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Tinguha, le monde qui s'efface


Auteur : L Oeil qui court

Style : Fantastique




Les serrures protègent.
Et enferment.
Rouillées, elles emprisonnent.

Ouvre ta porte à la brise.
Dans le sablier s'écoule le temps.

Ganghaan


L’ŒIL POCHE DE SOMMEIL, je me redresse, maugréant après cette journée qui commence dans un brouillard fâcheux. Le sommeil me bat froid. Les petits matins moroses ressemblent à la chute des feuilles en automne.

Je m’assieds au bord du lit, le corps saturé de fatigue. Je pose mes pieds nus sur le tapis en laine de mouton. Il me réconcilie chaque matin avec la rudesse du sol. Perdu dans la texture rude et accueillante, je songe : « Comment pousser la porte du désir ? »
Immédiatement, le nuage qui m’étreint le cerveau, s’envole. Une porte faite de brume se présente à moi. Comme mille gouttelettes d’eau serrées les une contre les autres. Le bord est délimité par un cadre de pluie fine. Elle est insérée dans un mur de brouillard moutonnant. Tout se ressemble et pourtant je vois cette porte distinctement. Je décide de la pousser, me lève, tend la main. L’instant d’après, mes pieds sont posés au bord d’un gouffre. Derrière, mon lit. Derrière mon lit, rien. Devant moi, une immensité vide. Un mot se forme dans ma tête : « néant ». Comment dire autrement ?

Une étroite bande de terre marque le bord de ma peau de mouton et se précipite en contrebas sous mes pieds vers un horizon sans fin, là bas, tout là bas.
Je regarde la terre qui file à la verticale et le rien qui s’étale au-delà. J’essaie de comprendre ce que je vois. Mon cerveau se tourne dans sa cage étroite, se cabre, se cogne, butte contre ses limites. Aucune explication ne surgit. Tous mes essais de rationalisation se heurtent à ce que mes yeux dépeignent.

Je me lève. Je longe le bord du précipice. Je marche. Marche. Marche encore. Durant des kilomètres.
Je suis seul. Je ne croise aucun être vivant. Je ne saurais dire quel temps il fait. Je n’en ai pas conscience. L’air porte une luminosité moyenne. Je ne me souviens ni d’un soleil ni d’un nuage. La terre, ocre, est sèche. La terre, omniprésente. Installée. Immense comme un désert. Elle se faufile vers cette coulée vertigineuse.
Et le néant.

Je m’assieds. J’attends. J’attends pendant des heures. J’ai prudemment fait descendre mes jambes dans le vide. Je les ai laissées pendre. J’ai constaté qu’elles ne m’entrainaient pas. Elles reposent maintenant le long de la paroi verticale. Rien. Il ne se passe rien. Je n’ai ni faim, ni soif. Le jour dure, sempiternellement égal à lui-même. La température est agréable. Constante.

MON DOS commence à me faire souffrir. A peine ai-je pensé au bonheur d’un coussin soutenu par un dossier que je m’y alanguis. Je devine un dossier en osier tressé. Garni d’un gros coussin rouge. Je me love délicieusement. Prêt à goûter ce bonheur.
Quelques instants s’écoulent. Le poids de mes pieds suspendus dans le vide au bout de mes jambes devient obsédant. On dirait que tous les pierrées des Alpes s’y sont accrochées en un interminable collier de poids.

Je pense au petit marchepied de vieux bois avec lequel je m’amusais enfant quand je devenais le petit cireur de rue de mon album illustré. Avec une vieille brosse à dents que l’on m’avait solennellement donnée pour cet usage, je cirais les chaussures des grandes personnes. Le moment que je préférais par-dessus tout était la fin du repas. Je me glissais sous la table et je frottais vaillamment les chaussons. Ce n’est pas commode de cirer un chausson de tissu. Cela accroche. Les adultes rassurés par les efforts fournis à grands coups de « Han ! » et de « Ho hisse ! » se lançaient dans des conversations profondes. Je les écoutais avec délice. Les mots qui échappaient à ma compréhension m’emportaient sur des océans de rêverie. Mes vénérables censeurs participaient à leur insu à des aventures qui les mettaient bien souvent en posture délicate. A ma plus grande joie.

Cette fois encore le petit banc me procure surprise et plaisir. A peine évoqué, il se matérialise sous mes pieds, soulagés de leur collier de pierres.
Je m’installe confortablement au bord du précipice de terre ocre, le dos posé contre le gros coussin rouge, les pieds à l’abri de mes rêves d’enfant.

L’ETONNEMENT et l’inquiétude me saisissent doucement.
Qu’ai-je la faculté de faire surgir de ma pensée et de mes besoins ?
Comment ne pas retourner ce pouvoir contre moi-même ? D’où me vient-il ?
Suis-je l’instrument d’une force supérieure qui a le dessein de se servir de moi pour un projet dont je ne sais rien ?
Pourquoi moi ?
Qui suis-je ?

Je suis seul, installé au bord d’un gouffre et du néant avec un coussin rouge dérisoire dans le dos et un petit banc de bois désuet flottant dans le vide sous mes pieds.
Je ne comprends rien à l’histoire qui est en train de m’absorber.

Et si ces pouvoirs pouvaient m’entrainer dans le néant ?
Être prudent. Très prudent.

Reste-t-il quelque chose de mon ancien monde ?
Y-a-t-il une clef, une formule, une porte, quelque chose qui me permette d’y retourner ?

Je me lève et me mets en route. Je longe le précipice sur la bande étroite se déroulant au milieu du rien. Vérifier si mon lit est là. Vérifier si mon lit est là. Vérifier si mon lit est là.
La poussière ocre se marque de mes empreintes. Mais que sont devenues les traces de mon premier passage ? Il n’y a eu ni vent ni pluie. A peine ai-je évoqué leur absence, qu’elles se mêlent à mes pas actuels.
Un sentiment d’effroi m’anime.

Le jour reste éternellement moyennement lumineux, tempéré et doux. Sans faim ni soif, ni soir, ni matin, je poursuis mon but.
Comment savoir que je serai arrivé à mon point de départ alors que je n’ai pas de repères ?
Si mon lit n’y est plus, je dépasserai son emplacement sans le savoir. S’il n’a pas laissé plus de traces que mes pas du matin n’en ont laissées…
Si je ne le retrouve pas …

QUE RESTE-T-IL quand tout a disparu ?
Le sol se déroule sous mes yeux comme s’il se recréait à chacun de mes pas. Quand je jette le regard plus loin, le tapis poussiéreux ocre surgit plus vite. J’ai la sensation imprécise que le paysage nait de mon regard. Je projette mes yeux de plus en plus loin dans le néant indécis et la bande ocre s’éveille immédiatement.
Je marche rapidement maintenant. Je chasse les idées et les questions qui tournoient dans ma tête comme une bande de corbeaux au-dessus d’un champ fraîchement labouré. Mon lit est-il encore à sa place ? J’avale les mètres ocre sous mes pieds nus, bruns de poussière. Enfermé dans un univers réduit à l’espace que j’occupe.

Mon existence est-elle issue de ma pensée ?

Je marche, marche, marche encore. Vais-je retrouver mon lit ? C’est ma seule préoccupation, ma priorité, mon point de repère. Je marche. Marche. Marche encore. Ai-je déjà dépassé l’emplacement de mon lit ? Pas de course du soleil. Pas de sensation de faim ou de soif, ni de froid ni de chaud. Me retourner ? J’ai peur. Que verrais-je ? Ce grand rien qui dévore tout ?
Cette course en solitaire dans un monde qui disparait m’éreinte. La fatigue prend le dessus sur l’inquiétude. La question « Mon lit est-il encore à sa place ? » se transforme doucement et devient «Si je pouvais me coucher dans mon lit…»
LE VOICI.
Sur le bord de la bande ocre. Exactement comme je l’ai quitté, de nombreuses heures plus tôt.

Quel lit est-ce ? Celui où j’ai dormi ou celui que j’ai créé ?
Poursuivre mon chemin ? Retrouver mon lit de ce matin ? Ou ai-je atteint mon but ?
Je m’allonge. Cherche à y retrouver une trace, un indice de ma nuit passée. La tête dans l’oreiller. Je renifle longuement. Aucune odeur. Ce lit a-t-il été utilisé ?
Depuis le début de ma marche, je n’ai senti aucune odeur. Mon nez respire mais semble anesthésié. Il ne sent rien.

Les questions s’enroulent sur elles-mêmes et s’imbriquent pour créer un imbroglio de fils qui me tricote l’estomac.

Je regarde de part et d’autre. Le rien m’entoure et m’isole. L’abattement affaisse mes épaules. Mes yeux s’humidifient. La solitude m’étreint. Je ferme les yeux. La fatigue a gagné chaque fibre de mon corps. Une grande mollesse s’empare de mes tissus. Mon cerveau se glisse dans la torpeur et dépose les armes. Je m’endors.

JE M’EVEILLE reposé. L’inquiétude a perdu sa fébrilité exaspérante. Le rien entourant l’étroite bande ocre a quelque chose de déjà familier.
« Qu’est-ce que ça manque d’arbres ! J’aimerais tant voir frémir des feuilles ! » J’ai parlé à voix haute et posée. J’ai besoin d’entendre un son. Savoir si mes oreilles fonctionnent encore. Croire que je ne suis pas totalement seul.
Sous mes yeux nait un arbre extraordinaire, fusion de ces êtres si différents à tronc et feuilles, un arbre ornithorynque. Son tronc comporte les écailles de l’épicéa et les taches du hêtre. Des plaques sculpturales en liège, épaisses, torturées l’orne. Je l’observe, fasciné. Deux cavités profondes, comme celles qu’accueillent les vieux saules têtards, y sont logées. Elles pourraient accueillir une Chevêche d’Athéna ou une Sitelle Torchepot, mes oiseaux vedettes. Mon arbre ornithorynque porte un assortiment de fruits variés. Des cerises précoces côtoient des noix tardives, les pommes se partagent les branches basses avec les mirabelles, quelques régimes de bananes portent des dattes sur les plus hautes branches. Tandis qu’une noix de coco s’affale sans bruit sur le sol dans un envol de poussière. Les feuilles s’ébrouent dans un remuement incessant. Elles me racontent leurs confidences badines bien qu’elles se taisent. Et comment elles ont choisi leurs robes dans des grands fous rires de demoiselles espiègles. Elles ont revêtus des costumes divers, larges, amples et souples ou fins, serrés et piquants, gris blancs et duveteux ou lisses, brillants et secs.

JE ME SOUVIENS. Le début de ma longue marche. Le pouvoir d’inventer ce monde en évoquant mes besoins, mes désirs. Perdu dans la quête de mon lit, bousculé par mes craintes, j’ai oublié que cet ici se caractérise par ma capacité à l’inventer.

J’imagine un crayon et un pinceau au bout de mes doigts en train de dessiner-créer ce monde à l’image de mes rêves mêlés d’un « je ne sais quoi » d’ici qui se glisse dans mes réalisations.
J’énonce à haute et intelligible voix, comme nous le demandait notre prof de français, Monsieur Nasillard : « Je voudrais un chevalet solide, des pinceaux brosses, des tubes de peintures, du bleu de Prusse, du jaune primaire, du rouge cadmium pourpre et du rose quinacridone, un soupçon de vert oxyde de chrome, du blanc de titane, du bleu cyan, de l’essence de térébenthine et quelques toiles de tailles variées. »
Devant moi, sur le sol, ma commande.
« J’aimerais également une petite table de style assorti à mon dossier en osier. »

Me voici co-créateur-démiurge du rien.

Je choisis de peindre de réaliser un tableau abstrait. Plus proche du mystère qui m’habite. Curieux de découvrir comment le monde d’ici interprétera ma création sur toile.
Je choisis des couleurs douces et harmonieuses.
Comment le monde d’ici traduirait une œuvre heurtée aux contrastes forts jusqu’à la violence ?
Je trace des courbes comme la caresse d’une chevelure soyeuse sous la brise d’une nuit de printemps. Je compose le fond avec des notes légères. Une empreinte de parfum timide. Et le bruissement d’un voile de tulle.

Le monde d’ici accueille ma proposition dans ses bras avenants. La luminosité moyenne permanente se teinte de nuances de soleil levant mouchetées. Quelques éternuements gazeux mouvants flottent dans l’air. Une caresse tiède vient alanguir mon front, soulever le pan de ma chemise. Eveille en moi un zeste d’émoi amoureux, sans lendemain.
Du sol, surgissent des formes fluides, vivantes et animées. Aux couleurs de ma toile. De temps en temps, elles envoient dans l’atmosphère des teintes douces. Une brassée de papillons s’élève d’un champ de bleuets dans le soleil du printemps.
Je suis enveloppé par cette transformation qui me dépasse. J’en suis le père et n’en connais pas la mère bien qu’elle œuvre simultanément avec moi.
Je suis ému. Impressionné. Je regarde ce monde qui nait, croit, évolue sous mes yeux. Je n’en connais rien. Il m’est totalement étranger. Isolé au milieu de rien comme une île au sein du néant. Il est issu de mon union avec lui-même et je ne sais ni son nom, ni où il est situé, ni comment y accéder.

L’ENVIE de partager mon île devient impérieuse. Il manque une note de musique à l’arc-en-ciel de ma joie. Je veux que mon ami Naïtou me rejoigne.

Nous avons partagé la plupart de nos aventures. Nous avons excellé pour la mise en place de blagues à deux balles quand nous étions des galopins de collège. Et été bien maladroits pour la conquête des cœurs tendres, qui aiment l’exclusive et se sentaient en marge de notre forte complicité. Nous avons dévoré tous les films qui passaient dans notre petit cinéma, des pires navets aux meilleurs chefs-d’œuvre grâce au pacte que nous avions passé avec l’ouvreuse. Nous n’avons jamais vraiment compris de quelle complicité elle nous avait rendu partenaires. Elle nous laissait entrer gratuitement. L’un faisait le ménage de la salle après le film, l’autre faisait le guet. Pendant ce temps-là, notre ouvreuse « recevait » dans la cabine de projection. Toutes sortes de bruits très intrigants s’échappaient de ce réduit obscur. En rentrant, nous étions pris de grands fous rires à tenter d’imiter les sons mystérieux qui s’étaient glissés dans nos oreilles sous l’impulsion de notre ouvreuse providentielle. Nous aimions ce mystère et ce secret autant que le plaisir du cinéma. Nous aimions aussi passionnément notre campagne. Des randonnées photos au goût de vrais petits morceaux de bonheur naturel nous trouvaient à l’affût des petits animaux qui peuplent les collines boisées environnant notre petite ville .

« Naïtou et son appareil photo vont venir ici. Cela ne peut être autrement. Il va photographier l’évolution du monde d’ici. En pleine création. Il va y participer. Il apportera sa guitare. Et s’il compose un morceau, le monde d’ici le traduira-t-il ? Comme ma peinture ? »

Tandis que je suis plongé dans mes pensées, le monde d’ici a terminé de mettre en scène mon tableau.
« Il se customise selon les données de ton tableau graphique pour créer un univers virtuel dont tu es le héros », dirait mon copain Jean-Louis qui aime beaucoup les néologismes. Il espère ainsi gagner son intégration dans le monde des zéros – un. Moi je lui dis qu’il est maintenant un zhéro virtuel.

LE MONDE D’ICI se fait plus présent et appelle mon attention. Des petites bulles de luminosité colorée variable éclatent dans l’air. Certaines sont irisées, comme de minuscules bulles de savons. D’autres se décomposent en grappes. Elles peuplent l’atmosphère et m’enrobent d’un parfum à peine perceptible, comme un délicat mélange de fleurs. Dans le lointain, s’agitent des draperies imperceptibles. J’en devine le mouvement aérien qui donne une consistance agréable à l’atmosphère et un sentiment d’intimité. Une alcôve géante me protège et m’ouvre ses bras.

Les petits êtres colorés du sol disparaissent quand j’essaie de m’approcher. Seul. Je suis seul. Immensément seul. Dans une magnifique alcôve géante.

« Je veux que Naïtou vienne ! ». J’ai osé énoncer mon vœu. Je suis tout excité. Naïtou va apparaitre.
Je me retourne. Regarde le rien. Ausculte mon lit.
« Naïtou, où te caches-tu ? C’est pas drôle ! », dis-je mi-rieur, mi-inquiet.
Je me mets à quatre pattes. Regarde sous le lit.
Je me retourne, vois les voilages de mousseline s’agiter doucement. Crie : « Sors de l’alcôve ! »

…ALLER A SA RENCONTRE …

J’emprunte la mince bande ocre. Marche au milieu des petits êtres de couleur. Pile net. La bande ocre est en train de disparaitre. Dans l’air, les bulles lumineuses sont moins nombreuses. La luminosité de l’atmosphère baisse. Il n’y a plus de parfum.
J’ai peur.
Que vais-je devenir ? Absorbé dans le rien ? Effacé ?

JE HURLE : «Je veux la bande de terre ocre ! Je veux que le monde d’ici vive ! »

De nouvelles bulles irisées apparaissent. La bande ocre se déroule rapidement vers le lointain. La lumière retrouve une clarté agréable. Le monde d’ici se reconstruit sous mes yeux.

Je crie et hurle dans ma tête : « Je veux partir d’ici ! Je veux partir ! Je veux la porte de sortie ! »

J’ai très peur.
Mes jambes me font mal, endolories par l’inquiétude. Je me laisse couler sur mon lit, la tête dans la couette. Lourde, bruyante. Je tape le matelas de mon poing fermé avec désespoir et colère jusqu’à ce qu’une immense lassitude me terrasse. Mon corps affalé se détend.
Je sens un souffle chaud. Il masse mes muscles douloureux et me rassure. Je tourne la tête. Ouvre les yeux. Partagé entre appréhension et espoir.

AU MILIEU DU RIEN, attelée au bord du chemin ocre, s’ouvre une longue passerelle en bois, enceinte de rambardes de corde. Des lampadaires vieillots ont poussé de part et d’autre, à intervalles irréguliers. Ils diffusent une lumière bleutée qui teinte le rien.

Un drôle de taxi est à l’arrêt. Deux pattes puissantes de kangourous serties d’un dos de chameau. Une bosse arrière, gigantesque, retient une belle selle ouvragée. Un long cou de girafe et deux gros yeux de libellule, sans tête. Une queue à géométrie variable et plumes multicolores donnent la direction, propulsant l’air comme une hélice. Deux tiges flexibles supportant une voilure de longs poils partent du thorax, insufflant la stabilité à ce navire peu commun.

Tout au bout, là-bas, très loin, au bout du rien, une porte se dessine. Laiteuse comme le néant. Du rien au milieu du rien. Je ne sais comment je la perçois. Pourtant… je suis sûr qu’elle y est.

JE SUIS INSTALLE devant mon chevalet. Dans ma chambre. Naïtou s’est posé sur le lit – le mien, celui dans lequel je dors et qui a mon odeur - la guitare en bandoulière. Il réveille le monde de sonorités basses que nous aimons. Je tente d’esquisser sur la toile les traits du pays Tinguha.
D’où vient ce nom ? Je n’en ai aucune idée. Mais c’est le nom du pays d’ici. Je le sais.

Des traits s’échappent sur la toile. Ténus. Le pays, que j’ai connu, est à peine ébauché. Constitué de presque rien. De nuances. De couleurs. De lumières. D’odeurs.

Je laisse tomber la sécurité des crayons et attrape un pinceau, déverse des couleurs et empoigne ce pays à bras le corps. La toile se couvre de pastels mêlés et devient atmosphère.

La musique de Naïtou se modifie, s’imprègne de l’œuvre, explore les harmonies de couleurs, diffuse en notes claires les teintes de luminosité.
Notre partage se prolonge. Je suis si heureux de le retrouver.

Pour Naïtou, j’ai été parti une demi-journée. Tandis que le temps sans faim ni soif, sans nuit, ni repères m’a paru s’étendre à l’infini : deux jours, trois peut-être. Je ne saurais dire le temps de mon absence. Entre solitude et crainte.

Nous avons convenu de nous échapper ce soir vers le pays Tinguha. Vers 17 heures, nous prendrons nos sacs à dos de rando-photos, irons à notre cabane des taillis. Pendant la nuit, nous ferons le passage.
En réalité, je ne sais pas comment.
Je n’ai pas compris le phénomène qui m’a projeté au pays d’ici. Peut-être qu’évoquer ensemble notre désir … sera la porte du voyage … vers ce pays issu de mes souhaits.

Arrivés à la cabane, nous débouchons une canette de bière et sortons pain et pâté. Nous évoquons nos mauvais coups de garnement, avec des rires étouffés.
Nous savons que les buissons abritent mille vies qui s’endorment ou s’éveillent. Nous les avons photographiées avec bonheur. Nous savons que les humains s’intègrent mal dans cet univers craintif et fragile. Malgré notre fébrilité, nous contrôlons notre exubérance.
Les canettes de bière se succèdent. Nous hésitons à prononcer la formule que j’espère magique. Nous regardons maintenant les constellations. Nos yeux se perdent dans les étoiles.
Bientôt nos ronflements s’élèvent, alourdis par la bière.

DANS MON REVE, je revois les bulles irisées et les êtres mouvants nés sur la bande ocre. J’imagine de grands blocs de pierre noire sortant du rien. Cathédrale d’obsidienne noire. Epure élancée.
Le rien prend consistance, trouve sa force, son centre, sa présence.
Un oiseau de feu, carmin et garance, niche dans le creux minéralisé d’un vieux tronc cru dans la pierre. Vivant ?
Une pluie de poussière d’or nappe le sommet des pierres tandis que des perles blanc pur descendent le long de leur flanc. De féroces vagues s’attaquent à leur base. Eclaboussent leur faîte. Nettoient la poussière d’or.
Des morceaux de couleurs dégradées se jettent en grande lampées dans les eaux tumultueuses.
Des arbres ornithorynques surgissent des flots avec des oiseaux poissons accrochés aux branches dévorant voracement les fruits mûrs. Les vagues les submergent puis se retirent. Dégoulinants, ils apparaissent vivifiés par les flagelles toniques des flots déchaînés.
La poussière d’or, inlassablement, se dépose sur les sommets de pierre ruisselants d’eau continûment lavés.
L’oiseau de feu s’est emparé d’un fruit vert qu’il engloutit, l’œil brillant. Il ouvre grand son bec, gonfle le poitrail et pousse un cri silencieux.
De l’eau chavirée sortent des éclairs brillants, noirs.

Alors nait en moi le désir : « Je veux retrouver la porte du monde Tinguha. »

JE M’EVEILLE avec la gueule de bois. Des valises de plomb s’accrochent à mes paupières. Je me force à ouvrir les yeux.
Mon chevalet se dresse sur le fond du rien. Un pinceau flottant animé termine la peinture en cours qui se réalise sous mes yeux et dont je suis l’acteur. Je suis assis sur mon lit. Des canettes de bière s’échappent de mon crâne. Mon teint jaunâtre d’un côté du visage se dégrade vers une couleur bonne santé en vogue chez les marchands de couleurs.

Les canettes de bière s’évadent de la toile et se regroupent. Forment un amoncellement désordonné dans l’atmosphère. S’entrechoquent, débordent, se renversent et répandent leur contenu. Une marée jaune d’or pétillante sature le rien jusqu’à l’écœurement.
« Si seulement cette bière pouvait se déverser dans un beau récipient ! Elle est en train de tout gâcher ! »
Une amphore généreuse en terre cuite, aux formes irrégulières comme si elle avait été achevée hâtivement, apparait. Les rivières gazeuses ensoleillées s’y précipitent joyeusement. Elle s’est posée au milieu de nulle part. Inattendue et décalée. Le paysage se nettoie.
L’image d’une vasque translucide, à long col, étages successifs et cascades, m’apparait. L’amphore en terre opère une transmutation sous mes yeux avec une grâce docile. Suspendue en l’air comme un lustre luxueux et fragile, elle distille son ruisseau de nectar doré et déploie ses lacs gazeux.
L’atmosphère retrouve son apparence laiteuse. Elle a trouvé son astre.

« POURQUOI Naïtou n’est-il pas avec moi ? » La question me taraude.

Nous ne nous sommes pas quittés depuis cette classe d’école maternelle qui nous a réunis. Nous avons vécu ensemble tant d’aventures. Nous avons obtenu des parents de passer nos vacances en commun. Que signifie cette séparation ?

Me reviennent des épisodes que nous n’avons pu vivre dans cette communion de l’identique que nous souhaitions.
Quand la grand-mère de Naïtou a été très malade, seule la famille très proche pouvait lui rendre visite à l’hôpital. C’était très dur pour Naïtou d’aller sans moi dans cet univers douloureux. C’était dur pour moi d’être écarté. Nous avions passé des vacances chez cette Mamie que j’aimais beaucoup et qui m’appelait « mon garnement » avec du soleil dans la voix.
Lors du bac, nos établissements d’examen n’étaient pas les mêmes…L’attente dans les couloirs pour les oraux l’un sans l’autre, alors que nous avions passé toutes nos récrés ensemble, nous avait paru inconcevable mais implacable.
En cherchant j’aurais sans doute retrouvé encore l’une ou l’autre situation qui nous vit séparés, mais je ne tiens pas à ma remémorer ces moments.

La douleur de l’absence.
…Le refus de la différence.

Peut-être que Naïtou est en train de prendre de l’indépendance. Peut-être que Naïtou n’avait pas assez envie de partager avec moi mon monde Tinguha.
Le désir de Naïtou pourrait être différent du mien ?

DEUX IMMENSES PIERRES d’obsidienne s’élèvent du fond du rien. Me procurent un profond sentiment d’ancrage. L’oiseau de feu arrive du fond du brouillard. De tout là-bas, au loin. Il se met à chanter. Son chant rappelle le son d’une guitare.

Naïtou, depuis son monde, vient de donner une voix à Tinguha.





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