Tu feras des bébés



Nouvelle écrite par Jean-Louis PARROT dans le style Drame



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Il les avait tous vu tomber un par un dans l’arnaque. Ils se mettaient à la colle avec des filles du même âge et ils fabriquaient des bébés. On les voyait pousser des landaus démontables, l’air désespéré, des espèces de vieillards avec des gueules de mômes, dans les emmerdes jusqu'au cou. Ils avaient tout perdu en l'espace d'un an: leur beauté, leur révolte, leurs rêves, pour: devenir ces prolos sans le sou qui bredouillaient des « areu-areus » ridicules à des mouflets rougeauds. Le soir, quand la progéniture avait enfin fini de hurler pour peut-être deux heures, ils se collaient devant leur télé pour fuir les souvenirs d'un passé à jamais révolu. Vaguement dégoûtés, se pinçant les narines pour ne pas trop sentir l’odeur de lait caillé qui flottait dans leur chambre, ils finissaient par s'endormir en rêvant d'ailleurs.
C'était comme ça que ça se passait. Jimbo l'avait vu trop souvent chez ses potes. Ils devenaient bossus et impuissants, avec des calvities dégueulasses. Ils connaissaient presque rien de la vie et arrivaient dès trente ans avec des plis pleins la gueule. A quarante, c'était la bérézina... Les hommes se retrouvaient affublés de gros bidons et de cul de gonzesses. Les femmes arboraient des carrures de mecs. Le cheveu rare, la peau avachie sur des carcasses raides, ils étaient des caricatures d'humains, l'exemple parfait du tour de con que peut jouer la banlieue à ses fils. Laids à vomir, immergés dans les dettes, ils couraient droit vers le diabète et le cancer. Il n'y avait rien de pire que ces vies là.

Jimbo, lui, survivait seul dans la rue. A trente-cinq ans, il avait eu le temps de penser à tout ça et était arrivé à la conclusion que la seule option acceptable était la zone, avec quand même un « hic» de taille: la pauvreté. Jimbo mesurait un mètre quatre vingt et portait des petites lunettes mauves d'aviateur, trois pulls et autant de chemises, plusieurs couches d'habits qui pourrissaient sur son dos. Il puait la vieille chaussette et avait tendance à fixer ses pieds boueux pendant des heures comme une espèce de chouette pétrifiée Aujourd'hui Jimbo avait eu le sentiment que tout devenait trop rapide et, pour remédier à ça, rien de mieux qu'un pétard bien tassé. Alors Jim est allé voir Manouche.
Manouche vendait du shit ou quelque chose qui ressemblait à ça. Il tenait son racket devant l'hypermarché, une place de choix, et il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Il avait adopté une dégaine punk. Manouche avait un besoin permanent d'oseille. Ce type était accroc et faisait la fortune de plusieurs gros dealers. Jimbo lui a filé dix balles en échange d'un joint. -Jim, tu m'dois encore du fric ! A dit Manouche.
-Je sais.
-Mais t'es mon pote.
Manouche a ponctué ces mots d'un petit sourire jaune.
-Et j'ai un truc pour toi... Jimbo a relevé la tête. Manouche a poursuivi.
-Viens ce soir! Y a cette fille et ce mec. Ils doivent m'amener de la poudre. Quatorze G, Jim! Du Mike Tyson !
Jimbo s'est gratté la nuque. Quelques poux sont restés accrochés à ses doigts.
-Quelle heure ?
-Onze heures. Tu vas lui balancer un taquet dans la gueule! Sois à l'heure! C'est pas loin.
Jim s'est barré

Il faisait sombre. Une petite pluie acide avait commencé à tomber. Une pluie glacée, à vous trouer la peau. Jim s'est pointé. Il avait l'air à moitié endormi. Manouche était nerveux.
-Jim! Enfin! Tes prêt? T'as amené quelque chose?
Jim a retourné sa poche et lui a montré un morceau de ciment.
-C'est tout ce que t'as trouvé ? Jim n'a pas répondu. Il a pêché la moitié d'un joint dans sa poche et se l'est carré entre les lèvres. Il a emboîté le pas à Manouche et il s’est dit: Ce mec est vraiment maigre. S'il y a du vent, il va s'envoler... A cette idée plutôt saugrenue, Jimbo a eu un rire de benêt. L'autre s'est retourné.
-Arrête de fumer cette merde! On arrive ! Ils sont rentrés dans le parc. Il ne pleuvait plus. Une espèce de brouillard enveloppait les arbres comme de la fumée. Jimbo ne savait pas s'il devait mettre ça sur le compte du pétard mais il trouvait tout vachement beau. Il a gloussé à nouveau.
-Ils sont là! A chuchoté Manouche.

C'était un couple accompagné d'un bébé. Un mec et une fille avec un landau couronné d'un petit parapluie à points bleus. Jimbo a serré les mâchoires. Le mec a poussé le landau devant lui. Ils se sont approchés et se sont tous retrouvés sous un rond de lumière. Le mec ressemblait à un rat. La fille avait les lèvres pincées vers le haut, une espèce de bec de lièvre qui laissait entrevoir ses gencives et ses dents. Jim s'est penché un peu plus. Il a aperçu le lardon.
-II est mignon... Hein…
Jimbo n'a pas répondu. Des effluves de merde montaient de ce petit bout de bidoche enrobé de blanc.
-Alors, vous avez la came? A demandé Manouche.
-Montre le fric! A dit la fille.
-D'abord la came! A dit Manouche
Le mec s'est penché vers la poussette, a écarté la couche du bébé, et ils ont aperçu un sac plastique collé au cul du môme. Le mec a remis la couche à sa place et s'est relevé juste à temps pour recevoir le poing de Jimbo sur les lèvres. Le mec est tombé. La fille a plongé sur le berceau et a pris le môme dans ses bras. Manouche a ouvert son couteau. La fille a reculé en tenant à bout de bras le bébé devant elle. Le mec qui était parterre s'est relevé et Jimbo lui en a balancé encore une. Le sang a giclé.
-Donne la poudre ou j'te saigne! A dit Manouche en se rapprochant de la fille. Ils ont essayé de la prendre en tenaille mais la fille a reculé en tenant le môme devant elle, comme un bouclier. C'est alors que le gosse a gueulé…
-COUIIRK !
Une lueur de victoire est passée dans les yeux de la fille. La poudre était en train de leur échapper... Alors, Jimbo a sorti le bout de ciment de sa poche et l'a aplati sur le nez de la fille. Y a eu un bruit d'os brisés, un gargouillis, et la fille est tombée avec le bébé dans les bras. Le moutard s'était tu. Ils faisaient un drôle d'angle. Les doigts crochus de Manouche ont écarté la couche du gosse et ont arraché la poche pleine de poudre.
-Barrons-nous! A gueulé Manouche.

Ils se sont barrés en courant, laissant les trois corps à terre. Arrivés près du centre, ils se sont planqués dans un parking. Manouche a sorti une seringue, une petite fiole de vinaigre et une cuillère à café. Il a ouvert la poche et a fait tomber un gros caillou de poudre dans la cuillère à café. Il a fait couler un peu de vinaigre dessus, a craqué une allumette et a chauffé le liquide blanc. Il a balancé un bout de filtre de clope dans la cuillère à café, a posé l'aiguille dessus et a pompé l'héro à travers le coton. II s'est garrotté le bras avec ses bretelles et quand une veine a gonflé, Manouche y a enfoncé l'aiguille dedans. Il a fait venir un peu de sang dans la seringue et un fin nuage est monté, rose, tel un nuage de matin. D'abord, il n'y a rien eu. Puis Manouche s'est cabré des cheveux aux orteils. Le sang a paru refluer vers son coeur et il a viré au bleu. Ce con faisait une overdose. Jimbo l’a pris par les épaules pour le forcer à marcher avec lui. Ils sont partis au milieu des bagnoles, Manouche pédalant dans le vide, puis ne pédalant plus, échoué comme une méduse sur l'épaule de Jimbo. Il ne revenait pas. Jimbo l'a retourné sur le dos et lui a envoyé à toute volée deux trois baffes. Rien. Un peu de bave a coulé du coin de sa bouche. La seringue était encore fichée dans son bras. Il ne respirait plus. Jimbo lui a fait les poches. Il a trouvé du fric, de la dope, des papiers.... Jim a gardé la came et le fric et a balancé le reste sous une bagnole. II s'est ensuite assis et il a réfléchi. II fallait se débarrasser de Manouche.
Alors Jimbo est retourné au parc. Les trois corps étaient toujours là, blêmes dans la lumière de la lune. Dans un coin, il a aperçu cette saloperie de poussette et l’a ramenée au parking. Il a soulevé Manouche et l’a foutu dans le landau. Les jambes dépassaient bien un peu mais le reste du corps disparaissait à l'intérieur. Jim a redressé le petit parapluie bleu, en a recouvert la tête du cadavre, puis il est parti en direction du fleuve. C'était à l'autre bout de la ville. Jimbo a du traverser le centre, se gaffant des bagnoles de flics qui balayaient de leurs gyrophares le paysage urbain. II a croisé des drogués rendus fous par le manque, embusqués à chaque coin de rue, la gueule pleine de croûtes. Certains l’ont menacé avec des seringues et des tournevis. Il y en avait partout. La drogue décimait les pauvres comme la variole avait décimé les indiens…

Quand Jimbo est enfin arrivé sur le pont, le jour se levait, révélant une ville couleur de cendres. Les rues s'éveillaient une par une comme de vieilles putes fardées de néons. Les pochards émergeaient de leurs terriers sordides, seuls ou par grappes, pour le premier verre de vinasse, d'autres partaient au charbon. Un travelo revenait de sa nuit, les joues tâchées de barbe. Des corps jonchaient la ville et seules les alarmes pleuraient. Jimbo a allumé un joint et a inhalé la fumée âcre. II a pris la poche en plastique, y a fourré son doigt et a ramené une petite montagne de poudre sur son ongle. Il l'a reniflé d'un coup sec et un flash a traversé son corps, percutant son cerveau. Bonne came. Pas étonnant que l'autre y soit resté... Ses veines irriguées d'un sang neuf, Jimbo a relevé la tête. Les vapeurs de la drogue enflaient comme une voile dans son corps fourbu. Allez! II fallait en finir... Jimbo a poussé le landau vers le milieu du pont, là où il y avait des tourbillons. Dans le brouillard, il y avait un couple en ballade avec une poussette devant eux. Croyant reconnaître un de leurs semblables, ils ont souri. Puis ils ont regardé à l'intérieur de la poussette. La femme a hurlé, Jimbo a secoué lentement la tête, complètement déjanté. Puis il a dit :
-C'est mon bébé...

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