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Le tatouage


Auteur : PARROT Jean-Louis

Style : Drame




Tout le monde peut se tromper. Quand le juge m'a demandé si je regrettais mon crime, je me suis mis à rire. Je ne pouvais plus m'arrêter.
-Regretter quoi ? Je lui ai dit. D'avoir sauvé une fille ?
Le juge n'a pas eu l'air de comprendre et il m'a donné rendez-vous dans un an. Ce n'était peut-être pas une bonne idée que de jouer la carte de la sincérité devant ce type aux manières de Madame. Je l'ai entendu glousser lorsque je suis parti de son bureau en hurlant.

A présent je suis dans une prison pour étrangers. Je regarde les taulards tourner en rond, le regard noir. Il y a un attroupement dans un coin. Sans doute une bagarre... Je pourrais assister au spectacle si je n'avais pas aussi faim. Je préfère aller m'acheter un sandwich. Je paie et je mange. Cette petite opération me coûte deux dollars par semaine. En plus de la décadence mentale, je sortirai du trou gras comme un cochon. Dans combien de temps ?... Tout est là. On est en préventive, à attendre à quelle sauce on va être mangés. Alors, on voit des avocats. On leurs raconte nos salades. On écrit sur des bouts de papiers les grandes lignes de notre défense en essayant de tout faire passer pour de la petite erreur de jeunesse. On écrit que l'on a presque rien fait, que l'on ne comprend pas pourquoi on est là. Enfin... Ca, c'est au début. Après, on est d'accord pour en prendre un petit peu. Pas trop. La préventive... Un an à poireauter en cage. Tu as tout le temps de te rappeler ce qui est arrivé.
Pour moi, c'est arrivé avec elle et elle, c'était Pam. A l'époque elle était accompagnée d'un certain Gilbert, cinquante ballais, la peau blanche, du fric...
Pam, la belle petite Pam l'appelait Joey. Elle appelait tous les mecs Joey. Ses lèvres brunes gonflées de soleil aimaient bécoter ce vieux tas en lui roucoulant à l'oreille : -Joey... Joeeeyyy...
Elle était pute à la manière des putes de là-bas. Elle couchait, se marrait, demandait tout le temps des petits cadeaux et disait « I love you » comme une vraie pro. Je les ai rencontrés par hasard dans un de ces hôtels de seconde zone qui poussent comme des champignons, version locale du rêve américain, option piscine verte, cafards géants et clim déglinguée... On passait nos journées autour de la piscine, partageant de la bière Thaï, un truc pisseux à l'arrière goût d'ammoniaque. Il fallait bien le reconnaître: c'était surtout le vieux crabe qui payait les Singhas Beer. Il avait du fric et nous; pas. Ce n'est pas pour ça qu'on lui voulait une reconnaissance éternelle. En fait, s'il avait été assez con pour laisser traîner ses dollars, je n'en connais pas un parmi nous, routard faméliques et autres hippies maigrichons qui auraient hésité plus d'un quart de seconde à tout lui taxer dans le dos.

Un détenu s'assoit en face de moi. C'est Joseph. Il a des lunettes et de l'acné. Difficile de dire si c'est sa manie de cisailler sa peau avec ses dents mais il n'a pas beaucoup de potes par ici. Pourtant il fait ce qu'il peut pour faire partie de la meute. Il fabrique des sandwichs qu'il nous revend pour pas cher. Ce n'est pas que ça le rende beaucoup plus populaire, mais il est fier d'avoir bricolé sa petite machine à faire fondre le fromage et c'est son racket à lui. Chacun prend la vie par le côté qu'il peut. Pour Jo, c'est sa machine à toast. Pour moi, c'est mon stylo et cette feuille à moitié blanche. En taule, faut bien se trouver des vocations, non ?
Un vieux touriste, donc. Plein de fric et de bière, et Pam, une gamine Thaï vraiment sexy avec des seins en poire et une peau couleur de cuivre, une sacrée belle fille aux yeux bridés.
Pam rigolait tout le temps. J'en ai encore plein les oreilles de ces énormes éclats de rire qui agitaient sa poitrine, cascadaient le long de sa gorge et venaient éclore sur ses lèvres luisantes comme du miel noir. Sa peau était tout le temps fraîche et quand elle s'appuyait sur moi, j'en tremblais.
On a tous essayé de la piquer au vieux crapaud mais rien à faire. Ce petit corps frétillant avait jeté son dévolu sur le vieux crabe et point final.
Le soir, on la voyait à travers les rideaux chevaucher en gloussant cet homme à moitié inconscient et on se disait :- la vie est mal foutue...

Enfin, ça, c'était les jours où on arrivait encore à penser... La plupart du temps, nous étions hors service, ivre ou drogué, souvent les deux. Pas la peine de le nier, ce sale état de petit blanc resté trop longtemps en Asie: On nous reconnaissait bien assez vite, à cette manière d'ouvrir et de fermer la bouche pendant des heures, l'air hébété, comme des poissons qui s'asphyxient lentement hors de l'eau.
On ne pensait plus à rien dans notre océan glauque de bière et de fumée. On se grattait les jambes en piquant du nez. C'était ça nos journées.
Un mec passe dans mon champ de vision. C'est Willy Muller. Il tient un petit carnet recouvert de plastoc et on sait tous ce que ça veut dire.
Il s'approche de Jo et lui dit:
-T'as pas payé ce que tu dois à Wi11y !
Le gosse, il a le choix entre payer Willy ou se prendre un couteau dans le ventre, alors il bafouille :
-D'accord, Willy...
Il s'exécute. Ses yeux brillent… On dirait qu'ils sont pleins d'huile.
Mais revenons à Pam. Elle est restée deux mois avec le vieux. Petits cadeaux, bière et baise, petits cadeaux, I love you...
Et puis le type est reparti chez lui. Il devait revenir dans un mois. Il l'avait promis. Il l'avait juré. Un mois. Jour pour jour. Un mois est passé puis deux. Rien... Le sourire de Pam s'est brisé sur ses lèvres. Elle a commencé à trop boire et à se battre avec d'autres nanas. Un soir je l'ai ramassée, complètement déjantée, un coquard à l'oeil gauche, et je l'ai ramenée dans le klong. Elle était toujours aussi belle mais la seule communion qu'on a eu ensemble ce soir là, ça a été des litres et des litres dé bière tiède. Sur le coup de trois heures du matin, elle s'est cabrée, a frémi des cheveux jusqu'au bout de ses ongles et s'est écroulée.
Je suis resté en tête à tête avec ma bière et je regardais Pam. Elle avait mis son pouce dans ses lèvres et le tétait en sanglotant.
-Joey... Joey...

-Petrovic !
-Présent !
-Jones...
-Présent!
-Ramirez...
-Présent !
-Sakir...
-Présent !
-N'guyen...
-Va t' faire foutre !
-Pré ... sent...
Silence. On regarde tous devant soi. Le maton s'approche. Le pli de son pantalon est parfait. -Répète un peu ?
-J'ai rien dit chef !
-Va t'faire foutre !
Le maton se retourne. Ça vient d'ailleurs. Ses mâchoires se crispent. -Va t' faire foutre ! Va t' faire foutre !
Ça fuse de partout. Au bout d'un moment on se cache même plus. Le maton aperçoit Jo qui se gondole, Il tire sa matraque de sa ceinture et il frappe :
-Splash !
Il y a comme un bruit d'éponge mouillée et le sang gicle. Des lunettes voltigent. Le maton reprend l'appel.
-Muller !
-Présent...
Il n'en manque pas. Parfait. On rentre. La tête basse. Pas un regard pour Jo qui se relève péniblement. Des sandwiches sont tombés de sa poche. Au diable les sandwiches.

Je voyais Pam de temps en temps. -Hey, Joey ! You fool ! Me lançait-elle en se payant ma gueule, pendue au bras de gros blancs. Je maigrissais. Elle aussi. Je sombrais dans des stupeurs de plus en plus profondes, me réveillant dans des positions improbables, une jambe pliée, un coude coincé sous le ventre. J'arrivais plus à décoller.
C'est l'heure de déjeuner. Des prisonniers aux manières pas nettes, de sales faillots de détenus modèles nous balancent de la bouffe dans des bacs en alu. Willy est devant moi. Jo est devant Willy. Jo a du sang sur sa chemise, du papier cul dans les narines et si vous rajoutez les lunettes cassées posées en travers de sa gueule, il a l'air d'une chouette empaillée après un long séjour dans une poubelle. Je dis :
-Willy, fous la paix au gamin! Va voir plutôt là-bas...
Je lui montre du doigt deux trois mecs pathétiques avec des noeuds dans les cheveux. II ne répond pas, se colle contre Jo et lui fait un suçon dans le cou. Jo se tortille et parvient à se libérer.
-Willy...
Willy se retourne et me siffle à la gueule:
-Occupe toi de ton cul, fils de pute !
Un soir où j'étais allé me saouler à Pat-pong, je suis passé devant un de ces salons de massage avec une vitrine où on voyait des filles en tablier blanc. Chacune tenait une pancarte avec un numéro écrit dessus. J'ai aperçu Pam. Numéro 28, chignon écrasé sur l'épaule, les joues creuses, un regard vide qui lui bouffait la gueule. J'ai demandé le numéro 28. La maquerelle a aboyé:
-Yip Bath !
Pam s'est levée. On s'est retrouvé devant une table à masser recouverte d'une serviette rose. Elle ne m'a pas reconnu. Elle a ôté sa blouse, le regard ailleurs et j'ai dit :
-Pam !
Sa peau était constellée de points bleus. Un tatouage aux pointillés serrés qui serpentait vers le bas de son ventre. C'était une sorte de gros coeur sinueux fait par un tatoueur maladroit, du travail de prison, sans doute.
-Pam ! Elle m'a enfin regardé.


Miiiiiiiiiiiiiiii… Miiiiiiiiiiiiiii … Miiiiiiiiiiiiii
La sirène... Il est l'heure de remonter en cellule et retrouver nos cauchemars ... Willy me fait un doigt d'honneur en passant. Rien à foutre. Enfin seul. Home-sweet home... Trois mètres sur deux. Une chiotte incrustée de coulures, un banc bricolé avec des bouts de cageots, des barreaux aux fenêtres et deux lits superposés en ferraille. Ou t'es en bas et on te rit au nez ou t'es en haut à te demander quand est-ce qu'on va te poignarder à travers le matelas. Je m'allonge sur le pieu du bas. Jo franchit la porte, son barda sous le bras. Il hoquette. La porte se referme sur lui. Il me regarde. Il enlève le papier cul de ses narines, chiale un petit coup et grimpe sur son plumard. Je vois la courbe de son dos et j'y enfonce mon pied dedans.
-Ca va, Jo ?
-J'aurais pas du payer...
-C'est vrai.
Je ferme les yeux. Des trucs déferlent dans ma tête...
-Stop!!! You ! Stop ! ! !
La matrone s'encadrait devant la porte, bien décidée à garder Pam dans son écurie. Un mec habillé en flic la suivait ...J'avais plus le choix.
Pam s'est mise derrière mon dos. J'ai pris ce que j'ai trouvé -une bouteille- et l'ai brisée contre le mur, puis j'ai foncé, hurlant comme un psycho, le tesson de bouteille tranchant l'air. Le flic s'est cassé en deux, se tenant le bras. La matrone s'est écartée.
Pam m'a suivi. On a filé vers le quartier de la gare et on s'est planqué dans un hôtel chinois. Dans l'ombre moite, les habits de Pam sont tombés. J'ai disparu en elle, mordant à pleines dents sa bouche, labourant toute la nuit son corps de vanille. Au matin, Pam se tenait à moi comme à une bouée et ses cheveux flottaient sur mon visage. J'ai pensé tout à coup au vieux. Lui, devait pas penser à nous.
Ils m'ont chopé le lendemain. C'est fou la vitesse avec laquelle un petit blanc se fait repérer en Asie.
Clic-clac. La porte s'ouvre. Réglée comme du papier à musique. Une heure de promenade avant le coucher. Je saute du lit.
-Viens, Joseph!
-Non...
-Allez, Jo
Fous-moi la paix !
-Comme tu veux...
Il se retourne contre le mur. La porte se ferme. Jo est barricadé: Ils n'obligent plus personne à sortir. N'en ont rien à foutre. Je sors dans la cour. Un relent de chaussette imprègne l'air. Willy a son petit carnet en plastique. Il cherche une autre proie. Je détourne les yeux. Marre de tout ça.
Quand on est remonté, il y avait un tas de mecs devant ma cellule. J'ai collé mon oeil contre le hublot. Jo pendouillait à sa ceinture.
-Décrochez-le, bordel !
Le maton était jeune. Il paniquait et n'arrivait pas à trouver la bonne clé. Ça a commencé à hurler de partout. Des types ont foutu le feu à leur rouleau de papier-cul et d'étranges comètes ont traversé notre cage. Puis ça a été au tour des matelas de brûler et d'enfumer l'espace entre les étages. Une alarme s'est mise à sonner. Il y a eu des coups de sifflets. Les taulards balançaient ce qu'ils trouvaient. D'abord leurs draps, puis de la bouffe, du papier, n'importe quoi... Quand il n'y a plus rien eu, ils ont jeté leur haine. Des crachats, des cris et du feu ricochaient des étages. Les matons ont fini par ouvrir mais c'était trop tard pour Joseph. Il était tout bleu. Sa langue dardait à travers ses lèvres et son sexe gonflait son pantalon. La sirène s'est tue. Ils l'ont décroché et on l'a vu se recroqueviller sur le sol avec un bruit très doux.


Pam est là. Cela fait une semaine que Jo est mort et Pam est là, devant moi, au parloir, dans cette salle vociférante, sous la lumière blafarde, au milieu de la fumée des cigarettes, des trafics en tout genre et d'enfants pleurnichant. Ses yeux fondent. Sa minijupe rouge tranche les fuseaux bruns de ses cuisses. Elle agite en cadence ses hanches et ses bras. Elle est magnifique :
-Hello ! Dit-elle.
-Pam !
Les matons nous jettent des regards narquois.
Je me surprends à lier son image à l'image d'un rêve. Envie tout à coup de son corps plein de sève, de mélanger nos mains.
Pam s'approche de moi. Elle plaque son corps contre le mien puis me demande avec son anglais de bordel si ça ne me manque pas trop les belles filles comme elle.
Je dis :-Ca va. Je mens.
-Regarde... Fait-elle. Je l'ai fait pour toi...
Et elle soulève sa jupe. Tout en haut de ses cuisses, en gros pointillés bleus s'incurvant jusqu'au calice de son sexe, il y a ce satané tatouage...
-Pam !...
Mais elle rigole. Elle se déhanche et relevant sa minijupe encore plus haut, fait onduler le tatouage sur son flanc nu ... Et je rigole, moi aussi, ou je pleure, je ne sais plus trop... J’arrive, plus à détourner mes yeux de ce dessin en forme de coeur, avec en son milieu, dégoulinant de larmes mauves, quatre lettres toutes tordues: J-o-e-y...





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