Soleils noirs



Nouvelle écrite par Jean-Louis PARROT dans le style Drame



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C'était une ville maussade aux murs couverts de graffitis. Les voitures pétaradaient à l’unisson, rendant l’air noir, irrespirable. La belle aventure d'après-guerre avait tourné au piège à ozone et à la fracture sociale. Les générations se haïssaient entre elles. Les vieux prétendaient que c'était de la faute des jeunes et des politiques laxistes et les jeunes que c'était de la faute des vieux. Cela dit, il ne fallait surtout rien changer. La société avait décidé de défendre les petits privilèges d'une bourgeoisie près de ses sous. Les vieux avaient tellement eu peur dans leurs vies ponctuées par les guerres qu'ils en étaient arrivés à sanctifier le fric, se jetant sur les produits d'épargne comme des morpions sur un pubis. Ils n'en dormaient plus de se sentir si riches et ils rêvaient de tout sécuriser, se réveillant inquiets et en colère. S'ils desserraient les mâchoires, c'était pour crier -Au voleur!
C'était dur de voir cette fureur sourde contre la jeunesse. Ils détestaient tout d'elle: les cheveux hérissés, les clous dans le nombril, la morgue du verlan, tout ce qui était à la mode chez les jeunes urbains. Les gosses n'avaient trouvé qu'un seul moyen pour retrouver un peu de l'amour perdu pour leur ville : les graffitis. Rituels de tribu aux symboles obscurs, ils étaient un langage d'exclu.... Les vieux tenaient les murs. Les jeunes se les rappropriaient en y gravant des dessins et des phrases. Entre jeunes et adultes, c'était la guerre froide et la ville était leur champ de bataille, mais les vieux s'en foutaient. Ils avaient le fric et les flics, au tond, ils étaient surs de gagner.

Zé était un loustic de quinze ans. Fils du divorce comme beaucoup. Une mère qui bossait à l’usine et un père alcoolo. Un de ces mômes tagueur d'immeubles à la dégaine de sioux. Mis à part prendre des poses de dur, il n'y avait pas vraiment de trucs possibles pour rompre l'ennui de journées monotones à essayer de trouver un sens à la vie. Sans fric, le monde était inaccessible. Aussi lointain qu'Hollywood. Ça donnait le vertige, un vide pareil.
Avec ses trois poils de barbe et son air de clébard de fourrière, Zé était le type même du banlieusard fauché. De la racaille comme on disait. Un jour, sur le mur de l'hyper, Zé taguait. Il avait dessiné à la bombe fluo une fille aux gros seins à qui il faisait dire : «I love you ». Un vigile s'est approché.
-J’peux t'aider morveux?
Zé n'a pas répondu. Il a continué à taguer, les yeux droits devant lui.
-Hé !
Le vieux s'est planté devant lui.
-J'te cause !
Zé s'est arrêté. Il s'est redressé et a regardé le vieux. Celui-ci a craché : - Fous le camp, racaille!
Zé n'a rien vu venir. Un jet de gaz lacrymogène lui est entré en plein dans l'oeil. Une brûlure vive comme un dard de frelon et l'impression que son nez prenait feu. Il a hurlé, balançant sa tête de gauche à droite, moulinant des bras devant lui. L'un de ses poings a cueilli par hasard le mec sous le menton. A travers ses larmes, Zé a vu le vieux valdinguer.
Au même moment, sirène hurlante, une bagnole de flic a mordu le trottoir et a pilé sur lui. Des gants le font crocheter par la peau du cou et le font s’écraser sur le goudron. Les flics lui ont passé les menottes et le font embarquer.
Les flics faisaient des rondes incessantes dans les villes. Les gyrophares faisaient partie du paysage urbain. Casqués et rigolards, protégés des pieds jusqu'au menton. Les flics régnaient en maître. Quand leurs prisons sur roues avaient collecté leur plein de racaille, ils revenaient dare-dare dans des commissariats flambant neufs. Il y avait de tout dans leurs cargaisons d'hommes. Des fous. Quelques salauds. Et des drogués. On en trouvait partout, qui hurlaient aux néons tels des chiens à la lune, à chaque coin de rue, la gueule pleine de croûtes. Ils braquaient en pleurant.
Zé était dans la geôle au milieu d'une poignée de zonards. Ses yeux brûlaient. Un mec s'est approché de lui.
- T'as des clopes?
-Non.
-T'as rien?
- Non.
-Tes mal barré...
A l'autre bout de la cellule, un type a fait claquer un baiser. Zé a détourné les yeux. Il a sorti un bout de craie et a commencé à dessiner sur le mur un coeur avec le mot « Love » au milieu.
Plus tard, alors qu'il somnolait, la tête entre ses mains, Zé a senti une présence. Un mec essayait de fourrer sa main dans la poche de son froc. Zé a mordu à pleines dents un avant-bras bleui de tatouages. Un goût de viande a pénétré sa gorge. Le couinement du type a jailli dans la geôle, rameutant les gardiens. Un éclair a claqué dans son crâne...

Il s'est réveillé dans un lit d'hôpital, un tube planté dans le bras. Un de ses poignets était relié au montant dû lit par des menottes. Des points de suture tiraient la peau de sa nuque. La douleur irradiait de sa tête à son dos, Zé a écarquillé les yeux : une infirmière au visage fermé lui a amené un plateau avec un repas déjà froid. A peine la vieille sortie, Zé a plongé ses doigts dans la graisse figée et s'en est enduit le poignet. Il a tiré.
Centimètre par centimètre, le bracelet a coulissé, comprimant la chair de sa main, lui arrachant la peau. Soudain, il était libre. Il a arraché la perfusion de son bras et a bondi hors du lit. Il portait l'ample chemise des malades qui vous laisse le cul à l'air. Zé a passé la tête à l’extérieur de la chambre et a vu un hall blanc. Pas de flics. Il est sorti tout doucement. Il est arrivé devant une grande porte et s'est élancé. Les infirmiers l'ont vu dévaler le couloir et franchir la porte des urgences. Il s'est retrouvé dans la rue et s'est enfui à toutes jambes, le drap flottant en corolles autour de son corps maigrichon.
Il est arrivé dans la cité, sa laideur familière. Les vieux avaient jugé un jour, que les cités n'avaient aucun besoin d'être belles pour la main d'oeuvre abondante qu'il avait fallu importer. Alors, les prolos et les beurs cohabitaient dans une promiscuité humiliante, s'entendant se battre et s'aimer depuis plusieurs générations. Ça avait créé des liens contradictoires, la haine et le désir. la violence et la solidarité. Une culture intense et bâtarde faite de graffitis, d'un langage défini par l'ethnie et la classe, un petit apartheid à la française, désespérant et discret. La société perpétuait les ségrégations d'après-guerre. Les nantis allaient chez les curés et les autres dans les lycées poubelles, certains apprenaient les mathématiques, d'autres, l'art du graffiti_
Ils étaient une bonne vingtaine de jeunes à s'agiter autour de Zé. Ils portaient le même uniforme: casquettes vissées à l'envers sur le crâne, clous et tatouages dans la peau. Ils parlaient tous en même temps, leurs doigts en fourche crevant l'air, à la manière des rappeurs noirs américains :
-On va t'venger! Mort aux keufs!
Ils se sont attachés des foulards sur le visage, faisant tournoyer des battes de base¬ball dans l'air chargé d'électricité, pendant que d'autres gamins remplissaient des bouteilles d'essence et y glissaient des mèches de coton. Ils sont, sortis. Ils bondissaient comme des daims, soudés, mobiles, une sacrée force de frappe shootée à la haine des flics.
Ils se sont regroupés devant le commissariat de quartier et ont balancé leurs cocktails molotov. De longues morves de feu ont traversé le ciel. Des vitres ont volé en éclat et des cris ont fusé. Ils ont déboulé à l’intérieur. Un ordinateur a sauté de son socle dans une gerbe d’étincelles. D’autres boules de feu sont venues s’écraser sur les fenêtres derrière lesquelles les flics se terraient, éclairés par les flammes, fous de paniques, postillonnant des appels au secours dans leurs talkies-¬walkies.
Zé était à l'avant de la horde. Il sentait l'émotion envahir sa poitrine et s'échapper de sa gorge en longs cris gutturaux. Ses bras peignaient à grands jets de bombe noire les grilles des geôles, les murs et les cloisons de verre. Ses graffitis avaient pris la couleur du feu.
Une force enfouie, comme un trop plein de sève, le projetait dans l'air. Il ne s'était jamais senti si beau. Le monde était à lui. Son corps brûlait comme brûle la haine. Il n'avait plus rien d'humain. Il exultait et ses dessins explosaient sur les murs. Le corps irrigué d'un sang brûlant, il traçait des tags fulgurants.
Les fourgons appelés en renfort ont dégueulé leurs flics casqués. Les jeunes ont alors fait éclater leur bande en sous groupes teigneux. Ils n'abandonnaient pas le terrain mais l'occupaient d'une manière plus efficace, à la guérilla. Ils attiraient les flics dans les couloirs et les harcelaient, les séparant les uns des autres, les forçant à se protéger. Insultes, doigts d'honneur, pieds de nez, les jeunes étaient pris à présent de transes sauvages, de la joie à l'état pur. Leurs corps cousus de nerfs se cassaient en tourbillonnant. Zé esquivait les matraques avec des contorsions et des acrobaties, continuant de peindre sur les murs ses dessins et ses slogans. Les flics arrivaient de partout et Red n'était plus que fous rires: Il aurait du décrocher depuis longtemps mais au fond, il n'était plus là pour personne et taguait pour sa vie.
Puis soudain, tout a basculé. Venue de nulle part, une matraque s'est aplatie en plein sur sa nuque. Une bouillie de chair brûlante a giclé de sa tignasse. Zé est tombé sur ses genoux. Un sourire a tordu ses lèvres. II a ouvert les bras. Comme un Christ. Offrant sa vie au monde.
Il a refait surface. Il gisait sur le plancher d'un fourgon de police dans une mare de sang. Ça puait la godasse et le crime. Deux gros culs en uniforme lui jetaient des regards dégoûtés. Il a gémi, a essayé de se relever mais le fourgon a fait une embardée, le plaquant violemment sur le flanc. Sa vision s'est emplie d'étoiles. Il s'est recroquevillé sur lui-même et, haletant, a recommencé à griffonner des symboles sur le plancher du fourgon.
-Salopard ! A hurlé un flic en le frappant.
Ils l'ont conduit à l'hôpital et l'ont jeté en pâture à d'autres flics en blouses blanches
On lui a enfoncé des aiguilles dans le corps et il s'est évanoui. Il a rêvé d’un mur blanc, qu'il y traçait des lignes noires.
La ville s'était laissée gangrener par la came. Des P.M.E. claniques essaimaient les quartiers en prêchant l’Omerta, détruisant le peu de solidarité qui restait.
La drogue décimait les jeunes comme la variole avait décimé les indiens.

Zé était devenu l’un d'entre eux. Ses pupilles, tantôt pleines de lames, tantôt comme des points, se dilataient au rythme des prises d'héroïne. Sa bouche était en permanence déformée par un rictus douloureux. Il avait les cheveux aplatis par la crasse, des virgules de sang incrustées dans sa peau. Pour survivre, il volait. Souvent, il se réveillait dans un recoin de porte, une seringue encore fichée dans le bras, et au-dessus de lui, quelques lignes taguées, des coeurs, des filles surplombées de bulles où était écrit « mon amour ».
Il a fait de la taule. Puis la rue. Puis encore de la taule et pendant son absence, les graffitis semblaient s'évaporer des murs de la ville...
Les vieux n'avaient jamais reconstruit le commissariat de quartier. C'était devenu un squat, un repaire de rats. C'est là que Zé a vu une fille qui chaloupait comme une barque le long des fenêtres brisées, une fille aux cheveux en guirlandes et aux lèvres mouillées. Zé a souri et a invité la fille à entrer dans le squat. Sur les murs noircis par la fumée, la fille a découvert les tracés fulgurants de coeurs explosant de « je t'aime », des silhouettes de femmes ciselées dans les flammes, lignes tordues et brèves, yeux vrillés, bouches méandres zigzagant parmi les larmes de peinture... Elle y a reconnu le visage de l'amour et de la création, et embrassant Zé, lui a sucré pour toujours la bouche. Ils sont tombés sur le sol en gémissant. Un peu plus tard, ils ont tagué sur le mur un coeur traversé d'une flèche puis sont partis, main dans la main, s'arrêtant parfois pour écrire des pactes d'amour sur le béton.
Les vieux hochaient la tête. Ils ne comprenaient rien à ces trucs peints à la bombe noire, reniflant de mépris devant le jeune couple qui peignait leur amour quand eux partaient trimer. Mais les amants maudits continuaient leur route. La ville scintillait de tous leurs graffitis qui éclairaient les murs comme des soleils noirs.

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