en plastique recouverte d’un tissu fleuri bleu et blanc. Elle n’avait aucun secret pour moi. Parfois, certaines choses m’échappaient ; j’évitais de la questionner par timidité, pour ne pas rompre la mélodie.
- J’ai peur, Momo. Mon beau-frère veut fêter les fiançailles de son fils dès son retour du pèlerinage. Comment lui avouer que cette idiote prend la pilule depuis l’âge de 15 ans.
Derrière les rideaux des fenêtres, les femmes guettaient mon signal qui les libérerait… ; de quoi ? Ma grand-mère, la poitrine gonflée de youyous, m’attendait dans la rue. À ma mine, ses espoirs s’envolèrent, elle fit un bras d’honneur en direction du balcon d’Anastasia en me fusillant de ses petits yeux à la couleur indéfinissable. Elle singea le tourneur derviche les cheveux déroulés striés de blanc et de henné en ânonnant :
- Cochon ! Venez à mon aide, mes sœurs. Cet imbécile a le regard halluciné de celui qui vient de découvrir le trésor du roi Salomon. Seigneur coupe ma langue si mes paroles venaient du cœur. « Je ne suis pas une assiette pour me casser, ni une rose pour me faner… »

Heureusement, je pouvais m’éloigner de cette vénéneuse mélasse. Mon oncle m’avait laissé les clés de sa villa avant de partir à l’étranger. Une nouvelle vie de pacha qui n’arrivait pas à vaincre les élucubrations maternelles :
- Fils, j’espère qu’il n’a pas laissé d’animaux derrière lui ?
- Non-mère, des amis se sont proposés pour garder le chien berger et sa femme a vendu le chat siamois.
- Malédiction, il y a des mabouls qui achètent ces horreurs !
La cave ressemblait à la porte que Barbe-Bleue a oubliée d’interdire. Elle débordait de bouteilles de vin camouflées sous des tonnes de poussière. Le liquide capiteux brûlait agréablement mon gosier. Une envie de partager mon euphorie avec Anastasia m’empoigna. J’aimais quand elle me parlait de la neige de la montagne qui fond grâce au jus de poire fermenté avec des prunelles et des raisins secs noyés dans la vodka. Elle aurait dû repartir depuis longtemps vers son pays natal, l’Ukraine. Vers la forêt où elle jouait avec son cousin Athanase qui donnait à chaque arbre le nom d’une étoile. Il affirmait que c’est à l’intérieur du tronc que se forme le cocon de la nova avant de se muer en papillon pour coller à la voûte céleste. Quand son père coupait du bois, elle jurait que des paillettes s’envolaient de ses larges mains noueuses. Les plus belles étoiles se trouvent dans le Sahara, lui avait dit son défunt mari. Les hommes lui parlaient toujours du ciel alors qu’elle n’a jamais rien vu au-delà des cimes de sa montagne. Seul amour berçant son enfance et déployant à ses pieds un manteau blanc alors que la mer porte le nom absurde de Noire.
Fiévreuse au diable, une nuit parsemée d’étoiles m’accueillit à bras ouverts à bord de la luxueuse bagnole de tonton. J’avais l’impression d’être aux commandes d’un ovni rêvant de ne jamais atterrir. Mais le rêve par définition annonce le cauchemar. L’engin se dégonfla brusquement. Plus je faisais d’effort pour y remédier en me remémorant mes prières d’athée, plus la catastrophe s’amplifiait. Au milieu de la route, une boule d’ébène. Des yeux verts fauves me fixaient. On aurait dit des billes au radium déversant dans mon sang leur rayonnement radioactif. Hypnotisé par les variances de l’iris en lame affreusement noir, je lâchai le volant. La voiture joua à la toupie un moment avant de basculer dans le vide. Explosion de verre pulvérisé, de métal torsadé et de miaulements sinistres. J’ai contemplé mon corps en train de se consumer dans les flammes comme s’il ne m’avait jamais appartenu. Mon assassin continuait à griffer l’asphalte esquinté pendant qu’en fantôme je le contemplais d’en haut. Stupeur, il était gris ! J’ai tout de suite pensé à Alexandre. Ma mère avait donc raison de… ?! Je voulais avoir le cœur net.
Elle était seule, complètement saoule, assise en tanguant à même le sol au milieu de ses chats morts. Quelqu’un les avait empoisonnés après mon départ. Alexandre avait une corde en plastique rouge serrée autour du cou pour s’assurer qu’il était bien mort. Au-dessus de son cadavre une vapeur argentée s’était formée. Elle s’épaississait, s’élevait en serpent charmeur à épouser une forme presque humaine. Un chat bouddhiste ! Pourquoi pas. Le zen c’est bien n’importe qui réincarné en n’importe quoi. Il vint vers moi avec un miaou aussi neutre qu’une goutte d’eau glacée sur un brasier :
- Tout ce carnage c’est de ta faute. Dis-moi, les cheveux noirs des hommes portent-ils la poisse aux chats ? Non, tu n’as aucune idée. Pauvre con, tu as dû rencontrer le bronzé Alex, mon jumeau. Le nul de la famille aussi capable d’effrayer une souris blanche que toi à réussir le dernier des examens.
Je me suis dit qu’un fantôme c’est forcément daltonien puisque c’est tout voilé et tout blanc. Je voulais en savoir plus, mais il s’empressa de se muer en colonne de cristal avant de disparaître tel le génie de la Lampe du film. Il m’abandonna en plein brouillard. Je décidai d’interroger mes os calcinés.
Alex me vit foncer sur lui sans surprise, sans esquiver un geste de recul. Il m’attendait. J’étais tout drôle. Je me laissais choir sur la route déserte et sombre. Là où ses griffes avaient égratigné la chaussée, j’ai déposé les miennes avec délicatesse. On aurait dit les doigts d’un Beethoven caressant son piano. Peu à peu, j’absorbais à mon tour mon meurtrier. C’est à peine si je sentais le frémissement du poil d’ébène sous le tranchant argenté de la lune.





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