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Zlatko


Auteur : BERTORA Jean-Noël

Style : Drame




Je m’appelle Zlatko, j’ai 74 ans. La petite crique du bord de la mer tyrrhénienne qui m’a vu naître est toujours là devant moi aujourd’hui, et je ne l’ai jamais quittée.
Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me revois toujours à la barre de ma chaloupe au petit matin, filant vers le large de cette mer si bleue et si paisible pour une journée de pêche.
Je n’ai jamais été riche, mais je n’ai jamais eu la sensation de pauvreté non plus. Les poissons qui me faisaient l’honneur de se prendre dans mes filets, j’en revendais une partie et l’autre était pour moi et ma famille. Mon épouse Zora cultivait un petit potager, mes enfants nous aidaient. Un peu d’économie nous permettait d’acquérir l’essentiel pour le ménage et pour la pêche.
Je crois pouvoir dire avec certitude que j’ai vécu 74 ans de bonheur paisible. Les rides que j’ai sur mon front, c’est à force de scruter l’horizon ; celles de mon cou, c’est parce que j’ai beaucoup regardé le ciel, la lune et les étoiles.
C’était un plaisir de tous les jours, dans le silence ouaté d’une mer calme, bercé par une légère houle, respirant les senteurs iodées d’un air frais, la proue de la chaloupe fendant les flots d’un chuintement discret, l’âme et le corps en paix, de partir, seul, vers le large, libre et sans contrainte.
Que dire aussi de la joie sereine du retour à terre, lorsque les collines se rapprochent, que les tâches blanches des maisons se dessinent petit à petit, que le port laisse entrevoir son embarcadère et qu’enfin mon regard au travers de mes paupières à demi fermées par le sel, captait l’image familière de mon logis.
Tous les gens de mon village étaient sinon des amis du moins des compagnons avec lesquels j’ai partagé des parties de cartes, des verres de vin, des discussions pour ne rien dire si ce n’est pour goûter un moment de fraternité humaine.
L’endroit d’où je parle est resté longtemps à l’écart de l’agitation du monde. La pauvre route qui y mène se termine sur le quai devant ma chaloupe. Pour y venir il fallait le vouloir, et peu de gens le voulait. Cet isolement nous a protégé et nous a permis de conserver cette sérénité, cette vie sans surprise mais sans vicissitude.
Bien sûr certains de nos jeunes sont partis vers la ville. Certains sont revenus, d’autres non. Mes enfants sont restés. Ils sont là, je le sais, pas très loin de moi mais je ne peux pas les apercevoir.

Il ya quelques temps, des rumeurs ont commencé à venir jusqu’à nous. Des bruits inquiétants mais trop vagues encore pour en percevoir avec précision la teneur. Au-delà des collines, par delà la vieille route, sans doute il devait y avoir de la violence, du malheur mais où et pour qui ? Nous ne le savions pas.
Et puis, un jour, il y a bien trois ou quatre mois, nous vîmes arriver les premiers réfugiés, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards.
Au début ils ne furent que quelque uns, des petits groupes, souvent une famille. Nous les avons accueillis, hébergés, nourris, soignés, réconfortés. Nous avons poussé les meubles de ma demeure pour leur faire de la place.
Nous n’avions pas la même religion mais la même langue, la même histoire, les mêmes coutumes nous réunissaient.
Les récits qu’ils relataient, les yeux encore figés dans l’horreur, étaient épouvantables. Ils décrivaient des viols des femmes devant leur maris, des mères devant leurs enfants, des filles devant leur père ; des massacres, des hommes abattus comme des animaux, égorgés, fusillés, battus à mort, jetés des toits des immeubles.
Comment des êtres humains pouvaient ils être capables de cela ?
La peur s’est alors installée dans nos cœurs, dans le village tout entier. Les jours qui suivirent virent de nouveaux réfugiés demander notre secours. Certains parmi nous commencèrent à exprimer une certaine hostilité à leur encontre. C’était compréhensible. Mais je leur ai parlé. Je leur ai dit avec calme, sereinement, mais avec force que c’était notre devoir d’être humain de répondre à leur sollicitude, qu’il n’était pas question d’ignorer de telles souffrances, que les yeux terrorisés d’une enfant était un appel irrépressible à la solidarité des hommes. Longtemps j’ai parlé, longtemps ils m’ont écouté. Pourtant j’ai vu encore dans le regard de certains hommes une acceptation réticente. Ils n’ont pas eu le courage ni la force de s’opposer à moi mais je percevais la fragilité de leur assentiment.
Et puis le flot de ces êtres misérables s’est tari. Plus personne n’est apparu au matin sur la route. Une relative harmonie s’est alors installée dans la vie du village. Les réfugiés ont un peu calmé leurs peurs, mes concitoyens ont un peu retrouvé leurs habitudes, jusqu’à ce matin.
Il était très tôt. La lumière du jour éclairait à peine les maisons blanches, l’eau de la mer n’avait pas encore pris sa teinte bleutée, le silence de la nuit commençait seulement à se meubler de quelques sons discrets. C’était un des moments de la journée que j’appréciai le plus. Mes nuits de sommeil étaient de plus en plus courtes et j’éprouvai une réelle joie à voir venir le jour.
Mais ce matin tout à coup, un bruit soudain, incongru, vint déchirer le rideau de ma quiétude. De derrière les collines, venant de la route, un grondement sourd s’amplifiait, fit dresser les têtes, fit s’emballer les cœurs, avant que n’apparaisse un convoi de véhicules desquels dépassaient des armes et des profils menaçants.
Des barbares, des monstres ont envahi notre village. Aussitôt, un tumulte extraordinaire remplit tout l’espace avec des cris sauvages, des hurlements de terreur, des courses affolées, partout des femmes bousculées, des hommes frappés, des enfants attrapés.
Les barbares ont regroupé tous les réfugiés et quelques gens du village sur la place devant la jetée du port. Les autres se sont terrés dans leur maison. Je suis descendu vers la place.
Comme un troupeau d’agneaux promis à l’abattoir, les réfugiés cernés par les monstres armés se serraient les uns contre les autres les hommes entourant leur femme de leur bras maigres et tremblants, les femmes serrant leurs enfants dans leur jupe comme pour les faire revenir là d’où ils n’auraient jamais dû sortir. Et tout autour des êtres qui n’avaient rien d’humain hurlaient leur haine et leur sauvagerie.
Alors je suis allé devant un des leurs qui semblaient commander à ces reîtres venus d’un autre âge. J’ai écarté mes bras comme pour m’interposer et une colère, jamais ressentie de toute ma longue vie, a explosé. Je n’ai pas su alors si ce sont mes paroles, ou mon âge et la prestance que ma personne dégageait ou tout simplement le fait que ces soudards n’avaient pas l’habitude que l’on s’oppose ainsi, mais le silence s’est fait.
Ma voix a alors empli tout l’espace, mes admonestations ont fait reculé la troupe, leur chef a baissé son regard, les armes brandies sont retombées.
Je me suis alors retourné vers le troupeau apeuré, je leur ai souri. Je n’ai pas entendu le coup de feu qui m’a déchiré le dos. Je suis tombé le visage contre le sol, les bras en croix. Les hurlements ont à nouveau retenti ainsi que les rafales d’armes automatiques.
Alors que ma bouche est pleine de sang, que la vie s’enfuit de mon corps, mes yeux ouverts sont fixés sur l’horizon de cette mer si bleue si paisible.
Je m’appelais Zlatko, j’avais 74 ans.





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