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Voleur de larmes


Auteur : SAUSSOL Fred

Style : Réflexion




La blatte est sortie du placard de l’évier et a traversé la cuisine en direction de la salle à manger. Elle a contourné le pot de géranium posé sur le sol et s’est glissée, sans aucune hésitation, sous la table basse placée devant le canapé. Ce cloporte semble connaitre parfaitement son chemin, et sans aucun doute, il sait exactement ce qu’il recherche dans cet appartement. Certains prétendent que les cancrelats se plaisent dans les lieux sales et mal entretenus, qu’ils aiment la crasse et les ordures. Pourtant, cette cuisine est propre et ce modeste deux pièces est net et coquet.

Je pense que c’est la misère, bien plus que la crasse et la négligence, qui attire ainsi les cafards, je suis persuadé que cette petite bête est comme moi, qui me trouve toujours à l’endroit où pleure la détresse.

La jeune femme, assise sur le canapé du petit salon, ne voit pas l’insecte traverser la pièce et se glisser sous la plinthe située derrière le radiateur. Ce chauffage, malgré le froid, est depuis longtemps arrêté ; il n’y a plus d’argent pour payer le pétrole permettant de l’alimenter. La jeune femme ne regarde pas l’insecte, pour la bonne raison qu’elle tient son visage dans le creux de ses mains. Les soubresauts silencieux qui agitent ses épaules désespérées m’autorisent à espérer un savoureux diner.

N’avez-vous jamais remarqué que les larmes qui s’écoulent sur votre menton ou sur vos joues ne tombent jamais jusqu’au sol ? N’avez-vous jamais constaté qu’elles ne laissent que très rarement de traces séchées sur vos vêtements ou votre mobilier ?
Cela est normal, ces traces et ces gouttes je suis né pour m’en occuper. Je les fais disparaître avant que vous ne les aperceviez. Je les lèches et les lapes, car j’en suis assoiffé. J’ai besoin de votre accablement, j’ai besoin de vos chagrins, je suis un voleur de larmes.

Il existe dans ce monde des carnivores qui ne se rassasient que de viandes et de muscles, des vampires assoiffés de sang et de lymphe, de paisibles herbivores ne broutant silencieusement que des herbes folles, des plantes se calant les feuilles et les fleurs de gaz carbonique et d’azote, des êtres ne vivant que d’amour et d’eau fraiche, et puis il y a moi, qui dévore la tristesse et les perles salées coulant de vos yeux éplorés.
Je me nourris de vos désespoirs et des cascades qui jaillissent de vos glandes lacrymales. Je suis un voleur de larmes, c’est la source de mon alimentation. Je m’approvisionne et je m’engraisse de vos malheurs et de vos peines.

Je bois vos sanglots, je me gave de vos pleurs, je me sustente de vos soupirs, et tète goulument la morve de vos chagrins. Je suis un voleur de larmes, j’ai la nécessité de venir lécher les gouttelettes de pluies qui s’échappent de vos yeux voilés. J’aime les mirettes humides et les pupilles coulantes. Je me réjouis de vous voir poser vos lunettes et de vous entendre vous moucher bruyamment, avant de déposer dans la corbeille à papier le kleenex de vos larmes trempées.

Mes meilleurs restaurants sont vos cimetières, où devant les caveaux et les tombes des torrents de pleurs s’écoulent des yeux des familles accablées. Mes savoureuses salles à manger sont vos guerres et vos tranchées où geignent les soldats blessés et leurs généraux accablés. Pour le goûter, je me régale des pleurs d’enfants à qui des quidams ont volé les jouets et les poupées dans les bacs à sable des parcs du monde entier. J’aime aussi me restaurer à vos chagrins d’amour dans le fast-food des cœurs brisés. Ne m’en veillez pas de trouver infiniment plus beaux les mots d’excuses et de rupture que les amants emploient dans ces instants tragiques, et de les préférer à tous les poèmes courtois aux rimes raffinées.
Mais mon meilleur repère, l’endroit où je suis sûr d’être rassasié, c’est ces immeubles de banlieue où je retrouve tous les jours les pleurs et les cris des désespérés.

J’aime les murmures et les pleurnichements des tout petits enfants, je me délecte des idées noires des futurs suicidés, de la mélancolie des amours déçus et du vague à l’âme des exilés lointains se lamentant du mal de leurs pays.
Je me nourris autant des jérémiades des cours de recréations que des larmes de peurs provoquées par le bruit des combats. J’aime le deuil, le spleen et le cafard, les lamentations des torturés qui ont parlé, les soupirs du condamné qui va payer, les sanglots de la femme abandonnée, et ceux de la victime que la justice a flouée. J’aime le tumulte des incendies et des tourments, les cris de violences qui apportent leurs raz de marée de peines et de misères. Je vis de la souffrance de celui qui abandonne sa maison qui va être noyée, de celui qui va être exilé, de la petite prostituée dont on déchire l’hymen et de la femme voilée que des hommes vont lapider.

Je suis gras et dodu, adipeux et obèse. Au festin de vos malheurs, la nourriture et riche et abondante. Votre tristesse me rend opulent, je suis pansu et ventripotent, et c’est à vos sanglots que je dois cette richesse.

Il faut dire que vous êtes généreux et que vous savez me rendre heureux. Dans votre existence, il a bien plus de déboires que de joie. Et si le bonheur est fragile et éphémère, si le rire est le propre de l’homme, alors la tristesse et la peine, le drame et le deuil, les frustrations et le chagrin sont les valeurs les plus universelles et les plus faciles à reconnaître dans ce monde tourmenté.

Je ne suis jamais responsable de vos malheurs, je n’ai jamais fait de mal à personne, je ne suis pas la cause de vos ruines, ne suis coupable de rien. Je suis juste un voleur de larmes, un témoin affamé de vos peines. Je respire à vos tragédies, à vos fléaux, à vos délabrements, mais ce n’est pas de ma faute si vos infortunes et la cruauté de vos destins sont mon patrimoine, ma veine, mon karma et mon repas.

Pourtant, lorsque je suis repu et que mon esprit vagabonde, je me mets à rêver.
Je voudrais ne plus être le témoin de vos échecs, je voudrais cesser de me nourrir de vos épreuves et je voudrais devenir un jour, le spectateur de vos ravissements, de vos extases et de vos bonheurs. Car je sais qu’il arrive aussi parfois que vous pleuriez de joie.

Je rêve de me rassasier à vos larmes d’allégresse, je n’ignore pas que le frisson de plaisir qui les accompagne les rend bien plus douces, bien plus nourrissantes et bien moins salées. J’aime les yeux qui brillent, et les sourires qui pétillent. J’aime les larmes des plus beaux jours de votre vie, les larmes des parents regardant les premiers pas de leur enfant, les larmes des victoires et les larmes du paradis.
J’aime la mélancolie, lorsqu’elle est source de poésie et que les gouttelettes coulant de vos regards sont des perles de félicité et de joie. J’aime savourer les bouffées d’émotions qui font briller vos regards devant la beauté d’un paysage, d’un tableau, de quelques notes de musique, de la voix d’un être aimé. J’aime les larmes qui coulent des stylos, des orchestres ou des pinceaux et qui viennent brouiller vos beaux yeux étoilés.

C’est mon dessert à moi, ma petite sucrerie, mon carré de chocolat. Je rêve de voler vos larmes aux puits de vos éclats de rire…





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