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Des livres et moi


Auteur : BERTORA Jean-Noël

Style : Scènes de vie




Henri Dalliens était professeur de français au collège Dolto depuis 10 années. La routine s’était imposée petit à petit presque sournoisement dans sa vie de tous les jours. A quarante ans il était encore célibataire et pour tout dire, ses expériences féminines se réduisaient à presque rien : un flirt d’étudiant, une expérience ratée avec une collègue.
A présent il se complaisait dans une abstinence ponctuée de quelques plaisirs solitaires.
Les vieux livres l’occupaient. Il ressentait un plaisir réel à chiner dans les librairies de quartier, celles aux devantures à la peinture écaillée, celles dont les présentoirs poussiéreux n’attiraient pas le regard des chalands pressés, toujours pressés.
Henri lui, rentrait dans ces boutiques désuètes, conversait avec un libraire lassé, manipulait avec dévotion des ouvrages centenaires et repartait les yeux brillants, un sourire aux lèvres, un livre à la main.
Ce jour là, il était dans une librairie de la vieille ville. Max le libraire, un ami, était dans la réserve, Henri cherchait un ouvrage sur l’histoire de l’Acadie quand, presque de manière incongrue, la clochette de la porte d’entrée retentit.
Il se retourna et là, une apparition, un rayon de soleil dans la pénombre livresque, une jeune fille poussait la porte et entrait.
Elle était jeune, très jeune, 20 ans tout au plus, grande, fine, belle, très belle.
Le plein été suscitait des tenues légères, très légères. Une jupe courte soulignait des jambes longues, très longues, un corsage mettait en valeur une poitrine ferme, très ferme, un contre jour mutin laissait entrevoir des seins libres de tous mouvements.
Henri vit tout cela en un instant, il en laissait choir « La tragédie acadienne » d’Henri D’Arles écrite en 1919.
Elle lui sourit en s’approchant des rayons et avec une voix de contralto à damner un saint, le regard de ses yeux verts pointé sur lui, simplement elle lui dit :
« Bonjour !».
La bouche entrouverte sur des mots qui ne venaient pas, Henri ne put que répondre d’un signe de tête maladroit.
Son sourire s’accentua encore et de la même voix grave et soyeuse, le prenant sans doute pour le libraire :
« Pourriez-vous me conseiller ? Je travaille sur la linguistique au 19ème siècle et j’aimerais pouvoir me référer à un ouvrage de cette époque. Sauriez-vous m’aider ? »
Henri retrouva toutes ses capacités, bien sûr qu’il pouvait l’aider, il avait lui-même travaillé le sujet et il possédait un ouvrage rare, le Cours de linguistique générale, inspiré des travaux de Ferdinand de Saussure, linguiste suisse de la fin du 19ème siècle.
Il engagea donc la discussion sur ce sujet, pétillant de vocables ésotériques, le souffle chargé de références érudites, mais le cerveau saturé de l’odeur du corps juvénile qu’il effleurait par instants.
Il comprit toutefois qu’elle travaillait une thèse, qu’elle devait rendre un premier travail en septembre et que le temps pressait.
Alors il lui dit.
« Si vous voulez je peux vous apporter un ouvrage et même vous guider dans vos travaux. »
« Oui ce serait merveilleux, mais je ne pourrai pas venir souvent dans ce quartier. »
Henri s’aperçut alors de sa confusion et c’est en riant tous les deux qu’ils ressortirent de la librairie sous le regard ébahi de Max qui n’était plus le seul à être sorti, à l’instant, de sa réserve.

Elle s’appelait Julie, elle avait 24 ans, elle était sublime. Son esprit était un joyau, son corps un écrin magnifique. Henri ne savait plus ce qu’il devait adorer le plus, la pertinence de son raisonnement ou la douceur de sa peau, les mots de sa rhétorique implacable ou le sexe brulant où il se perdait corps et âme.
Mais il n’avait pas de mot pour décrire l’amour avec Julie. C’était à chaque fois la fin du monde. Le corps ruisselant de sueur et d’humeurs, anéanti par une jouissance incommensurable, il revenait à la vie enveloppé d’un bonheur divin.
Il était devenu insatiable de son corps, de ses seins, de ses fesses, de ses hanches, de ses cuisses, de son sexe, de sa bouche, de ses mains, de ses doigts, de son menton, de ses yeux, de son ventre, de ses pieds…
Il suffisait de penser à elle pour qu’une érection l’empêche de penser, en plein cours de classe de 3ème, assis dans le bus, ou en marchant simplement dans la rue.
Il passait devant les vieilles librairies sans les voir, le regard continuellement voilé par le corps de Julie.
Septembre était passé. Julie avait rendu sa thèse. Henri avait assisté à son exposé. Le jury avait été sous le charme. Elle fut brillante. L’excellence du propos porté par cette voix unique grave, chaude, formidablement sensuelle, emporta l’adhésion unanime des examinateurs.
Elle le remercia profondément de toute l’aide qu’il avait pu lui apporter pour la construction de son travail. Sans lui, lui avait elle dit, elle n’aurait jamais aussi bien réussi. Ils s’embrassèrent goulument, passionnément sur le perron de la faculté. Julie le quitta pour aller voir ses parents et en lui envoyant un baiser de la main elle lui dit à ce soir, je t’aime.

C’était il y a deux mois, deux éternités au cours desquelles Julie avait disparu. Le soir de la thèse il l’avait attendu longtemps. Au début il ne s’était pas inquiété puis vers 23 heures, il avait essayé de l’appelé sur son téléphone portable. Et première stupeur, il eut un message enregistré lui disant que le numéro n’était plus attribué. Il recommença plusieurs fois, persuadé d’une erreur de manipulation. Au bout de la dixième fois il dût renoncer.
Assis sur son lit devant les étagères surchargées de livres il se rendit compte que ce numéro était le seul élément qui le rattachait à Julie. Emporté par sa passion il ne s’était jamais préoccupé de savoir son adresse, ni même son nom. Comment cela était il possible ?
La nuit fut terrible, les jours qui suivirent un véritable calvaire, une horreur de chaque minute où l’angoisse suintait par tous les pores de sa peau.
Il la chercha partout. A la faculté on refusa de lui donner des renseignements, sans doute apeuré par son comportement hystérique. Il menaça la secrétaire du campus. Il en fut expulsé par la police.
Il passa des heures, des jours, des nuits à chercher sur internet le moindre indice, la moindre faille dans un serveur qui aurait pu le conduire vers Julie. Rien. Le désespoir, l’abattement succédèrent à la folle angoisse.
Henri ne mangeait plus ou très peu, ne dormait plus ou très peu, ne lisait plus ou très peu. Une barre sourde lui bloquait les intestins et le cerveau. Julie était rentrée par effraction dans son corps et son départ avait laissé un vide béant d’où s’échappait en hurlant l’oxygène de sa vie.
Assis par terre au milieu d’un désordre sale et nauséabond, Henri songeait à la manière dont il allait s’y prendre pour mettre fin à ses jours, ces jours devenus encombrants, inutiles.
Sans le vouloir vraiment sa main saisit un livre ouvert à coté de lui, en le refermant il examina la couverture blanche où était écrit en lettres noires « Cours de linguistique générale ».
Voilà tout ce qui me reste pensa t-il : « des livres et moi ! »





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