Loup y es-tu ?



Nouvelle écrite par Choupie MOYSAN dans le style Vécu



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Qui a dit que les fées avaient veillé sur moi ?

Berceau de biens des utopies, cette ville au moment de ma naissance, prenait un nouveau départ. Elle se structurait autour du port par des bâtiments modernistes, aux larges baies vitrées, orientées vers la lumière. Elle prenait en compte le concept de Le Corbusier :-« Faire de l’architecture c’est faire une créature ! » Tant qu’à ma cellule familiale plus pesante que stable, elle s’était disloquée après que les fées se soient détournées de mon avenir, pensant qu’il était bien amorcé, je suppose…

Dans l’enfance, les rues me conduisaient à l’école de mon quartier. J’aimais sentir l’automne, les feuilles craquaient, puis sous l’effet de la pluie se « compotaient » sous mes pas. C’était également la période des crumbbles aux pommes et aussi la saison où je jouais avec les cartes postales reçues de villes, de pays qui me faisaient rêver.

Il y avait là, dans cette cité surtout le dimanche, un espace pour mon père et moi. Nous l’arpentions les yeux en l’air dans les crépis pastel des façades qui me rappelaient les crèmes glacées de l’été. J’ai le souvenir aigu d’un papa grand infirme de cœur (G.I.C.), invalide à 50 %. La partie valide, je la remplissais pendant les deux derniers jours de la semaine. Ce n’était donc pas un papa à plein temps. Je n’aurai pas aimé : saucisse de Strasbourg purée, saucisse de Strasbourg pâtes tous les jours. Par contre, quelle joie d’aller dans les parcs, d’aller à la plage. Loquace, il ne l’était pas, je l’étais pour deux. Ceci dit, ce n’était pas son truc l’indigence du parlé « bébé », par redoublement de syllabes (bobo, dodo, chienchien, fifille). De même ne se sentant pas bâtisseur, il me laissait œuvrer avec pelle et seau, construire mes châteaux éphémères.

Lorsque j’atteignis mes sept ans, nous allions le dimanche dans un restaurant pa-no-ra-mi-que. Ce mot magique se déployait dans ma tête, comme un éventail. J’observais les gens : Ils étaient raides et tristes le long de leur dossier de chaise. Avec mon père en face de moi, J’étais fière, je faisais la dame. Après le déjeuner, nous repartions vers le centre de la ville en flânant. Entendre le son distinct de nos deux pas sur les trottoirs vides, me fascinait. Les murs, les sons, les odeurs de cette ville sont encore inscrits dans ma mémoire, comme le sont la stature de mon père, ses mimiques, sa voix.

Dans ces années là, c’était un papa-bonbon. Un papa fait pour les bisous, les chatouilles et les histoires avant de dormir quand les fenêtres autour regardaient jeune. Les histoires faut dire : il en connaissait un rayon (même plusieurs !). Cajoleuse, je lui demandais toujours Blanche Neige. Il cédait, bien qu’avant la fin de l’histoire, je dormais à poings fermés.

Plus grande, nos balades s’attardaient sur une plaque de rue, une architecture, un jardinet et finissaient régulièrement dans le noir. Je m’enfonçais dans le velours rouge des fauteuils du cinéma comme les autres couples, dégustant ce moment comme friandise jusqu’au retour de la lumière. Le week-end tirait à sa fin, et sur sa demande, je lui montrais mes cahiers. Les quelques remarques qu’il faisait étaient justes, et d’ailleurs mes notes étaient correctes, alors… Ensuite je rentrais en bus chez maman, faire l’autre partie de ma semaine à un autre rythme, dans un autre quartier, dans d’autres murs.

Vers douze ans, l’attente de la fin de semaine se changea en contrainte. Je traînais les pieds pour faire mon sac. Je semais bien des petits cailloux dans la conversation avec maman, mais distraite, elle ne les ramassait pas, trop contente sans doute, d’avoir du temps pour elle. Elle était bien loin l’histoire de Blanche Neige. Mon père se racontait d’autres histoires, genre Chaperon Rouge qui me faisait peur, petite !

Balluchon à la main, j’arpentais les rues bien connues, traînant devant les vitrines. Bref, je retardais le moment de me retrouver avec mon (G.I.C), comme je le surnommais. Fréquemment il passait nerveusement ses longs doigts dans ses cheveux. Ce geste répétitif bien que séduisant me rendait mal à l’aise, me faisant balancer entre honte et volupté. Je savais, par ma courte expérience que le Paradis côtoyait de près l’Enfer.

Quand l’heure de se coucher venait, une douleur insupportable m’enserrait la tête. Les histoires d’ogres et autres contes de Perrault installaient leur castelet autour de mon lit. Je tirais le drap sur ma tête, mais c’est en ombres chinoises que continuait l’intrigue dans mon esprit. Alors, la porte s’ouvrait, son ombre se découpait dans la lumière : le loup ! Son poids sur ma cage thoracique et plus que tout, son odeur m’envahissante, faisaient que la panique s’emparait de tout mon être, me laissant la voix blanche…

J’allais les yeux fixés au sol, les pieds plantés en terre. Il suffisait de s’accrocher pour ne pas tomber, me répétais-je, mais s’accrocher à quoi ? Bien que j’en aie le désir, les rêves de fille insouciante au bord d’un quai n’étaient pas pour moi. Ce n’était pas les embruns salés sur l’agglomération qui me poussèrent vers des ciels plus riants, mais plutôt le son du lit en fer de la petite fille, toujours grinçant dans la pénombre.

Après avoir pesé les mots, les avoir posés sur la place publique, on ressuscite lentement d’une vis réduite à des automatismes. Il m’a fallu être adulte pour intégrer cette phrase de Pierre Dac : « L’avenir c’est du passé en préparation. » Après des études, je suis revenue dans ma ville. Elle avait bien changé, grandi, mais je l’ai reconnue. A son exemple, je m’étais reconstruite, pour mieux me vivre, être debout avec les autres. Tant qu’au loup, cet animal grégaire, n’est pas fait pour vivre solitaire. S’il arrive qu’il soit enragé, l’enfermer s’impose.

Maintenant, habiter dans ma ville est imaginable : le loup n’y est plus.

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