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Base aérienne 117


Auteur : BAILLAT Christophe

Style : Vécu




A quoi tiennent les choix d’orientation que l’on fait dans sa jeunesse ? L’environnement familial joue certainement beaucoup car c’est au milieu des siens que l’on grandit. Et les modèles que l’on a sous les yeux au petit-déjeuner et au dîner comptent énormément jusqu’à l’adolescence. Après, il est loisible à chacun de reprendre à son compte le modèle familial ou de s’en éloigner. De parents fonctionnaires d’Etat, même si j’avais le goût du risque, je n’étais pas kamikaze au point d’aller m’aventurer dans une entreprise privée. Je fis donc des choix assez conformes à ceux qu’avaient fait mes parents avant moi, et depuis, je suis payé à date fixe sur le budget de l’Etat. Pour poursuivre mes études, je fis une préparation militaire, exigeante au plan physique comme au plan intellectuel et ce double challenge me permit de faire un Service National comme juriste. Après, j’étudiais rue Saint-Guillaume à Paris où logeait Science-Po. C’était un temps béni où j’avais une chambre sous les combles, du temps pour moi et l’argent de poche que me donnaient mes parents. Je ne manquais de rien mais je voulais voir du pays et ne savais comment m’y prendre. Dans les Grandes Ecoles et les Universités, les échanges internationaux des étudiants n’étaient pas si courants qu’aujourd’hui. Il se trouve que Science-Po proposait une préparation au concours du Commissariat de l’armée, et que, l’ayant réussi, je m’embarquai pour un tour du monde sur la Jeanne d’Arc, le navire école. A la sortie, je déclarai dans un Grand amphi, devant un général, une phrase répétée vingt fois dans le même amphi vide :
– Mon général, j’ai l’honneur de choisir Kaboul.

Sans attache familiale, partir en Afghanistan était le meilleur plan de carrière auquel je pouvais prétendre avec à la clé des points forts utiles pour la suite de mon parcours que je voyais alors sans borne. Malheureusement, un engin explosif explosa au passage de notre véhicule dont le blindage s’avéra insuffisant, j’y perdis un pied. Je me retrouvai brutalement à Paris à la délégation aux restructurations. J’appris qu’elle avait été créée vingt ans auparavant quand François Léotard était ministre de la défense. Je ne m’y étais jamais intéressé et je découvris cette délégation en même temps que mon bureau à Balard. Un petit bureau. J’ai eu l’impression d’avoir quitté le philarmonique des armées pour rejoindre un quatuor de province. Parmi mes dossiers, je suivais la fermeture d’une base aérienne à Vélizy, connue chez les militaires sous le nom de BA 117, ou encore, base du sous-lieutenant d’Ormes, lequel était mort en service, sort auquel j’avais échappé de justesse. La fermeture était programmée pour dans 2 ans. Les écologistes de la vallée de la Bièvre s’opposaient à son extension et la base n’avait plus le format optimum par ces temps où les limites budgétaires s’imposent à tous. J’y allais régulièrement. C’était un calvaire, car depuis la gare RER de Jouy-en-Josas, il fallait, soit attendre un hypothétique bus, soit faire le chemin à pied, ce qui prenait une demi-heure en marchant d’un bon pas et le mien était mal assuré. Il me fallait au moins trois quart d’heure. Comme ce jour-là il faisait un beau soleil et que les formalités de remboursement des frais sont pour moi un pire calvaire encore que la marche, malgré mon pied bot, je pris cette option et montai vers la BA 117. La route est en lacets à travers la forêt pour la première moitié, qui longe un mur d’enceinte que j’ai toujours vu en reconstruction. Je marchais tantôt sur un large trottoir gravillonné, tantôt sur la route lorsqu’il n’y avait pas de circulation, ce qui était le cas la plupart du temps. Dès que j’entendais une voiture, je regagnai la portion de terrain plus spécialement réservée aux piétons. Il n’était pas rare qu’un militaire de la base s’arrête et me propose de me monter pour m’éviter une marche éreintante. Ce jour de mai, j’arrivai par mes propres moyens jusqu’au bout et une fois devant la barrière d’entrée, j’essuyai quelques perles de sueur sur mon front et dans ma nuque. J’attendais au poste de sécurité que le chef en second de la base vienne me chercher, ce sont les consignes, personne n’entre qui ne soit attendu et accompagné. Le militaire qui arrive est de petite taille mais puissant, extrêmement râblé et son visage est rond. Vu son allure, c’est certainement un Saint-Cyrien. Droit dans ses bottes, il sent le militaire de tradition à plein nez. Son père avant lui, ou son aïeul, devait l’être aussi. En bavardant avec le lieutenant-colonel Gensard, qui me prend en charge pour aller jusqu’à la salle de réunion (la base fait 240 hectares), je suis informé des invités qui ont répondu qu’ils participeraient, autrement dit, le maire de Vélizy, venu accompagné du service emploi de la ville et la directrice du service des territoires de la sous-préfecture. Le Lt colonel me sert un café, m’invite à m’asseoir là où il y a un cartel à mon nom (Cre Mome) et se place au pupitre. Trois millimètres de cheveux seulement séparaient son crâne de son képi qu’il pose alors sur la grande table circulaire.
– Au nom du commandant …, je suis heureux de vous accueillir sur la BA 117. Je remercie la sous-préfecture et la commune de Vélizy qui ont bien voulu répondre à notre invitation. Je laisse la parole au délégué aux restructurations, le Cre Mome. Cre, c’est à vous. C’était à moi.
– Colonel, monsieur le maire, madame la directrice, la délégation aux restructurations du ministère de la défense a, depuis le début, travaillé en étroite liaison avec les élus locaux et les responsables économiques afin que le terrain, laissé libre du fait de la fermeture de la base, soit une opportunité pour le territoire en termes de développement économique. Nous avons abouti à la conclusion que le transfert de certains services (salon de coiffure, pressing et local d’animation) qui profitaient déjà aux civils avec des tarifs avantageux, serait plus pertinent s’il accompagnait du transfert des personnels qui y travaillent encore. Ainsi, pour le ministère de la défense, les reclassements seraient facilités et l’offre locale de services à la population de Vélizy, serait maintenue. Nos objectifs convergent. Reste que le passage « au privé » nécessite un examen approfondi au plan du droit du travail. Voilà ce que je pouvais dire aujourd’hui. La base ferme dans 2 ans, nous avons le temps de nous y préparer les uns les autres, chacun pour ce qui le concerne.

Le repas fut offert par l’armée. Les civils vous laisseront toujours partir à midi, après une réunion qui a commencé à 9h, en mairie ou à la sous-préfecture, le ventre vide. De mon point de vue, je continuais à le défendre au buffet, l’assiette dans une main, le verre dans l’autre, la solution qui se profilait se traduirait par un seul licenciement. Pour les autres, leur contrat de travail se poursuivrait chez le futur nouvel employeur. J’avais eu un contact avec l’opérateur privé pressenti. Il n’était pas intéressé par le salon, ne possédant pas le CAP de coiffure, mais l’était par les autres activités, y compris la comptabilité. Je connaissais chaque personne concernée, cinq en tout, trois femmes et deux hommes selon la répartition suivante : les hommes géraient le cercle mess (jeux, petit magasin). Deux des trois femmes, étaient au pressing, la dernière à la comptabilité. Elles avaient une ancienneté cumulée de 50 ans. Les hommes étaient plus jeunes.
Deux ans, pour traiter ce type de dossier, c’est à la fois très long et très court. Un an après le début de ces échanges, nous n’avions guère avancé. Mon travail consistait à écouter les milieux économiques et la mairie. Le maire désirait que les commerces se rapprochent du centre-ville et pour cela il fallait faire émerger une solution immobilière, tout en m’assurant que les civils qui travaillaient sur la base suivraient le mouvement. J’étais au milieu d’un triangle : les salariés, le maire, les milieux économiques. Comme avec les logiciels de dessin, il fallait tirer d’un côté, l’immobilier, la clé de tout, sans déformer la figure. Mais, après une année passée sur ce dossier, les uns et les autres, le préfet décida qu’il fallait acter les engagements des différentes parties dans une convention et cela nous amena à nous revoir quelque temps après. La réunion eut lieu à Vélizy, les travaux pour le futur tramway Châtillon-Vélizy commençaient, la ville était sans dessus-dessous. Les rues avaient été mises à sens unique ou en circulation alternée, ce qui provoquait une belle pagaille aux heures de pointe. Les entrées des immeubles étaient accessibles par des petits chemins fermés de part et d’autre par des palissades de chantier de couleur verte. L’une d’elles menait en mairie. Nous ne fîmes pas de tour de table car nous nous connaissions tous. Le Lt colonel Gensard était fidèle à lui-même, il s’apprêtait à partir pour une mission au Sénégal avec ses hommes. La directrice tirée à quatre épingles, entourée de ses fiches Bristol, de ses stylos et de ses collaborateurs, nous fit la lecture du projet de convention qu’elle s’apprêtait à faire signer au préfet. Sous prétexte que l’Inra s’était positionnée pour reprendre 200 hectares de terrain laissés libres, elle envisageait de me laisser boucler ce qui restait à faire pour la reprise des commerces. Au lieu d’être dans le principal courant (mainstream était le mot à la mode), je me voyais confiné dans une portion de terrain. Un petit enjeu, sans gloire à rechercher si je m’en tirais avec les honneurs, mais qui pouvait me coller une étiquette si j’échouais pour une raison ou pour une autre. S’occuper de l’Inra arrangeait bien la directrice des territoires, car j’appris qu’elle habitait à côté de leur principal centre de recherche à Versailles et qu’elle y passait sur son trajet domicile-travail.
– Commissaire, c’est à vous.
– Madame la directrice, il est apparu dans les échanges que j’ai eus avec les personnels que le maintien des conditions de travail actuelles sera déterminant dans les futures décisions individuelles des salariés. Les contours du projet qui est en train d’émerger se précisent et je ne peux garantir que les personnels acceptent dans tous les cas un transfert.
– Mais vous avez entendu le texte que je viens de lire. Le préfet tient à ces engagements. Quels seraient les cas où ils refuseraient ?
– Actuellement, le cercle-mess n’ouvre que de 12h à 14h et de 17h à 19h et le pressing n’est pas ouvert le samedi. Or, le projet tel qu’il apparaît fonctionne sur des bases différentes, avec la part principale du chiffre d’affaires réalisée le samedi pour le pressing et une ouverture toute la journée pour le cercle-mess qui serait transformé en un centre de fitness.
– Et c’est aujourd’hui que vous nous annoncez ça. Le préfet tient à signer cette convention. Vous nous mettez dans une situation extrêmement délicate.
– Quand bien même les salariés seraient intéressés – je peux de nouveau les rencontrer, car leur avis peut encore changer – l’opérateur privé ne voudrait pas plomber son affaire en reprenant des salariés qui ont trop d’ancienneté.
Plomber fit son effet dévastateur, une vraie petite bombe qui explosa au milieu de la salle.
– Dans ce cas, la messe est dite, c’est dommage qu’on n’ait pas su cela avant.
Je fis mes adieux au Lieutenant-colonel et redescendis en bus à la gare de Jouy. Il y aura certainement une cérémonie de fermeture, c’est la tradition.





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