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La métamorphose


Auteur : KAFER Franz

Style : Fantastique




La métamorphose avait eu lieu. Oui, la métamorphose avait encore eu lieu. Mais en quoi m’étais-je donc métamorphosé ? On aurait dit en me voyant une sorte de gros cafard hideux, un de ces insectes qu’on prenait plaisir à écraser.
Alors que je marchais sur la route, j’aperçus soudain une voiture qui se dirigeait vers moi. Mais à peine en avais-je pris conscience que déjà elle m’avait dépassé.
- Vu ma toute petite taille, me dis-je, mieux vaut pour moi marcher sur le bas-côté, sinon je n’aurai pas le temps d’éviter ces véhicules.
Aussitôt dit, aussitôt fait, je me dirigeai vers le bas-côté et poursuivis ma route. J’évitais soigneusement les passants en changeant de direction. Heureusement, ils n’étaient pas nombreux. Je fis un écart vers la chaussée pour éviter un enfant qui semblait se diriger vers moi. Mais je ne m’étais pas trompé, l’enfant m’avait bel et bien remarqué. En fait, il ne s’agissait pas d’un enfant, mais plutôt d’un jeune homme, quinze ou seize ans tout au plus. Pendant une fraction de seconde, je me dis que c’était la fin, que j’allais mourir là, écrabouillé sur la chaussée. Mais le jeune homme se baissa pour me ramasser. Il me prit entre le pouce et l’index, et m’examina sous toutes les coutures. Je gigotais mes petites pattes, et remuais les mandibules. Soudain, j’émis par la bouche une grosse goutte de liquide rouge.
- Pouah ! Quelle saloperie ! s’exclama le jeune homme en me laissant tomber par terre.
J’atterris sur le dos, mais réussis facilement à me retourner. Je me sauvai à toute vitesse, mais le jeune homme me rattrapa sans peine. Il sortit de sa poche une petite boîte d’allumettes, la vida de son contenu et me mit dedans. Avec mon dos bombé, il dut forcer un peu pour refermer la boîte. J’étais vraiment coincé à l’intérieur, et ne pouvais pas du tout bouger. J’avais beau essayer d’avancer, mes petites pattes ne faisaient que griffer le carton.
Je restai ainsi pendant plusieurs heures, un temps incommensurable. Lorsque le jeune homme ouvrit enfin la boîte, je me sentis tout de suite mal à l’aise. Je relevai à nouveau la tête pour regarder ce que j’avais cru apercevoir. Sur le mur, juste en face de moi, il y avait une belle boîte d’insectes. Un frisson de dégoût me parcourut tout le corps. Et sur le mur de droite, une belle boîte de lépidoptères. Ce n’était pas un adolescent ordinaire, mais un collectionneur d’insectes. Je le vis sortir d’une armoire une planche rainurée, ainsi qu’une boîte d’épingles. Il s’approcha de moi, prit la petite boîte d’allumettes, la retourna et la tapota pour me faire tomber sur l’étaloir. Les premiers coups ne me firent pas tomber. J’avais planté mes griffes dans le carton et je tenais bon. Mais un coup plus fort me fit lâcher prise. De la main gauche, il me maintint fermement sur l’étaloir, et de la droite, il m’enfonça dans le corps une grande épingle en acier vernie noire à tête dorée. Il me traversa de part en part, et me piqua sur l’étaloir. De violents soubresauts m’agitèrent, et je remuai fébrilement toutes les pattes. Bien que transpercé de part en part, je vivais toujours. Le jeune homme prit alors un livre sur une des étagères de la bibliothèque, et se mit à le feuilleter. Il semblait chercher quelque chose. Au bout d’un moment, il s’arrêta et me regarda longuement. Puis il se mit à lire :

Timarcha tenebricosa
Long. 11-18mm. Globuleux ; noir à reflets plus ou moins bleuâtres ou violacés.
Bois, champs, bord des chemins, sur divers Galium. Du printemps à l’automne. Toute la France.
Les Timarcha ont la faculté d’émettre par la bouche, lorsqu’on les saisit, une grosse goutte de liquide rouge, ce qui leur a valu le nom vulgaire de « crache-sang ». Les larves ont une coloration métallique.

Le jeune homme afficha un sourire de satisfaction, referma le livre et le remit à sa place sur l’étagère. Il éteignit la lumière et quitta la pièce. Malgré la pénombre, je voyais encore assez bien les objets qui m’entouraient. La petite table de travail sur laquelle je me trouvais, était située juste devant la fenêtre, et la lumière du dehors, peut-être celle d’un réverbère, suffisait à sortir la pièce de l’obscurité. Un grand bocal à stériliser se trouvait juste à côté de l’étaloir. Il y avait marqué dessus en grosses lettres : CYANURE DE POTASSIUM. Quelques insectes gisaient au fond du bocal. Ils reposaient sur une couche de plâtre, laquelle devait contenir les pastilles de cyanure qui diffusaient leur gaz mortel à travers les pores du plâtre.
- Pourquoi ne m’avait-il donc pas tué ainsi, au lieu de me laisser agoniser sur l’étaloir ? Cloué sur cette planche, j’avais l’impression d’être comme - jadis - le Christ sur sa Croix.
Je commençais à ressentir des douleurs horribles dans tout le corps, et plus particulièrement dans les régions que l’épingle traversait. Il m’avait piqué à travers l’élytre droit, à environ un tiers en partant du sommet : mon abdomen se trouvait donc transpercé de part en part. Une chose horrible était en train de se produire : mes chairs se cristallisaient, se coagulaient tout le long de l’épingle d’acier. Dans un ultime effort, j’essayai en m’appuyant très fortement sur mes pattes de soulever mon corps, de m’arracher de la planche. Mais l’épingle devait bien avoir pénétré d’un demi-centimètre dans le bois ! Et les douleurs étaient telles que je m’évanouis.
Lorsque je repris connaissance, je compris de suite que plusieurs heures s’étaient écoulées, car mes chairs s’étaient complètement solidifiées autour de l’épingle. Je ne faisais plus qu’un avec l’épingle. En revanche, aucun organe vital n’avait dû être touché, puisque j’étais toujours en vie. Cette pensée me redonna un peu de courage, et j’essayai, en poussant à nouveau très fort sur mes pattes, de m’arracher de la planche. Mais rien ne bougea. L’épingle était toujours enfoncée aussi profondément dans le bois. Ma seule consolation fut de ne pas ressentir de douleur particulière, car l’épingle ne bougeait plus dans mon corps. Je recommençai donc à pousser de toutes mes forces, et au bout d’un moment, alors que je n’y croyais plus, je sentis l’épingle venir : j’avais réussi à me décrucifier.
J’étais libre, mais avec quand même cette monstrueuse épingle en moi. Elle me déséquilibrait complètement. Je n’arrivais pas à avancer. Tout mon côté droit était comme suspendu dans les airs. Ma patte avant droite, ainsi que celle du milieu, gesticulaient dans le vide. Je ne pouvais que traîner mon corps avec celles qui me restaient. Heureusement, chacune de mes pattes était pourvue à son extrémité d’une petite paire de griffes fort utiles pour me tirer. J’avançai ainsi, péniblement, jusqu’au bord de la table. C’est alors que l’épingle, qui maintenait tout mon corps penché, ne trouvant plus d’appui, je perdis l’équilibre et basculai dans le vide. Ma carapace en chitine était solide, et je ne me fis aucun mal. L’épingle n’avait pas non plus bougé dans mon corps. J’avais toutefois atterri sur le dos, et n’arrivais pas à me retourner. Aucune de mes pattes n’arrivait à agripper quoi que ce soit. Seule ma patte arrière gauche de temps à autre effleurait le sol. A un moment, mon corps bascula très légèrement sur l’arrière, et il n’en fallut pas plus pour qu’une de mes griffes rencontre une des lattes du parquet. Je fis aussitôt levier et me retournai d’un seul coup.

Cette monstrueuse épingle me gênait vraiment beaucoup dans ma locomotion, et il me fallut un temps infini pour arriver jusqu’à la porte. Heureusement, le jeune homme ne l’avait pas fermée complètement, et les quelques centimètres d’entrebâillement qui restaient, étaient largement suffisants pour que je passe. J’eus à peine franchi le seuil que je me retrouvai dans un grand couloir très sombre. La présence d’un escalier en bois en colimaçon me fit tout de suite comprendre que je me trouvais dans une maison à étages. Je parcourus environ un mètre pour arriver jusqu’à l’escalier. J’allai jusqu’au grand trou central et me penchai pour voir. J’étais devenu très myope, et ma vue devenait floue au-delà de quelques mètres. Combien d’étages avait la maison ? Je n’en avais pas la moindre idée, mais ce genre de vieille maison en comptait souvent plusieurs. Cette pensée me consterna, et je fis un pas en arrière pour reprendre mes esprits. Je n’étais quand même pas arrivé jusqu’ici, pour abandonner maintenant. Mais comment faire ? Il m’était impossible de descendre les marches avec cette épingle qui me transperçait de part en part. A chaque marche je devrais me laisser tomber, en espérant à chaque fois ne pas me retrouver sur le dos. Cette solution était vraiment hasardeuse, et prendrait des heures. Il me fallait trouver autre chose. La solution je l’avais, mais rien que d’y penser, je me sentais paralysé par la peur. J’actionnai mes petites pattes, et m’approchai du précipice : le grand trou béant du colimaçon était ma planche de salut. Tout à l’heure, en tombant de la table de travail, je ne m’étais fait aucun mal : mes chances d’arriver en bas sans me blesser n’étaient donc pas nulles ! L’idée de finir épinglé dans une belle boîte à insectes força ma décision, et j’avançai dans le vide. Tout à l’heure, je n’avais pas eu le temps de dire ouf que j’étais déjà sur le sol. Mais cette fois, la chute était interminable : je tombais, tombais… J’avais fermé les yeux très fort, et j’attendais. Alors que la chute de mon corps m’entraînait irrésistiblement vers le bas, mon cœur faisait des efforts désespérés pour retenir la chute, et semblait vouloir sortir de mon thorax pour remonter tout là-haut. Chaque étage faisait plusieurs centaines de fois ma hauteur, et je n’en finissais pas de tomber. La réception fut brutale. Immédiatement, je ressentis une douleur aiguë au côté droit. Je m’étais fait mal. La grande épingle en acier bougeait dans mon corps, et en bougeant, avait arraché les chairs qui s’étaient solidifiées autour du métal. Des douleurs lancinantes comme des éclairs me parcouraient le corps. Mais au lieu de m’apitoyer sur mon sort, je vis là l’occasion de me débarrasser de l’épingle. C’était le moment ou jamais pour la faire sortir de mon corps. Mais comment allais-je m’y prendre ? Je remarquai dans une latte du parquet un trou, là où il y avait eu un nœud. Je fis quelques pas vers le trou, lorsque je vis le fil du téléphone qui courait le long de la plinthe. Immédiatement, une idée germa dans mon cerveau. Je me rapprochai de la plinthe, et bientôt trouvai ce que je cherchais : un espace entre la gaine en caoutchouc et le bois de la plinthe. Le fil du téléphone avait été soigneusement agrafé et collé tout le long de la plinthe, mais là, juste là, un mince espace, juste de quoi passer une tête d’épingle. Après maintes contorsions de mon dos, je réussis enfin à faire passer l’épingle par le trou. Un léger mouvement de côté, et elle se coinça. Je plantai alors fermement mes griffes dans le bois du parquet, et tirai. Je sentis l’acier froid glisser en moi. Il ne fallait pas que je m’évanouisse. Je continuai à tirer de toutes mes forces. Bientôt, la pointe de l’épingle ne dépassa plus que de quelques millimètres de mon abdomen. En revanche, elle devait maintenant sortir d’au moins deux bons centimètres de mon dos. C’est alors que je ressentis une vive résistance à l’intérieur de mon corps. Un amas de chairs coagulées, plus gros que les autres, ne passait pas. Je compris tout de suite que ce n’était pas la peine d’insister, car ma carapace en chitine était très dure. Le jeune homme avait d’ailleurs dû s’y reprendre à deux fois avant de réussir à la percer. En guise de consolation, je me dis qu’au moins, maintenant, toutes mes pattes reposaient sur le sol, et que l’épingle ne me gênait plus dans ma locomotion.

J’avançai jusqu’au milieu du couloir, avec une agilité que je croyais à jamais perdue. Mes petites pattes semblaient danser sur le sol, tout à la joie d’avoir retrouvé la coordination de leurs mouvements. L’image de mon gros corps penché, avançant péniblement sur le parquet, aurait pu n’être qu’un mauvais souvenir, si la grande épingle en acier n’était toujours solidement fichée dans mon dos. Et de nouveau cette sensation si bizarre de sentir mes chairs se coaguler autour de l’épingle. Je remuai violemment une de mes pattes qui s’engourdissait. L’épingle avait dû faire bien des dégâts en moi, mais je préférai ne pas y penser. Je marchai encore un peu, et m’arrêtai : à un mètre environ devant moi, se dressait la grande porte d’entrée de la maison. Je ne pouvais pas aller plus loin. Il ne me restait plus qu’à me cacher entre les pieds du portemanteau, et à attendre que quelqu’un ouvre la porte pour m’échapper. Je n’eus pas le temps d’atteindre le portemanteau, que la lumière s’alluma dans le couloir. Des pas lourds écrasaient une à une les marches de l’escalier. Des toussotements rauques accompagnaient les pas. Et bientôt, un homme en pyjama surgit devant moi. Il se dirigea droit sur le portemanteau et prit un lainage, puis se retourna et alluma la lumière dans la cuisine. Mon cœur battait à tout rompre : il avait failli m’écraser sans même s’en rendre compte. Pourquoi n’avais-je pas bougé ? Pourquoi n’avais-je pas couru me réfugier sous le portemanteau, dès les premiers bruits de pas dans l’escalier ? Je m’étais tout simplement senti en sécurité à cet endroit. Je m’étais dit qu’étant de couleur foncé sur un parquet foncé, je ne pouvais pas être vu. Et pourtant, à quelques millimètres près, j’avais failli être écrasé.

Je le regardais s’agiter dans la cuisine, aller d’un endroit à un autre, et poser sur la table tout ce dont il avait besoin pour son petit déjeuner. Malgré ma myopie, je le voyais très bien, car la pièce était fortement éclairée par un gros globe suspendu au plafond. Son pyjama trop court laissait voir d’énormes mollets, dont la puissance d’écrasement était terrifiante. J’en frémissais encore. Bientôt, une bonne odeur de café arriva jusqu’à mon organe olfactif. Mes antennes se mirent à frémir. Que n’aurais-je pas donné pour une petite gorgée de café ! Je n’avais rien bu, ni rien mangé depuis la métamorphose. En étais-je d’ailleurs toujours capable ? L’homme alluma la radio : c’étaient les informations de six heures. « Inondations particulièrement catastrophiques cette année au Bangladesh, où c’est actuellement la période de la mousson, marquée par des pluies diluviennes. 25 millions de sans-abri. 500 victimes. Inondations également en Chine, les plus importantes depuis 40 ans… » L’homme avait bon appétit. Il mangea presqu’un demi-pain, après l’avoir coupé en deux dans le sens de la longueur. Chaque morceau avait été beurré soigneusement, puis recouvert d’une épaisse couche de confiture. La nature de l’homme lui demande d’avoir de la compassion pour ses semblables, mais juste ce qu’il faut pour ne pas souffrir vraiment, et aussitôt retourner à sa propre vie. Dès qu’il eut fini de manger, il sortit de la cuisine. Je n’osais toujours pas bouger. Il avait laissé son bol sale sur la table, sans rien débarrasser ni nettoyer. Ce comportement me rappelait mon père. Il faisait exactement pareil, laissant toujours à ma mère la tâche quelque peu ingrate, d’avoir à enlever ses affaires sales, le matin dès qu’elle entrait dans la cuisine. Cette réminiscence était douloureuse, car s’il y avait bien une chose dont j’étais sûr, c’était que mon passé humain était à jamais révolu, et que la métamorphose était irréversible. L’homme réapparut bientôt dans le couloir, après être monté faire sa toilette et s’habiller. Au lieu d’avancer jusqu’à la porte pour avoir une chance de me sauver dès qu’il l’ouvrirait, j’allai me cacher sous le portemanteau. Il me faisait trop peur. Je le regardai lacer ses souliers, puis leur donner un coup de brosse à reluire. Il s’approcha du portemanteau, prit son pardessus qu’il plia en deux sur son bras, vérifia encore une fois que toutes les lumières étaient bien éteintes, prit son porte-documents, ouvrit la porte et partit. - Ouf ! Je réalisai que j’avais bien fait de rester caché, que jamais je n’aurais eu le temps de m’enfuir, et que j’aurais sans doute fini écrasé contre le chambranle de la porte, ou sous les semelles de ses souliers.

Peu de temps après, la lumière du jour commença à poindre par la fenêtre de la cuisine. Je sortis de ma cachette. J’allai tout droit dans la cuisine. Il y avait des miettes de pain un peu partout sur le sol. J’en choisis une bien grosse, et la sectionnai en deux avec mes mandibules. M’aidant de mes palpes labiales, je la portai à ma bouche. Mais très vite je la recrachai, comprenant que ce n’était pas une nourriture pour moi. Ma nouvelle nature m’interdisait le pain. Mais comment allais-je reconnaître les aliments que j’étais capable de digérer ? Sans réponse à cette question, je jugeai plus prudent de ne pas m’attarder plus longtemps sur le carrelage de la cuisine, car j’y glissais et y étais très visible. La couleur sombre du parquet m’apaisa de suite. Sans trop savoir pourquoi, je ne pris pas la direction du grand portemanteau en bois, mais partis dans l’autre sens, peut-être à la recherche d’une autre issue. Au-delà du grand escalier en colimaçon, une porte à peine entrouverte piqua ma curiosité, et j’entrai. Ce devait être la salle à manger, réservée pour les dimanches et jours de fête. Un vrai petit musée ! Immédiatement, je remarquai une belle bibliothèque en chêne massif. Que des livres de collection destinés à être vus ! J’aimais l’odeur du chêne, et pris grand plaisir à en escalader les parois. Jamais des livres ne m’avaient paru si grands, si beaux, si majestueux ! Profitant de l’ouverture laissée par un des grands vantaux vitrés qu’on avait négligemment oublié de refermer, je me glissai à l’intérieur. Bientôt, l’odeur prégnante des livres m’enivra. J’escaladai le dos orné de motifs dorés à l’or fin d’un grand atlas, puis celui en cuir de Russie d’un grand volume sur les oiseaux d’Amérique de John James Audubon. Tous ces livres me donnaient le vertige. Je m’arrêtai un instant de marcher, et levai la tête pour contempler cette forêt de livres qui s’offrait à ma vue. Je changeais d’étagère, et le spectacle recommençait. Bientôt, j’aperçus une dizaine de volumes de la Bibliothèque de la Pléiade, qu’on avait cru bon rehausser en plaçant dessous une petite baguette. Je m’approchai du volume contenant l’œuvre de Shakespeare. Je grimpai sur la tranche de tête, après avoir escaladé le dos. C’est alors que je remarquai que le livre bougeait, que la baguette placée en dessous le maintenait en un fragile équilibre. Cela me donna une idée que je mis aussitôt à exécution. Je me plaçai derrière le livre, et arc-bouté contre le mur du fond de la bibliothèque, je poussai de toutes mes forces sur mes pattes arrière. Presqu’aussitôt le livre tomba, et se coucha sur le plat arrière. Entraîné dans la chute, j’effectuai une roulade et me retrouvai à une dizaine de centimètres du livre. La grande épingle en acier qui traversait mon corps, avait stoppé net ma course, sinon j’eusse certainement roulé bien plus loin. Je grimpai sur le livre, et regardai le beau portrait de Shakespeare. Je redescendis par la tranche, et essayai de pénétrer à l’intérieur. Impossible, je n’y arrivais pas. Je fis plusieurs fois le tour du livre, espérant découvrir une brèche par laquelle m’introduire, mais je n’en trouvai pas : j’avais devant moi un mur. Il est vraiment difficile de pénétrer à l’intérieur d’un livre. Oui, il faut vraiment avoir un bélier dans la tête pour être capable de pénétrer à l’intérieur d’un tel livre. Mais si je ne disposais pas d’un bélier dans la tête, j’étais en revanche pourvu d’une solide paire de mandibules. Je m’approchai alors d’un coin du livre et mordis un grand coup dedans. A ma grande joie, je sentis les fibres des pages se ramollir et se détacher dans ma bouche : j’avais trouvé une nourriture à ma convenance. Je mordis à nouveau, encore et encore, avalant goulûment toutes les fibres qui se détachaient. Bientôt, la brèche fut suffisamment importante, et je réussis en poussant très fort sur mes pattes arrière, à rentrer tout entier à l’intérieur du livre. Je me sentais vraiment bien, et m’endormis, la bouche encore pleine de fibres.

Un mouvement brusque me réveilla, et presqu’aussitôt je pris conscience qu’une main venait de saisir le livre.
- Pouah ! Quelle saloperie ! fit celle qui devait être la mère de l’adolescent. C’est encore une des cochonneries de Frédéric. Et en plus il a esquinté le livre.
Elle le secoua vivement, et j’atterris encore une fois sur le sol.
- Nom de Dieu ! des ouvrages de collection ! un livre de ce prix-là ! Voilà que cette saloperie d’insecte l’a tout dégueulassé !
En entendant ces paroles, j’eus à nouveau peur de me faire écraser. J’avais à peine retrouvé mes aplombs qu’il me fallait déjà fuir. Je relevai la tête pour évaluer la situation : j’avais l’impression d’être entre les jambes du colosse de Rhodes. Aussi loin que portait ma vue, j’apercevais ses jambes, avec tout en haut, un pubis énorme. Je baissai la tête, et vis que si elle ne portait pas de culotte, elle n’avait pas non plus de chaussure. Cela me rassura, car pieds nus je n’avais pas à craindre qu’elle m’écrase. Profitant de ce qu’elle regardait minutieusement les dégâts causés au livre, j’allai me cacher sous la bibliothèque. Mais elle m’avait vu fuir, et n’eut aucune peine à me retrouver. Elle me saisit par l’épingle, et me porta à hauteur de son regard. Elle semblait avoir pitié de moi. Mais peut-être était-ce mon instinct de conservation qui me faisait penser cela ? Car comment espérer qu’elle m’épargne après avoir grignoté tout le livre ? Elle sortit de la pièce en me tenant toujours du bout des doigts, et marcha jusqu’à la cuisine. Elle ouvrit la porte d’un placard sous l’évier, et là je compris quelle serait ma dernière destination : la poubelle. Elle ouvrit le couvercle en appuyant sur la pédale, mais ne fit pas ce à quoi je m’attendais : au lieu de me jeter tel quel avec les autres ordures, elle essaya d’enlever l’épingle de mon corps en tirant dessus. Comme elle n’y arrivait pas, elle me pinça très fort entre le pouce et l’index de la main gauche, et tira violemment de l’autre. Je sentis ma carapace craquer, et eus l’impression qu’on m’arrachait le dos. Bientôt, je vis qu’un amas de chairs sanguinolentes était resté collé sur l’épingle. Elle s’empressa de la jeter dans la poubelle, et referma le couvercle. Elle alla jusqu’à la fenêtre, l’ouvrit et me jeta dehors.

Je n’avais pas atterri bien loin, juste à quelques mètres du mur de la maison, au beau milieu d’une pelouse encore verte. Mon dos me faisait affreusement mal. Je préférai ne pas imaginer l’état de mes élytres qui avaient dû être déchirées sous le choc. Un homme serait mort depuis longtemps, me dis-je. La résistance des insectes est tout bonnement stupéfiante. Je me rappelais d’histoires d’insectes auxquels on avait coupé et recollé la tête, et qui avaient vécu ainsi plusieurs jours. Des papillons peuvent rester plusieurs heures immergés sous l’eau, puis s’envoler normalement. Des coléoptères congelés plusieurs jours peuvent renaître à la vie. Ces pensées – aussi horribles soient-elles – eurent pourtant l’effet bénéfique de me donner à espérer, car après tout, je n’avais pas eu la tête tranchée, mais seulement l’abdomen transpercé.
Quelque chose bougeait dans l’herbe, et bientôt j’aperçus une énorme chenille, qui devait faire près du double de ma longueur. Effrayé, je cessai de bouger. Mais quelle splendeur quand elle apparut entièrement ! Deux pinceaux de poils noirs à l’avant lui faisaient comme des cornes, et lui donnaient un air menaçant. Sur son dos, une belle brosse de poils roux courait sur les quatre premiers segments abdominaux. Le reste de son corps était d’un beau jaune vif. Je n’eus pas le temps de finir mon observation qu’un merle vint se poser non loin de nous. Il avança en sautillant jusqu’à la chenille, et se mit à piquer dedans. Il la piqua tant et tant, que bientôt on ne vit plus qu’elle avait été jaune. Elle avait maintenant la couleur de la terre. Elle paraissait aussi beaucoup plus petite, car ses poils n’étaient plus en forme, un peu comme un caniche mouillé. Finalement, elle cessa complètement de bouger, et le merle aussitôt l’avala et s’envola.
Décidément, je n’étais vraiment en sécurité nulle part. Il ne fallait pas que je m’attarde au beau milieu de la pelouse. Le gazon était encore tout mouillé de la rosée du matin, et mes petites pattes collaient à la terre. Je passai par un trou du grillage, et me retrouvai à nouveau sur le trottoir. Mon Dieu, qu’allais-je devenir ? Cette métamorphose avait fait de moi un être nouveau, jamais plus je ne pourrai vivre comme avant. Je serai seul avec mon secret. Jamais aucun humain en me regardant ne pourra deviner ce qui m’est arrivé. Il faut dire qu’une telle métamorphose n’arrive pas tous les jours. La nature cache en son sein des possibilités que personne ne soupçonne. Alors que je marchais le long du grillage pour éviter tout danger, je me retrouvai nez à nez avec une grande flaque d’urine. Un chien a dû pisser là ! L’urine coulait encore le long du poteau, et le chien ne devait pas être bien loin. A en juger par l’étendue de la flaque, ils devaient être nombreux à marquer leur territoire à cet endroit. Des traces d’urine à près d’un mètre de hauteur n’appartenaient cependant certainement pas à la même espèce. Je n’avais pas achevé de contourner la flaque qu’un autre chien arriva. Il renifla le poteau, et s’empressa de lever la patte. Mais quelque chose n’allait pas, car visiblement il voulait viser plus haut qu’il ne pouvait. Il se livrait à de véritables acrobaties pour viser le plus haut possible. Il voulait montrer aux autres chiens qu’il était grand et fort, et les inciter à quitter son territoire. Mais le cocker n’est pas chien de grande taille, et l’énervement conduisant à la maladresse, je fus arrosé de pisse toute chaude.

J’en avais plein le cou et le visage. Je courus me rincer dans la rigole du caniveau. L’eau n’y était pas très propre, toutes sortes de déchets y flottaient. J’avançai dans l’eau pour me rincer, tout en prenant bien soin de ne pas aller trop loin, de peur que cette eau sale ne pénètre dans mon corps par le trou de ma carapace. Sitôt débarrassé de l’urine du canidé, je repris mon chemin. Je trébuchai bientôt sur une patte d’insecte qui ressemblait fort aux miennes. En tournant la tête vers la chaussée, j’aperçus à une vingtaine de centimètres, le corps sans vie d’un insecte. Une voiture avait dû passer dessus. L’abdomen et le thorax étaient complètement écrasés. Malgré l’état dans lequel il se trouvait, je voyais bien qu’il me ressemblait comme deux gouttes d’eau. Nous étions de la même espèce. Finir ainsi, tout de même ! me dis-je. Je ne pouvais pas le laisser ainsi. Je voulais lui accorder une sépulture. En m’approchant du cadavre, je vis qu’il était mort depuis longtemps. Plusieurs voitures lui étaient déjà passées dessus, et il était comme collé au bitume. Nous autres insectes, sommes vraiment peu de chose. Depuis la métamorphose, je n’avais plus ni religion ni croyance. J’étais maintenant fait d’une telle sorte que je ne pouvais croire. Et on me forcerait à parier, que ça n’y changerait rien. J’eus beaucoup de mal à décoller le cadavre du bitume. Je le traînai jusqu’à une petite boîte d’allumettes, et le mis à l’intérieur. Je retournai chercher la patte, et divers morceaux qui s’étaient détachés du corps. J’avais réussi à pratiquer une ouverture dans la boîte d’allumettes, en déchirant un des côtés avec mes mandibules. Lorsque tous les morceaux de l’insecte furent enfin rassemblés, je décidai de procéder à l’incinération. Deux allumettes avaient été oubliées au fond de la boîte. J’en saisis une par le bout non soufré, et la tenant fermement entre mes mandibules, je la frottai sur le grattoir. Mais elle ne s’alluma pas. J’essayai à nouveau, plusieurs fois, sans davantage de succès. J’allai abandonner lorsqu’un piéton me sauva. Passant à ma hauteur, il jeta dans le caniveau un mégot encore rouge. Je le poussai jusqu’à la petite boîte d’allumettes qui ne tarda pas à s’enflammer. Je reculai un peu, et restai là sans bouger. Le corps de l’insecte se redressa soudain dans la flamme, pour retomber presqu’aussitôt en émettant une sorte de sifflement. La crémation n’était pas encore achevée, qu’un coup de vent balaya la chaussée, dispersant les restes. Je repris mon chemin.

Je marchais le long du mur, pour ne pas prendre le risque de me faire écraser. A ma droite, la façade en béton d’un immeuble en construction n’était pas encore habillée. J’avais l’impression d’être coincée entre la verticalité du béton et l’horizontalité du bitume, si bien que je tombai en ravissement devant un brin d’herbe jailli de l’asphalte. Comment une plante si frêle avait-elle pu réussir à percer la couche de bitume ? Le pouvoir de germination est vraiment immense. Tout à mon ravissement, je ne vis pas arriver un de ces nouveaux engins que la ville utilisait pour nettoyer les trottoirs. C’était une sorte de moto, équipée d’un grand tuyau qui aspirait les déjections canines et autres détritus, qui salissaient les trottoirs. Je courus me réfugier le long du mur, pour être à l’abri de cet aspirateur géant. Mal m’en prit, car un papier de bonbon se trouvait justement là, et je vis fondre sur moi la gueule béante de la motocrotte. Je m’agrippai désespérément au bitume, mais je n’étais pas de taille, et fus aspiré. Je me retrouvai bientôt dans le ventre de la bête, mêlé aux excréments et autres immondices. Le ventre en question était en fait un grand sac poubelle, dans lequel je n’allais pas tarder à suffoquer. La chaleur était étouffante, et le peu d’oxygène inhalé, semblait remplir mes poumons des miasmes de cet air infect. Je n’allais quand même pas crever ici. Je n’avais quand même pas réussi à me décrucifier pour finir étouffé dans un sac poubelle. Il fallait que je lutte pour survivre. Je finirai bien par trouver un coin de nature, loin des hommes, pour vivre tranquillement. Mais tout cela n’était que mots, et bientôt je perdis connaissance.

Une grande bouffée d’oxygène me fit reprendre connaissance. Quelque chose me disait que je n’étais plus dans le ventre de la motocrotte : je ne ressentais plus ses vibrations, ni aucun autre bruit. Cependant, j’avais l’impression que quelque chose fouillait dans le sac, et soudain, j’aperçus la patte énorme d’un chat : c’était lui qui avait éventré le sac ! Il vint coller son museau sur moi, puis d’un coup de patte, m’envoya bouler. D’instinct je fis le mort. Le voyant croquer du menu fretin, je crus qu’il m’avait oublié. Mais il revint vers moi, et appuya avec sa patte sur ma carapace. Il réveilla aussitôt une douleur très vive, à l’endroit où l’épingle avait été extirpée de mon dos. Je me crispai sous la douleur, et le chat s’en rendit compte. Il fit un bond. Le jeu allait commencer. Il me donna plusieurs coups de patte pour me faire avancer. Voyant que je ne bougeais toujours pas, il se mit à me mordiller. Un autre coup de patte me retourna sur le dos, et une de ses griffes s’enfonça dans mon abdomen. Je me pliai sous la douleur, et aussitôt le chat me prit dans sa gueule. Je sentis sa langue râpeuse glisser sur moi, et m’enduire de salive. Heureusement, je n’étais pas à son goût, et il me recracha. Je n’étais pas tombé bien loin, et n’avais pas encore bougé, qu’un nouveau coup de patte me fit rouler jusqu’à une bouche d’égout. Le sol se déroba sous moi, et je tombai dans le trou. Je n’avais plus rien à craindre des griffes du chat, mais n’étais pas tiré d’affaire pour autant. Une mousse verte et glissante tapissait les parois de l’égout. Impossible de l’escalader, je retombais sans cesse. Des chats se battaient en surface, et je n’étais pour l’instant pas pressé de sortir. Soudain, des cris de chats mêlés à des aboiements, précédèrent de peu la chute d’une poubelle. Celle-ci, en tombant, déversa son contenu dans l’égout : un flot ininterrompu de têtes de poissons, de tripes, de sang et autres déchets de poissonnerie. Je fus immédiatement emporté par le courant, et descendis dans les profondeurs de la terre. Une tripe de poisson s’enroula autour de mon cou. Je la sectionnai aussitôt pour ne pas être étranglé. Bientôt, le tuyau de l’égout s’élargit, et des berges apparurent, sur lesquelles se prélassaient de gros rats. Un énorme rat plongea dans le flot, et s’empara d’une tête de poisson. Un jeune rat voulut l’imiter, en s’emparant, mais en vain, d’une tête trop grosse pour lui. Tous les rats étaient maintenant à l’eau, et on eût dit un immense champ de bataille rougi par le sang des vaincus. Je manquai sans cesse de me noyer, et tentai de m’agripper au pelage d’un rat. Un coup de dents me sectionna net une antenne, sans même que je visse mon agresseur. Une grande écaille de poisson me servit de bouclier, et sans doute me sauva la vie, quand les mâchoires d’un rongeur se refermèrent dessus. Je réussis enfin à m’agripper au pelage d’un rat, et ne le lâchai plus. Par chance, il était énorme, peut-être le plus gros de tous. Je naviguai ainsi, sur son dos, pendant plusieurs heures, sans savoir où j’allais. Et soudain, comme par miracle, un rayon de soleil me toucha et pénétra en moi. Je voyais au loin une lumière aveuglante à laquelle je n’arrivais pas à croire. Les égouts se déversaient à l’air libre : j’étais sauvé !





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